La démocratie turque à l’épreuve de la place publique

« Ce qui se joue actuellement en Turquie», estime la sociologue Nilüfer Göle (Cespra - EHESS), « c’est la dispute sur le sens à donner à la démocratie. Le pouvoir AKP reste campé sur la notion de la démocratie qui tire sa légitimité par la majorité des urnes. La contestation de Gezi fait primer le rôle de la place publique comme un des piliers de la démocratie pluraliste. »

« Ce qui se joue actuellement en Turquie», estime la sociologue Nilüfer Göle (Cespra - EHESS), « c’est la dispute sur le sens à donner à la démocratie. Le pouvoir AKP reste campé sur la notion de la démocratie qui tire sa légitimité par la majorité des urnes. La contestation de Gezi fait primer le rôle de la place publique comme un des piliers de la démocratie pluraliste. »


 

La démocratie turque se trouve à un nouveau seuil. Le mouvement de la place publique de Gezi à Taksim a révélé la nouvelle étape à franchir dans l’approfondissement de la démocratie en Turquie. Contre la restriction des libertés d’expression dans les médias et l’intrusion morale dans les modes de vie, les manifestants se sont dressés pour la protection de l’espace public menacé par une confiscation politique et capitaliste. Le jardin de Gezi est devenu le lieu de la mise en scène publique d’une nouvelle citoyenneté. Pendant plus d’une vingtaine de jours, Occupation Gezi est devenu un lieu de rassemblement pour les citoyens ordinaires, majoritairement des étudiants, des cadres, des artistes, des universitaires, mais aussi des mères de familles et des enfants. Gezi est devenu une source d’inspiration pour d’autres villes qui ont rejoint le mouvement avec des manifestations de nuit comme de jour. Gezi symbolise l’expression des nouvelles exigences démocratiques, de la conscience urbaine et des valeurs de la civilité dans la vie publique. Gezi est devenu le lieu de rassemblement public contre la polarisation politique et pour le dépassement des anciens clivages entre laïcistes et islamistes, nationalistes et kurdes, sunnites et alevis, voire des supporters des clubs de football rivaux. La parole et les esprits se sont libérés par le détournement des mots et des actes répressifs à leur égard par l’usage de l’humour et la résistance pacifique. Le mouvement public de Gezi a fait respirer l’espace public en mettant en scène un mode de vivre ensemble carnavalesque et festif, optimiste et convivial.  

Le mouvement Gezi était une opportunité pour une démocratie plus pluraliste et pour une société réconciliée avec elle-même.

Le gouvernement a raté cette occasion. L’intervention violente de la police, son usage sans distinction de la violence contre les  jeunes, les femmes, les enfants, les médecins, les avocats, et la chasse ouverte aux manifestants jusqu'à l’intérieur même des hôtels qui accueillaient les blessés montrent que le pouvoir est entré dans une spirale du déni. L’aveuglement, la surdité et la cruauté du pouvoir ne fait qu’accentuer le sentiment d’injustice. Contre le mouvement de citoyens minoritaires de la place publique de Gezi, le gouvernement organise des meetings avec ses partisans pour démontrer sa popularité. Il s’agit d’une démonstration de force et de nombre où Erdogan affiche son leadership auprès de ses électeurs.

Ce qui se joue actuellement en Turquie, c’est la dispute sur le sens à donner à la démocratie. Le pouvoir AKP reste campé sur la notion de la démocratie qui tire sa légitimité par la majorité des urnes. La contestation de Gezi fait primer le rôle de la place publique comme un des piliers de la démocratie pluraliste.

Dans le mouvement de la place publique, les citoyens se retrouvent dans un lien d’individu à individu, en face à face, en interaction, en dialogue et en solidarité. C’est une manière de créer un vivre et rire ensemble. Il n’y a pas de leader, ils inventent des formes communes de débats. Tandis que dans les meetings partisans de rue, on compte le nombre de participants et on distingue la figure du leader. Le mouvement de la place publique est constitué de minorités actives et hétérogènes, tandis que traditionnellement les manifestations de rue sont menées par une action collective, politiquement organisée et qui se veut homogène.

Le pouvoir a été mis à l’épreuve par le mouvement de la place publique. Il a échoué. Depuis, il ne cesse de durcir sa réaction. Il ressuscite les anciens clivages du passé pour légitimer sa ligne de conduite autoritaire et répressive. Il recule dans le temps. La tradition de l’Etat républicain laïque et autoritaire est blâmée comme si l’AKP n’était pas au pouvoir depuis une décennie. Il reprend à son compte un discours de l’opprimé, il désigne du doigt tout opposant comme potentiel instigateur d’un coup d’Etat contre un pouvoir démocratiquement élu. 

Il rembobine le film.

Il ravive la blessure des musulmans vis-à-vis de la République, au moment où elle a été cicatrisée par l’AKP lui-même. On revient à une représentation des musulmans comme figure de l’opprimé, au moment où ce sont les classes séculières de la République qui sont vulnérabilisées et stigmatisées par le pouvoir majoritaire.

C’est au moment où les deux Turquie se rapprochent, où les murs de séparation tombent, où les frontières du séculier et du religieux s’estompent que le pouvoir attise les anciens clivages laïques/islamistes et capitalise sur cette polarisation. Cette politique nourrit un climat de méfiance et de suspicion qui nous conduit à une inévitable confrontation au lieu d’une réconciliation historique. Les réflexes de la Turquie ancienne reviennent comme un boomerang et nous rattrapent.

Tout ceci détruit le sens de la justice et brouille la perception de la réalité autour des enjeux de la démocratie tels qu’ils sont révélés par le mouvement Gezi.

Il n’est pas juste. Parmi les intellectuels de la République, de tradition de gauche ou conservateur, nombreux sont ceux qui ont contribué à dépasser ces clivages en termes de « nous » et « eux ».  Bien avant l’arrivée au pouvoir d’AKP, ils ont fait preuve de leur attachement à la démocratie. En déconstruisant les récits hégémoniques de la République, l’autoritarisme laïc et le nationalisme étatique, ils ont légué un riche héritage pour la pensée critique. Cet héritage, l’œuvre de penseurs aussi différenciés qu’İdris Küçükömer, de gauche, et Cemil Meriç, conservateur, façonne la Turquie d’aujourd’hui.

Les mouvements de protestations formés autour du parc Gezi sont le fruit de cette tradition démocrate turque. Le mouvement Gezi représente l’aspiration à l’approfondissement de la démocratie. Il n’est pas l’expression de soubresauts de « l’Etat profond » anticlérical qui souhaite fomenter le renversement du gouvernement AKP. Même si parmi eux il se trouve toujours des personnes et des groupes qui le souhaiteraient.

L’islamisation actuelle du discours politique rembobine le film.

Il n’est pas juste. L’islamisme s’est transformé et a créé ses propres élites. Intellectuels musulmans, bourgeoisie islamique, journalistes voilées et musulmans de gauche représentent les nouveaux visages différenciés, les nouvelles classes sociales de la Turquie contemporaine.

La volonté politique d’encadrer les modes de vie et les conduites en public est vécue comme une imposition de la religion de la majorité sunnite par le pouvoir étatique. 

L’AKP, soucieux de se définir comme un mouvement « conservateur démocrate », avait amené les nouvelles classes à s’intégrer dans les expériences de la modernité. Sa politique moralisante nie non seulement l’existence de ces classes moyennes urbaines, mais risque surtout de faire de l’islam une politique intrusive dans la vie publique.

Les mouvements de protestations autour du parc Gezi demandent depuis le début le respect pour la pluralité des modes de vie. Certaines plumes de la mouvance islamique ont donné leur soutien. Ils ont publié un texte s’adressant aux musulmans « ô vous musulmans », où l’on compte parmi les signataires des intellectuels islamiques de renom. Ce texte est un véritable « manifesto ». Voici les grandes lignes de sa lecture du mouvement Gezi. Il commence en condamnant la violence : « Ceux qui voulaient protéger les arbres des pauvres se sont heurtés à la face la plus dure de l’arrogance…. La morale musulmane n’accepte pas de tout réduire à l’argent et au pouvoir ». Il réfute la thèse du complot laïc : « Nous condamnons le ravivement de la confrontation entre laïques et religieux….Etre les opprimés d’antan ne justifie pas d’être aujourd’hui du côté de l’oppresseur ». Ils font appel au sens intime de la foi et au sentiment personnel de justice: « Ce n’est pas parce que  nous avons peur que l’on intervienne contre nos foulards, nos mosquées, notre culte que l’on doit donner raison à tout prix à un pouvoir qui s’éloigne du sens de la justice. » Pour eux, ce n’est pas à l’Etat ou à un parti de protéger la religion. 

Ce sont les intellectuels musulmans croyants qui forment les premiers rangs des sceptiques de la politisation de l'islam et de son instrumentalisation dans la polarisation de la société. Ce manifeste témoigne de l’existence des rencontres transversales et de la solidarité éthique entre musulmans et séculiers dans ce nouveau seuil à franchir pour la démocratie turque. Dans cette étape, le parti AKP est mis à l’épreuve dans sa notion de la démocratie majoritaire mais également dans sa conception d’être musulman.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.