Médine au Bataclan: l’ordre public contre la démocratie?

Quatre chercheur·e·s en sciences sociales, spécialistes du genre musical rap et particulièrement du parcours et des oeuvres de Médine reviennent sur la controverse autour des concerts du rappeur au Bataclan. «Plusieurs éléments nous semblent importants à rappeler afin de ne pas prendre un artiste qui critique fermement le terrorisme islamique pour un artiste complaisant à son égard» affirment-ils.

Depuis une semaine, la liberté d’un artiste à se produire dans une salle de spectacle est remise en cause. Les futurs concerts de Médine au Bataclan seraient une injure aux victimes des assassinats terroristes qui ont endeuillé le pays en novembre 2015. En tant que chercheur·e·s en sciences sociales, nous avons travaillé sur la trajectoire de Médine, étudié ses œuvres, et publié sur la question. À nos yeux, le maintien de ces concerts constitue un enjeu démocratique.

De nombreuses controverses agitent l’histoire du rap en France depuis vingt ans. Dans des cas de plus en plus nombreux (Sniper, ZEP, Black M, etc.), c’est l’extrême droite qui impose les termes du débat, celui d’un agenda raciste. Ses dénonciations aussi indignes que ridicules : elles se basent sur la décontextualisation des paroles, la surinterprétation des discours, l’anachronisme des œuvres, et, in fine, le mensonge. Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’une partie plus large du monde politique relaie cette rhétorique. Ces personnalités de droite ou de gauche répètent les mêmes formules sans en vérifier la véracité ou la pertinence. Elles manifestent ainsi une paresse intellectuelle qui s’explique difficilement en dehors d’une logique de convergence idéologique et/ou d’opportunisme politique.

Dans l’affaire Médine, d’autres, y compris parmi les victimes des attaques terroristes, s’interrogent sur l’image et le message de l’artiste. Ces concerts seraient-ils une « offense » ? Plusieurs éléments nous semblent importants à rappeler afin de ne pas prendre un artiste qui critique fermement le terrorisme islamique pour un artiste complaisant à son égard.

Tout d’abord, la direction du Bataclan a fait le choix en conscience de programmer Médine, et l’assume de longue date. Elle connaît son œuvre et a travaillé avec son équipe au tournage d’un clip : « Bataclan ». Cette collaboration prend la forme d’un hommage à la salle et le clip, empreint d’une atmosphère de recueillement, fait écho à la tragédie qui s’y est déroulée.

Ensuite, il faut noter que, en plus de renouveler publiquement « [ses] condamnations passées à l’égard des abjects attentats du 13 novembre 2015 », Médine avait déjà dénoncé en 2017 « ceux qui ont pris une centaine de nos âmes humaines » dans la chanson « Allumettes ».

Alors, pourquoi cette campagne de disqualification de Médine ? Au cœur de celle-ci se trouve l’idée que le rappeur serait un « islamiste ». Ce qualificatif, amalgamant foi musulmane, islam politique et terrorisme à référence islamique fonctionne ici comme une étiquette disqualifiante : elle vise à clore d’emblée l’analyse en faisant de celui à qui on l’appose un ennemi à bannir. Or, sauf à entrer dans une logique paranoïaque instaurant une présomption de culpabilité pour les citoyens musulmans, ces références à l’islam ne traduisent jamais la promotion artistique du terrorisme – les morceaux « Jihad », « #Faisgafatwa » ou « Porteur saint » sont là pour en témoigner.

Au-delà, on reproche à Médine le « brouillage » que ses propos susciteraient. Ce brouillage n’a rien de spécifique à la dimension islamique et anti-raciste de ses œuvres. Il est une pratique habituelle du rap qui croise une mise en scène contestataire et une insertion dans les industries du divertissement, associant tactiques esthétiques et promotionnelles. Face aux caricatures virulentes qui saturent l’espace public, Médine utilise un droit de caricature en employant volontiers des formules choquantes, un ton pamphlétaire et la mise en scène de stéréotypes pour mieux les contester.

On peut critiquer les effets artistiques, sociaux, politiques de cette démarche – et le monde du rap ne s’en prive pas. Médine lui-même est revenu sur sa démarche à plusieurs reprises, et en a concédé les limites. Mais interdire son expression, ou choisir des interprétations univoques et décontextualisées pour le criminaliser, revient à mépriser l’intelligence du public, en n’y voyant qu’une masse influençable.

Médine est un artiste qui joue avec les frontières du dicible et du pensable – exercice périlleux mais précieux en démocratie. C’est aussi une figure publique et médiatique engagée pour la justice sociale et partie prenante du débat démocratique via les nombreuses rencontres et interviews qu’il a toujours aménagées dans sa carrière. La campagne initiée pour l’interdiction de ses concerts s’appuie tantôt sur une vision raciste de la France, tantôt sur une conception paternaliste de l’espace public contradictoires avec l’égalité politique. Elle ne vise pas la critique et le débat d’idées, mais la disqualification et l’exclusion de citoyens sur la base de procès d’intention. Nous espérons ne pas voir cette campagne couronnée de succès au motif du « maintien de l’ordre public », et défendons sans réserve la légitime ambition de Médine à exercer librement son art dans une salle qui a choisi de le programmer.

Les signataires :

Emmanuelle Carinos, doctorante en sociologie 

Séverin Guillard, docteur en géographie

Karim Hammou, chargé de recherche au CNRS

Marie Sonnette, maîtresse de conférences en sociologie

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