Lettre ouverte à un ami journaliste à propos de jihad

Plusieurs membres (1) de la Société d’Études Lexicographiques & Étymologiques Françaises & Arabes reviennent sur la définition du mot jihad et son utilisation inappropriée dans les médias.

Ami journaliste, qu’aurais-tu dit en 1962 si, condamnant la politique de l’OAS comme la grande masse des Français, la presse de l’Algérie nouvellement indépendante avait qualifié les membres de cette organisation criminelle de « résistants » pour la seule cette raison qu’eux-mêmes se proclamaient ainsi ? S’il est besoin de se rafraîchir la mémoire, songe à ce livre commis par l’inénarrable Patrick Buisson et son compère Pascal Gauchon, OAS : Histoire de la résistance française en Algérie, Bièvres : Jeune Pied-Noir, 1984. Or c’est exactement ce que l’on fait en nommant les gens de l’EI, du front al-Nosra, d’AQMI et autres Boko Haram de « jihadistes », du fait qu’ils se revendiquent eux-mêmes ainsi. Nombre de tes confrères ont saisi comme toi ce mot au vol et le répètent de bonne foi. Ils ne sont pas en effet, dans leur immense majorité, spécialistes de la langue arabe ou de la religion et de la civilisation musulmanes, ni des sociétés qui se prévalent d’elles. La faute en revient aux arabisants et aux islamologues qui ne t’ont pas alerté sur l’utilisation de ce terme et qui l’ont même parfois encouragée.

Ces groupes recouvrent du nom de jihad une action qui pousse aux extrêmes l’intolérance criminelle et ostentatoire. Mais sache que c’est aussi au jihad, auquel a appelé immédiatement après la chute de Mossoul le Grand ayatollah al-Sistani, que combat aujourd’hui contre l’EI l’armée irakienne, à laquelle la France fournit des instructeurs qui participent ainsi à un jihad ! C’est encore un jihad spirituel que viennent de lancer publiquement de jeunes imams français contre l’EI après les tueries du 13 novembre. Ceux-ci sont en cela en adéquation avec la tradition musulmane selon laquelle le jihad est, en tant qu’« effort [d’élévation spirituelle] », conduite vertueuse engagée dans tous les domaines de l’activité humaine avant même d’être une action guerrière, et que sachant que cette dernière est généralement comprise par les juristes musulmans comme lutte de défense de leur Communauté.

Sache aussi que le jihad ne saurait se réduire à sa signification religieuse. Il a pris en effet, dans les luttes contre les empires coloniaux, une valeur culturelle marquée d’un grand prestige. La lutte contre l’occupation française en Syrie et au Liban fut qualifiée de jihad, et il en fut de même en Algérie où les combattants furent nommés mujahidin, « ceux qui font le jihad ». Bourguiba ne se proclama-t-il pas le Mujahid al-akbar, le « Combattant suprême » ? Et, au jour de l’Indépendance du Maroc, utilisant un hadith connu, Mohammed V ne déclarait-il pas : « Nous sommes revenus du Petit jihad [dans le contexte : la lutte de libération nationale] pour nous livrer au Grand jihad [dans le contexte : le combat pacifique pour le développement] » ?

Caractériser comme jihad l’action d’organisations comme EI et al-Qaïda en pensant ainsi les stigmatiser, c’est, sans le vouloir, leur faire trop d’honneur et jeter en même temps dans le public français l’opprobre sur une notion considérée comme une valeur haute par nos concitoyens musulmans ainsi que par nos voisins arabes : à preuve, le prénom Jihad est très répandu dans les pays du Proche-Orient, y compris, il faut le souligner, chez les chrétiens.

N’oublie pas, ami journaliste, que les mots sont des armes effilées et, de grâce, veille à choisir ceux que tu emploies.

Les signataires :

Paul Balta, spécialiste des mondes arabe et musulman et de la Méditerranée, journaliste à l’agence Associated Press puis à Paris-Presse l’Intransigeant, puis au journal Le Monde (correspondant au Maghreb, en poste à Alger de 1973 à 1978, chef de la rubrique Maghreb), directeur honoraire du Centre d'études de l'Orient contemporain à la Sorbonne ;

Leila Ghanem, directrice de la revue Bada'el/Alternatives à Beyrouth ;

Roland Laffitte, chercheur et essayiste, auteur de travaux sur l’astronomie ancienne et les nomenclatures célestes babylonienne, grecque, araméenne et arabe, auteur de travaux linguistiques : il se consacre à des travaux sur les mots arabes et orientaux dans les langues européennes, et secrétaire de la Société d’Études Lexicographiques & Étymologiques Françaises & Arabes, et il est responsable de la publication du Bulletin de la SELEFA ;

Naïma Lefkir, journaliste, photographe, écrivaine et réalisatrice de films ;

Michel Masson, professeur émérite d’hébreu (Paris III – Sorbonne nouvelle) ;

Claudine Rulleau, écrivaine et journaliste ;

Alain Ruscio, docteur en histoire, a consacré l’essentiel de ses travaux à l’histoire coloniale. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages ;

Kamila Sefta, maître de conférence, enseigne la didactique de langues à Paris III.

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