La France peut agir en Birmanie

Frédéric Debomy, président d’Info Birmanie, revient sur le changement de ton affiché par la France à l'égard de Rangoun après la «révolution safran» et estime que Paris comme Bruxelles doivent accentuer leur pression pour aller au delà de la «démocratie disciplinée» promise par les généraux.

Frédéric Debomy, président d’Info Birmanie, revient sur le changement de ton affiché par la France à l'égard de Rangoun après la «révolution safran» et estime que Paris comme Bruxelles doivent accentuer leur pression pour aller au delà de la «démocratie disciplinée» promise par les généraux.

 

 

Il y a maintenant plus d'un an, le 15 août 2007, le régime militaire birman décidait d'une augmentation des prix des carburants. Celle-ci, aggravant encore les conditions de vie d'une population vivant pour moitié en dessous du seuil de pauvreté, déclenchait une première vague de manifestations menée par des activistes politiques et de simples civils. L'implication croissante des moines bouddhistes allait par la suite donner une importante ampleur au mouvement et lui valoir son nom de «révolution safran». Mais moines bouddhistes, militants démocrates et civils allaient être les victimes d'une violente répression.

 

C'est dans ce contexte tendu que Nicolas Sarkozy recevait le 26 septembre 2007 le Dr Sein Win, premier ministre du gouvernement birman en exil. Cette rencontre allait être l’occasion d’un changement de cap de la politique française vis-à-vis de la Birmanie. Longtemps, la France avait défendu la nécessité d’un «engagement constructif» auprès du régime militaire, une idée reposant sur le postulat d'un lien mécanique entre ouverture économique et libéralisation politique. La diplomatie française parlait désormais aux généraux de Rangoun le seul langage qu’ils puissent comprendre : celui de la fermeté. Le président de la République allait jusqu’à évoquer le retrait de Total, premier investisseur étranger en Birmanie. Les décisions qu’il prit à cette occasion – le gel des investissements français dans ce pays et la promotion d’une politique de sanctions au sein de l’Union européenne et des Nations unies – furent accueillies par les mouvements d’opposition birmans, toujours en quête de reconnaissance internationale, comme un soutien de poids (1) .

 

Cette nouvelle orientation de la politique française ne faisait cependant pas l'unanimité. Un courant de pensée ancien, qui se présente sous les atours de la nouveauté, défend encore l'idée que les progrès politiques viendront d'un renforcement des investissements en Birmanie. Confrontés à l’évidence d’une mobilisation qu’ils n’ont pas vu venir et à laquelle la plupart d’entre eux ne croyaient pas, une poignée d’experts n’a maintenant de cesse de minimiser la dimension politique de la «révolution safran», affirmant qu’elle serait apparue sur le tard voire qu’elle aurait été soufflée aux manifestants par les médias occidentaux. Il a été ainsi affirmé qu’il se serait agi d’un mouvement pour du pain plus que d’une mobilisation véritablement politique. Dans le fond, les birmans n’aspireraient qu’à de meilleures conditions de vie, et nullement à la démocratie. Loin de rejoindre les aspirations d’une minorité de leaders nécessairement occidentalisée (2), ils seraient prêts à se satisfaire de la mainmise du régime sur leurs vies dès lors que celui-ci saurait mieux pourvoir à leurs besoins.

 

La rue birmane, pourtant, a clairement exprimé en août et septembre 2007 le lien qu’elle faisait entre situation économique et mainmise du régime. Elle ne croit pas que la «démocratie disciplinée» promise par les généraux puisse constituer une solution aux crises politiques, économiques et sociales que connaît le pays. Une transition vers un véritable régime civil, qui bien évidemment ne pourra se faire sans les militaires, est dès lors nécessaire. Mais comment convaincre le régime d'entreprendre les évolutions espérées?

 

Les démocrates birmans savent d’expérience que dialoguer avec les généraux sans les mettre sous pression ne servira à rien. L’incapacité de l’ONU, malgré vingt ans de missions répétées en Birmanie, à arracher au régime la moindre concession substantielle le démontre amplement. Ainsi la mobilisation accrue des Nations unies depuis la révolution safran n’a-t-elle pas empêché la junte de poursuivre sa «feuille de route vers la démocratie». En mai dernier, tandis qu’un cyclone ravageait le sud de la Birmanie, le régime faisait approuver par référendum une constitution destinée à donner une apparence de légalité à sa mainmise sur le pays. 92, 4 % des électeurs se prononçaient ainsi officiellement, au terme d’une intense campagne d’intimidation et de violences, en faveur d’une constitution à laquelle il leur avait été interdit de voter non. Aujourd’hui, le régime s’apprête à poursuivre sa feuille de route avec l’organisation d’élections en 2010.

 

Confrontés à un régime hostile à tout compromis, les démocrates birmans ont besoin du soutien de la communauté internationale. Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’Homme, soulignait à raison que la réception par le président de la République française d’un représentant de l’opposition birmane était un geste symbolique fort, qui montrait qu’il y avait une alternative politique à la junte birmane. En travaillant à un projet de constitution alternatif à celui du régime, le mouvement démocratique a prouvé sa capacité à être plus qu’une force d’opposition. Cette alternative doit être plus que jamais soutenue.

 

La France peut agir pour que les démocrates birmans retrouvent leur place dans la vie politique nationale – en insistant notamment pour que la junte libère l’ensemble des prisonniers politiques birmans, au premier rang desquels madame Aung San Suu Kyi, chef de file des démocrates et prix Nobel de la paix.

Elle peut en outre contribuer à convaincre les puissances asiatiques qu'il est erroné de considérer le régime militaire comme le meilleur garant de la stabilité du pays.

Elle peut enfin continuer de promouvoir au sein de l’Union européenne une politique de sanctions économiques ciblées, visant à pénaliser le régime et non la population.

 

Un outil parmi d’autres, mais un outil nécessaire.

 

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(1) Au vu des déclarations de Nicolas Sarkozy et de la décision prise le 15 octobre par l’Union européenne « d’accroître la pression directe sur le régime » par un embargo sur les bois et métaux birmans, on ne pourra qu’être surpris de la place faite par le site Internet de l’ambassade de France en Birmanie à l’Association France Myanmar des Affaires à Yangon qui se fixe comme objectif « de maintenir une présence vivante de la communauté des affaires intéressée au développement des relations économiques entre la France et la Birmanie. » Dans cette association, « les principaux secteurs de l’économie birmane ont vocation à être représentés, le secteur agro-alimentaire comme la filière bois, le secteur énergétique ou le tourisme. »

 

(2) Les démocrates birmans sont ainsi définis comme extérieurs à la birmanité.

 

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