L'arrivée de la chaîne américaine BET (Black Entertainment Television) en France, le 17 novembre 2015, fait polémique. Plusieurs militantes afro-féministes; Afro FlyAmandine GayClumsyÉmyFania Noël, Many Chroniques, Mrs Roots dénoncent « La chaîne noire sans les Noir(e)s » et relancent les questions de négrophobie et d'invisibilisation dans le paysage médiatique français. « Nous demandons plus que la représentativité, nous exigeons le respect ».


 


Le cas BET n’est qu’un énième épisode dans la récurrence de l’invisibilisation des Noir(e)s de France. Tout le monde aime la culture noire, la consommer voire l’exploiter, mais dès qu’il s’agit de nous laisser prendre la parole ou pis encore, de parler des différentes formes que prend la négrophobie, il n’y a plus personne. Certes, la chaîne BET, fondée aux Etats-Unis par un entrepreneur noir, n’appartient plus à des Noir(e)s depuis quelques années déjà. D’ailleurs le Black Twitter américain pointe souvent le fait que le seul programme de BET qui reste icôniquement noir est les BET Music Award. Mais est-ce une raison suffisante pour exclure les Noir(e)s de France du paysage audiovisuel français ?

 

 1. Evrything but the burden (Tout sauf le fardeau)


La divulgation d’une photographie de l’équipe de BET sans Noir(e)s (BET qui rappelons-le signifie « Black Entertainment Network » à savoir « Chaîne de Divertissement Noir ») est on ne peut plus édifiante. Même pour le métier d'animateur télé sur une chaîne censée leur être dédiée, les Noir(e)s ne sont pas dignes d’être sélectionné(e)s. Sortir une fois de plus les Noir(e)s du cadre de la photo, c'est nier leur existence. Le faire en brandissant un multiculturalisme de façade, c’est aussi perpétuer cette idée que les Noir(e)s devraient se contenter des miettes de représentativité qu’on leur accorde. Force est de constater que notre pays est une nouvelle fois frappée d’amnésie sélective quand il s’agit de la représentation des racisé.e.s sur le petit écran. Ainsi, ceux qui applaudissaient hier l’arrivée d’Harry Roselmack sur TF1, signe d’une prétendue évolution vers une société post-raciale, sont les mêmes qui, aujourd’hui, remettent en question l’indignation des communautés noires qui refusent de se laisser écarter du petit écran.

 

2. L'impact de la non-représentation et le message envoyé aux jeunes racisé(e)s

 

À l’heure où le CSA dénonce la monopolisation des écrans par une majorité « d’hommes blancs de plus de 50 ans », les communautés noires voient une fois de plus leur existence et leur légitimité remise en cause. Nous écrivons cette tribune pour qu’il ne soit plus possible de prétendre que nous n’existons pas. Nous ne pouvons plus accepter de n'apparaître sur les écrans que lorsqu’il s’agit d’alimenter et de divertir l’imaginaire colonial, stéréotypé voire parfois carrément raciste français. De Fatou la Malienne à Samba en passant par Bande de Filles et Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? pas de salut pour les Noir(e)s en dehors de ces représentations qui ne confrontent pas les structures de dominations. Cette revendication d’être les auteur(e)s et agent(e)s de nos narrations et de notre représentation sont régulièrement présentées comme relevant des blessures égotiques et de la « victimisation ». Nous insistons sur leur caractère politique et sur la nécessité de se soucier de l’impact de notre invisibilisation sur l’ensemble de la société française.

 

Grandir sans se voir représenter nulle part, du théâtre à la télévision en passant par la littérature, ou pis, en étant constamment soumis aux même clichés nous conduit à nous interroger sur la valeur de notre existence. Dès lors, comment se construire quand la société ne porte aucun intérêt à nos histoires, nos vécus ? Comment se projeter ? Enfants, nous avons tous eu ces phrases à la bouche : « Quand je serai grand, je serai ... Je serai avocate, pompier, médecin, aventurière », parce que nous avons vu, entendu, des personnages de fictions qui nous ont marqué, plu, inspiré. Se reconnaître dans des héros et des héroïnes qui nous ressemblent permet l'ouverture au possible, permet de rêver et surtout d'asseoir son existence dans la réalité. En 2015, il faut cesser de nier la puissance de la télévision dans la construction d’un imaginaire collectif et son impact dans l'appréhension du monde dans lequel nous vivons. Et c’est bien la raison pour laquelle l’affaire du lancement de la chaîne BET France sans animateurs noir.e.s suscite autant de ressentiment. À l’ère de l’information rapide et accessible, le mépris et l’appropriation culturelle dont sont victimes les Noir(e)s depuis plusieurs décennies voire siècles, ne passe plus.

 

3. Les non-Noir(e)s et les cultures noires

 

Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, nous, les premièr.e.s concerné.e.s, pouvons désormais nous inviter dans la conversation et pointer le grotesque de situations comme celle de BET : « La chaîne noire sans les Noir(e)s ». Comment peut-on encore prétendre « célèbrer » les cultures noires tout en niant l’existence des personnes noires ? Cette invisibilisation par une chaîne censée mettre à l’honneur les cultures et identités noires confirme que pour la France, les Noir(e)s ne valent rien et ne méritent aucune reconnaissance. Pis encore, d’après le communiqué de BET France, identifier les personnes et les cultures noires ferait le jeu du communautarisme. Un tel argument est révélateur de la négrophobie structurelle en France car qui prend soin de dénoncer le communautarisme blanc qui sévit sur toutes les antennes ? Personne. Pourtant, dès que nous exigeons l’acceptation de nos identités, le droit de pouvoir les porter haut et fièr(e)s, de les présenter nous-mêmes et d’en faire un bien lucratif, pour nous, nous sommes taxés de communautarisme. Dès que les Noir(e)s osent se fréquenter, voire même former des couples, se réunir en association, ou entreprendre au sein de leur communauté, le spectre du communautarisme est agité.

 

Cette réprobation toujours plus prompte à émerger pour les Noir.e.s que pour les autres communautés a une histoire. Celle de la France esclavagiste. Doit-on encore rappeler en 2015 que l’article VII du code Noir nous interdisait de nous marier sans l’accord de notre maître ? Que l’article XII nous interdisait de nous réunir ?

 

Et que l’injonction à accepter la supervision des Blanc(he)s et à considerer le métissage comme la voie de notre assimilation dans la nation française est d’une violence incommensurable qui s’inscrit dans l’histoire de notre pays ? C’est la raison pour laquelle la réponse précipitée de la présentatrice Hédia était hors sujet. Ce n’est pas sa couleur de peau stricto sensu qui a été remise en cause mais bien l’absence de Noir(e)s à l’écran. Effacer les Noir(e)s d’une chaîne qui se prétend « black » c’est nier et dépolitiser le caractère éminemment politique de la condition de Noir(e). Le/La Noir(e est une des catégories sociales inventées par les États occidentaux négriers et esclavagistes pour justifier leur entreprise de privation d’humanité et de déportation des Africain(e)s noir(e)s. C’est donc aussi cette histoire, née de la rencontre violente, de la domination et de la tragédie qui est au coeur même des identités noires. Promouvoir les cultures noires c’est, de fait, prendre en compte l’histoire des Afro-descendant(e)s noires de France, qui continuent à subir le racisme structurel et des discriminations directement liées à l’histoire esclavagiste et coloniale de notre pays.

 

Le chantage à l’assimilation biologique auquel sont constamment soumis les Noir(e)s (l’injonction au mariage mixte ou au métissage afin de prouver notre attachement à la France, par exemple) doit cesser. Le métissage n’est pas une solution au racisme structurel, d’autant plus que dans le cas des Noir(e)s, ce phénomène trouve son origine dans un des épisodes les plus traumatiques de notre histoire commune. Comprenez-nous bien : il est possible de créer une chaîne multiculturelle ou une autre pour les cultures urbaines. Mais s’il s’agit des cultures noires, comme le nom de la chaîne l’indique, elles ne doivent pas être un prétexte pour perpétuer le mythe raciste d’une communauté sans histoire et sans culture. Cette chaîne devrait au contraire être l’occasion de célébrer la résilience et la diversité des expressions culturelles des Noir.e.s. Comme Hédia, nous citerons Nelson Mandela: « Ce qui se fait pour nous et sans nous est contre nous »

 

Car nous nous devons de rappeler que la condition de l’établissement d’une nation « arc-en-ciel », ou multiculturelle, c’est le respect de chacune des communautés qui la compose.

 

4. Le capitalisme ne nous sauvera pas

 

Comme à l’accoutumée lorsque ce genre d’affaire éclate, on nous ressort le classique : « Mais c’est de notre faute / On ne monte pas nos propres projets / On ne se soutient pas » etc. Le tout accompagné de comparaisons avec d’autres communautés. Pour rappel, nous vivons dans une société majoritairement blanche, assimilationiste et capitaliste. Pour réussir, il est nécessaire d’avoir du capital économique, dès le départ.

 

Ce que les médias omettent souvent de dire quand le succès de compagnies telles que Facebook, Airb’n’b ou Twitter est mentionné, c’est que ce sont des personnes issues de familles riches qui les ont fondées. Lorsque vous entendez « j’ai investi toutes mes économies » veuillez comprendre : « j’ai vendu la maison de campagne de mes grands-parents et ainsi obtenu une mise de départ de 100 000€ ». La plupart des entrepreneuses.neurs sans capital économique, passent leur temps à engraisser des banques pour rembourser leur crédit.

 

La question de la solidarité dans la communauté noire n’est donc posée que lorsqu’il s’agit d'entrepreneuriat. Mais l’intégration au sein du capitalisme est-elle vraiment notre priorité ? Si les entrepreneurs/neuses noires sont soit aux abonné(e)s absent(e)s, soit silencieux.ses lorsqu’il faut monter au front contre la négrophobie, le colorisme, la mysogynoir, les violence policières et étatiques ; comment peuvent-ils/elles attendre de nous que nous soutenions leurs activités commerciales ? Et si les entrepreneurs.ses blanc(he)s se tournent vers nos communautés dans le seul but de les exploiter tout en les méprisant ; comment peuvent-ils/elles attendre de nous que nous ne protestions pas ? Nous ne sommes pas dupes, le capitalisme n’est profitable qu’à une infime partie de la population mondiale : la même qui a profité de l’esclavage et du colonialisme et qui profite aujourd’hui du néo-colonialisme et de l’impérialisme. Les Noir(e)s ont toujours été utilisé(e)s dans ce système comme force de travail et comme consommateurs/trices captifs mais la promesse d’enrichissement et de bien-être du capitalisme n’a jamais été pensée pour nous.

 

D’autre part, au-delà du capital économique se pose la question du capital social, il est donc peu probable statistiquement et structurellement que des Noir(e)s puissent monter une chaîne comme BET en France. Nous n’arrivons déjà pas à accéder aux salles de rédactions ou aux financements du CNC, alors imaginez un prêt pour monter une chaîne de télévision « communautaire » ! Bien entendu, en dépit de ces obstacles institutionnels, nous avons déjà commencé à refuser cette exclusion sociologique et médiatique pour créer nos propres médias et plateformes comme Trace TV, Ofive TV ou Afrostream, une division de MYTF1VOD qui comme BET produit aussi des fictions. Notons néanmoins qu’en dehors de Trace TV, les médias mentionnés ci-dessus sont uniquement accessibles sur internet et n’ont donc pas la même portée dans l’imaginaire collectif que les chaînes de télévision.

 

5. Nous demandons plus que la représentativité, nous exigeons le respect

 

C’est donc au nom de cette solidarité et de cette résilience intra-communautaire qui ne nous fait pas défaut que nous nous exprimons. Si nous n’étions pas solidaires cela ferait longtemps qu’il n’y aurait plus aucun(e)s Noir(e)s sur le continent américain, dans la Caraībe ou en France : des siècles d’esclavage, de ségragations et de négrophobie auraient eu raison de nous, de nos cultures. Nous sommes des peuples en luttes, qui ont été arrachés à leur famille, leur culture et leur continent mais qui ont survécu. Des peuples qui ont transmis dans la douleur, en transformant, s’adaptant, parfois en se perdant, mais toujours en résistant, en innovant et en refusant de mourir. La diaspora noire est la seule dont les productions culturelles s’étendent de la Colombie aux Comores, en passant par la France, le Canada, la Tunisie, Haīti ou la Côte d’Ivoire. LES cultures noires sont vivantes et diversent, elles se transforment et se transmettent en même temps.

 

Et c’est dans cet esprit de résistance et de résilience historique que nous appelons nous aussi au boycott. Nous sommes solidaires de tous les journalistes, productrices(teurs), camera(wo)men, ingénieur(e)s du son, secrétaires, comptables et tous les autres membres de nos communautés à qui on refuse du travail, non pas du fait de leur incompétence, mais pour la simple et bonne raison qu’ils/elles sont Noir(e)s. Le boycott est désormais le seul mode de protestation qui nous permette d’être entendu(e)s dans les sociétés capitalistes. C’est au nom de cette solidarité enfin, que nous exigeons que le mépris des communautés noires de France cesse, dans le domaine médiatique et artistique, tout comme dans le domaine de l’esthétique ou les femmes noires consomment 3 à 5 fois plus que les femmes blanches. Puisque nous n’avons pas droit au respect par simple décence, nous allons combattre les politiques négrophobes et le capitalisme avec le seul outil à notre portée : le boycott.

 

L’affaire BET est finalement une nouvelle occasion de célébrer notre résilience, notre créativité et la solidarité dont nous savons faire preuve au sein de la communauté Afro-descendante. Ne restons plus silencieux(ses), boycottons, travaillons à se soutenir et à créer des alternatives pour qu’enfin en France, les Noir(e)s puissent affirmer : « Par nous, pour nous et avec nous ».

 

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