Alain Dubois, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et Jacques Testart, directeur de recherches honoraire de l’Inserm, mettent en garde contre « le rêve prométhéen de pouvoir faire revivre des grenouilles, des dinosaures, des mammouths ou, pourquoi pas, des australopithèques ». « Nous devrions » plutôt, selon eux, « nous préoccuper de réduire les extinctions en cours ».



En 1972, un zoologiste indonésien de passage dans les montagnes du Queensland, dans le nord-est de l’Australie, y découvrit une nouvelle espèce de grenouilles, qu’il nomma Rheobatrachus silus, au mode de reproduction extraordinaire. Après la ponte, la femelle avalait ses 20 à 25 œufs fécondés, mais ceux-ci n’étaient pas digérés : durant les six semaines de leur développement, jusqu’à la métamorphose, les œufs puis les têtards libéraient dans l’estomac une hormone qui bloquait la production de sucs gastriques et transformait ainsi l’estomac en poche incubatrice inerte. A la fin du développement, il semble qu’un message était émis par les grenouillettes signalant à leur mère qu’elles étaient prêtes à sortir. Celle-ci les “ vomissait ” alors une par une, les propulsant puissamment dans sa bouche puis ouvrant celle-ci. Chaque bébé pouvait sortir de la bouche de la femelle ou y rester, ce qui amenait la mère à le ré-avaler et à le garder quelque temps de plus dans l’estomac, protégeant ainsi sa progéniture.

D’abord accueillie avec scepticisme, cette découverte suscita un grand intérêt de la part de la recherche médicale et des laboratoires pharmaceutiques, car elle permit, en contrôlant les sécrétions de l’estomac, la mise au point de traitements d’ulcères gastriques, dans lesquels l’estomac se digère lui-même, et la facilitation de la guérison des patients après des chirurgies gastriques.

Pour des raisons encore non élucidées (exploitation forestière intense, mycose introduite avec des grenouilles xénopes provenant d’Afrique du Sud), ces grenouilles ont disparu en 1990. C’est alors qu’une “ fausse bonne idée ” est venue à l’esprit de quelques biologistes. Il s’agirait de “ ressusciter ” cette espèce éteinte à partir de son ADN, en l’insérant dans un œuf vivant d’une autre espèce, comme dans Jurassic Park. Cette idée de la résurrection des espèces à partir de leur ADN étaye une conception “ optimiste ” de l’avenir de la biodiversité : elle a toutes les qualités requises pour enthousiasmer certains décideurs et financeurs de la recherche.

Cette perspective fut tout d’abord envisagée à propos du mammouth, mais, comme expliqué ici, les difficultés techniques sont particulièrement élevées chez les mammifères, en raison de leur fécondation interne et de l’existence d’interactions durables entre la mère et le fœtus. Pour cette grenouille, un biologiste est parvenu à extraire de l’ADN de spécimens congelés depuis 30 ans et à l’insérer dans des œufs d’une autre espèce de grenouilles, dont les noyaux avaient été préalablement détruits. Après 5 ans d’essais sur des centaines d’œufs, quelques œufs entamèrent leur développement, mais celui-ci se bloqua au début d’un stade embryologique crucial appelé gastrula. L’équipe responsable de ce projet intitulé Lazarus persévère, en raison de la “ responsabilité morale ” des hommes dans les extinctions d’espèces et de la nécessité de “ réparer le mal que nous avons fait ”.

Toutefois, les problèmes posés par cette démarche ne sont pas seulement techniques. Ils touchent à la place de l’ADN dans le déterminisme des caractères d’un organisme et d’une espèce, ainsi qu’au message que cette approche envoie à la société, conforme à l’aliénation de la biologie par une vision mécanistique du vivant sacralisant la molécule d’ADN en s’appuyant sur une conception dépassée de la génétique. L’ADN d’une espèce n’est pas l’espèce, et chaque individu est différent des autres du fait du “ polymorphisme génétique ”. Par ailleurs, l’ADN ne fonctionne que dans le cadre d’un environnement cellulaire (cytoplasme, ribosomes, mitochondries, etc.) soumis à diverses influences externes, dites “ épigénétiques ”, qui interfèrent avec le développement. Pour pouvoir reconstituer une espèce, il faudrait donc disposer non seulement d’ADN fonctionnel complet de celle-ci, mais encore de cytoplasme et d’organites cellulaires de cette même espèce, ce qui est totalement exclu pour des espèces éteintes car, contrairement à l’ADN, ces éléments ne se conservent pas après la mort. La technique de transplantation nucléaire, devenue célèbre avec la brebis Dolly, ne consiste pas à implanter de l’ADN dans une cellule vierge d’une autre espèce, mais un noyau entier de la même espèce.

Si une telle opération était réalisable, elle donnerait naissance, au mieux, à une pâle copie de l’espèce originale qui serait le point de départ éventuel d’une nouvelle espèce, nullement l’ancienne espèce “ ressuscitée ”. Contrairement à ces jeux de construction chimériques, une espèce ne se limite pas à une séquence d’ADN, c’est une entité historique réelle et contingente, dont l’apparition et les particularités étaient imprévisibles et qui ne pourra jamais être reconstituée après son extinction.

Mais cette idée a tout pour plaire à certains sponsors, et même à certains “ experts ” académiques : l’utilisation de techniques nouvelles, complexes, difficiles à mettre au point, exigerait le développement d’appareillages nouveaux, d’un grand intérêt financier pour l’industrie ; elle permettrait aussi de se “ consoler ” des extinctions d’espèces en “ réparant ” le mal qui a été fait – mais sans rien avoir à changer au mode actuel de fonctionnement de notre société et à ses rapports avec l’environnement. S’il s’avérait possible de ressusciter quelques rares espèces éteintes pour les mettre dans un Extinction Park, il n’y aurait plus lieu de se préoccuper des menaces pesant sur la plupart des espèces de ce globe. Dans une société qui n’a encore rien appris des crises de la vache folle, de l’amiante ou des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, de nouveaux apprentis sorciers à la recherche de profit ou simplement de notoriété sont susceptibles de s’emparer de telles “ nouvelles idées ”.

Le rêve prométhéen de pouvoir faire revivre des grenouilles, des dinosaures, des mammouths ou, pourquoi pas, des australopithèques, se situe dans une logique de pensée qui se soucie fort peu de la biodiversité mais des seules espèces censées nous intéresser : les vertébrés relativement “ proches de l’homme ”, nos cousins en quelque sorte, ou encore des espèces particulièrement grandes, spectaculaires, médiatiques ou notablement “ utiles ” ou “ nuisibles ” à l’homme. Cette démarche anthropocentrique se préoccupe fort peu des extinctions des millions d’espèces “ anecdotiques ” qui constituent l’écrasante majorité des espèces vivantes.

Le projet Lazarus, techniquement fort incertain, repose sur une conception erronée du vivant et envoie un mauvais message à la société et aux décideurs. Plutôt que de tenter sans grand espoir de “ ressusciter ” les espèces éteintes, nous devrions nous préoccuper de réduire les extinctions en cours. Et comme de toutes façons celles-ci continueront, nous devrions tout faire pour inventorier et étudier le plus grand nombre d’entre elles avant qu’elles aient définitivement disparu : combien d’autres inventions imprévisibles comme la grenouille à incubation gastrique les millions d’espèces encore inconnues de la science nous réservent-elles, et pour combien de temps encore ? 

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