De l'identité française au mérite

Qu'est-ce qu'être français? C'est la question que pose l'Institut Montaigne en préparation d'un colloque en présence du président français organisé le 4 décembre. C'est aussi celle qui est soulevée par l'affaire Guissé dans laquelle deux anciens soldats d'origine sénégalaise risquent de perdre leur nationalité quarante ans après leur naturalisation. Dominique Décant-Paoli, psychiatre née en Indochine, apporte son témoignage au débat.

Qu'est-ce qu'être français? C'est la question que pose l'Institut Montaigne en préparation d'un colloque en présence du président français organisé le 4 décembre. C'est aussi celle qui est soulevée par l'affaire Guissé dans laquelle deux anciens soldats d'origine sénégalaise risquent de perdre leur nationalité quarante ans après leur naturalisation. Dominique Décant-Paoli, psychiatre née en Indochine, apporte son témoignage au débat.

 

pave.jpgJe vais avoir 65 ans, j'habite à la même adresse depuis trente ans dans le dix-neuvième arrondissement de Paris. Pour la cinquième fois de ma vie, je dois faire renouveler ma carte d'identité nationale. Je me rends donc au commissariat, je fais la queue, mon tour arrive enfin et là, je tombe littéralement des nues. À moins que ce ne soit l'inverse... Je me retrouve soudainement plongée dans la faille ouverte et béante de l'histoire de France, je découvre que depuis les nouvelles dispositions de janvier 2009 du Ministère de l'Intérieur, n'étant pas née sur le sol français, il me faut prouver ma nationalité sur quatre générations. Mais, pourquoi ?

 

Ah oui ! Je suis née en Indochine, terre française à cette époque... Mon père était français, mon grand-père aussi, comme l'atteste mon extrait d'acte de naissance que j'ai pris soin de demander à Nantes, quinze jours auparavant.

 

- Mais eux, où sont-ils nés ? me demande l'employée de service. Eh bien, dis-je, c'est écrit sur l'acte de naissance. Elle vérifie : - et votre mère ?

 

Ma mère est née là-bas aussi, Française par son père et son grand-père également. Décidément, nous allons de surprise en surprise. Depuis quand s'occupe-t-on de la matrilinéarité dans les administrations ? Je lui précise que j'ai un passeport français (renouvelé il y a trois ans), un permis de conduire français, ainsi qu'une carte d'électeur. Dans mon désarroi, j'en oublie de dire que je suis mariée à un Français depuis trente-deux ans.

 

Dialogue absurde pour une situation qui l'est tout autant. Mais c'est comme ça. Elle n'en démordra pas et sera même soutenue par son collègue. Finalement, elle me donnera l'adresse du pôle de la nationalité française, dans le treizième arrondissement, sur rendez-vous, s'il vous plaît. J'avais déjà effectué ce parcours de recherches sur quatre générations, mais peu importe, elle n'en a pas la preuve (?) puisque, dit-elle, « à chaque fois, on recommence tout ! » CQFD.

 

Ainsi, il y a des Français qui le sont une fois pour toutes quand d'autres doivent encore et toujours le prouver. Impossible de dire une vie devant une soixantaine de personnes. Je la résume ici.

 

Oui, je suis quarteronne » et pur produit de la colonisation. Je suis née à Hanoï, fille d'une « métisse d'Indochine », elle-même conçue des amours légitimes (car ils furent mariés, ce n'était pas sa « congaï »), d'un inspecteur des Eaux et Forêts vendéen, né sur le sol français et d'une tonkinoise ayant plantations dans le haut Tonkin et commerces à Hanoï.

 

Oui, je suis la fille de cette jeune femme métisse qui fut arrachée à sa langue maternelle et placée dans une institution religieuse à l'âge de sept ans. Devenue dentiste -parcours insolite et courageux à l'époque- elle m'a bercée de comptines françaises, mais ne m'a jamais appris le Vietnamien.

 

Oui, je suis la fille de son époux, mi-corse et mi-auvergnat né au cœur de l'abbaye du Mont-Saint-Michel, car mon grand-père paternel, sous-officier de l'armée française s'était illustré à la conquête du Maroc et de l'ex-Indochine et avait pu devenir gardien de l'abbaye à sa retraite.

 

Oui, je suis la petite fille de cette grand mère bien française, inquiète de la couleur de ses futurs petits-enfants : « ça ne t'ennuie pas d'épouser une jaune ? »

 

Oui, je suis française par mon père, mon grand-père et mes arrière-grands-pères, pour ne parler que des hommes. Mais je suis française par les femmes aussi. Et je revendique de l'être par ces femmes, mère et grand-mère à la croisée de deux races, du fait même de ce moment refoulé de la France coloniale.

 

Et, soixante-quatre ans plus tard, je suis rattrapée par cette mémoire historique et familiale. J'avais cinq ans quand nous avons été chassés d'Asie par le Viet-minh. À quinze ans, après le « non » à de Gaulle au référendum sur l'indépendance, j'ai quitté la Guinée où travaillait mon père et nous nous sommes installés en France, « pour de bon ». J'ai vécu une cinquantaine d'années sur cette terre de France. J'y ai étudié, aimé, souffert et travaillé sans relâche à soigner la souffrance psychique de mes concitoyens, je m'y suis mariée, j'ai eu trois enfants, j'ai payé mes impôts et voté. Aujourd'hui la France me dit : « tu veux que l'on te reconnaisse française ? Soit. Mais, il te faudra le prouver à chaque fois ! »

 

En l'espace d‘une matinée, la violence et la souffrance ont resurgi dans ma mémoire, avec elles le souvenir d'un certain lexique colonial aux effluves nauséabondes « le niac », « le bougnoule » ou « le raton »... J'ai revécu la misère ordinaire du sous-homme, de l'opprimé, de toutes celles et ceux qui doivent prouver qu'ils sont « dignes d'être français » et se doivent de toujours en faire plus pour le « mériter ».

 

Je le redis, j'ai déjà connu cette même violence aveugle et sourde à l'âge de vingt et un ans, dans la France postcoloniale et gaullienne, le jour où j'ai voulu faire ma première carte d'Identité, car j'avais déjà un passeport. Et cela m'avait déjà surprise à l'époque, avais-je bien compris ? On me demandait de prouver que j'étais Française ?Alors que je n'en avais jamais douté, grâce ou à cause d'un refoulement familial parfaitement construit pour nous « protéger » de la blessure coloniale et de ce double racisme engendré par les mariages mixtes. Le colonisateur avait bel et bien triomphé du colonisé. Ma « part jaune » n'était somme toute qu'un reste d'exotisme charmant. Mais avec toute la naïveté de ma jeunesse, je n'ai perçu alors qu'un petit désagrément, insuffisant pour lever la puissance de ce refoulement. Dans ma majorité fraîchement acquise, l'élan de mes études de médecine, je m'y suis soumise sans broncher. J'ai effectué ces recherches et prouvé que mon arrière grand-père paternel était Corse, donc Français.

 

Je sais que je suis Française. Je sais que j'aurai ma carte. Mais cela me prendra encore trois petits mois... Le temps d'aller au pôle de nationalité française, de vérifier au passage que je n'ai pas choisi la nationalité vietnamienne » (sic), d'écrire aux mairies pour obtenir les documents, de revenir pour faire vérifier que tout est en ordre, de refaire la queue, d'attendre que ma carte soit prête. En d'autres termes, le temps nécessaire pour l'État français de me rappeler, à chaque étape du parcours, que je ne suis pas une Française comme les autres.

 

Au pays de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, l'esprit colonial n'en finit pas de passer, avec son lot quotidien d'humiliations et de souffrances scandaleuses. Ma terre-mère est le Vietnam, ex-Indochine, ma mère patrie la France et l'Afrique est ma terre d'adoption. Et, je suis fière -autant que riche- de toutes ces traces et influences qui font mon identité et mon histoire.

 

Surveiller et punir, écrivait Michel Foucault pour dénoncer les procédés de « la fabrication de l'individu disciplinaire », vérifier et exclure, dit aujourd'hui notre Ministère de l'Intérieur pour se « protéger » d'un Autre qui dérange toujours à l'évidence... Doit-on rappeler que nos institutions se doivent d'être au service des valeurs fondatrices de la société française ? À opposer ainsi la Loi républicaine contre un règlement illégaliste, absurde et inique, toute société est en voie de perdre son âme. La mienne a été offensée et humiliée. Cette fois, c'est dit.

 

Dr Dominique Décant-Paoli. Psychiatre

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