Vis ma vie d’étudiant en France (3)

Le projet de loi Fioraso, qui fixe les grandes orientations du quinquennat pour l'enseignement supérieur et la recherche, sera discuté mercredi 22 mai à l'Assemblée. Après Marc Sympa puis Marta Savapétay, c'est aujourd'hui Mickaël Sakriffié, personnage imaginé par un collectif de jeunes enseignant-e-s chercheur/se-s, qui raconte sa journée à l'université, dans un futur modelé par les réformes successives.

Le projet de loi Fioraso, qui fixe les grandes orientations du quinquennat pour l'enseignement supérieur et la recherche, sera discuté mercredi 22 mai à l'Assemblée. Après Marc Sympa puis Marta Savapétay, c'est aujourd'hui Mickaël Sakriffié, personnage imaginé par un collectif de jeunes enseignant-e-s chercheur/se-s, qui raconte sa journée à l'université, dans un futur modelé par les réformes successives.




Dans quelques années, un jour d’octobre, 9h03. Mickaël Sakriffié arrive avec 30 mn de retard sur le campus de l’université of Brittany-Carefou-Legradaire, située dans l’agglomération de la plus grande ville de Bretagne. Deux ans auparavant, cette université portait plus sobrement le nom de la ville. Mais depuis la promulgation de la loi Fioraso de 2013, tout le paysage de l’enseignement supérieur français a changé.

Au nom de la rigueur budgétaire et de l’excellence académique, l’ensemble des établissements a été sommé de se regrouper en “communauté d’universités” et de s’allier à des financeurs privés. Les universités françaises sont désormais divisées en 2 groupes : d’un côté, les Méga Universités, incluant les Grandes Ecoles, constituent le pôle public d’excellence. Dotées de moyens colossaux, elles sont réservées à des étudiants sur-sélectionnés scolairement et économiquement. De l’autre, il y a les Petites et Moyennes Universités, mieux connues sous le nom de PMU. Financées par de lourds impôts locaux et taxes sur les PME, elles sont ouvertes à tout le monde moyennant de nouvelles méthodes de gestion de la double masse étudiante et salariale.

Mickaël s’est inscrit il y a 3 ans à l’université de Bordemer, sa ville natale, où il réside encore. Son frère y avait achevé son droit en 2012. Mais depuis ce temps, les filières générales (droit, histoire, sciences physiques, langues étrangères, etc…) ont disparu. Il faut dire que l’université de Bordemer avait été épinglée par un rapport d’experts ministériels, dont elle a suivi les recommandations : elle s’est professionnalisée et n’offre plus que des formations technologiques, courtes. En 1ère année, Mickaël a dû choisir entre Management de la gestion et Gestion du management. Il a eu du nez de ne pas aller dans une des filières industrielles, car à mesure que les boîtes de la région fermaient, elles aussi ont rangé les outils. Une fois sa licence pro en poche, Mickaël a souhaité poursuivre en master, et c’est donc vers l’université of Brittany-Carefou-Legradaire qu’il s’est tourné car il n’y a plus rien après la L3 à Bordemer.

S’il a passé son mois de juin à hésiter entre le master Schlag (Sciences Humaines et Littératures Appliquées à la Gestion) et le master Porc (Production Organisation Ressources Compétitivité), intégrer l’un ou l’autre des masters s’est révélé impossible. D’abord, le nombre de places a drastiquement baissé, au nom de l’excellence, ce qui a mécaniquement accru la sélection. Mais c’est surtout la mise en place d’une grille tarifaire complexe de droits d’inscription, liée pour les Méga Universités à leur cotation en bourse, et pour les PMU aux in-dotations à taux variables des entreprises locales, qui rend l’addition salée. Mickaël s’est vu offrir 3 possibilités lorsqu’il s’est inscrit sur le service informatique du ministère :

- un accès direct en master Porc, “sous condition d’obtention d’un prêt-étudiant-partenaire” pour acquitter les droits d’inscription de 12 000 €.

- Une passerelle en 3ème année du parcours Finances et Réorganisations Humaines de l’école de commerce Wild West Economy School, membre de la communauté d’universités de Bretagne. Coût d’entrée : 40 000 € annuels.

- 3ème choix : redémarrage en L2 Intelligence Economique, contre paiement de “frais d’inscriptions-solidaires” (300 €/semestre + 130 heures/semestre de service civique, solution négociée par le syndicat étudiant majoritaire).

L’école de commerce est inenvisageable pour le budget familial. Mickaël a tenté de négocier avec sa banque un prêt pour le master. Le banquier a regardé son dossier : scolaire pour lui et financier pour ses parents. Après une bonne demi-minute devant son écran, le verdict est tombé : « Ecoutez jeune homme, vous n’êtes pas brillant, notre groupe ne peut se permettre de miser sur vous, vous n’aurez donc pas le bonus excellence et au vu des finances de vos parents, je dois vous dire que cela va être chaud… ils n’ont même pas fini de payer leur maison, et votre mère est au chômage depuis 5 ans… ce n’est pas un bon dossier... Mais nous pouvons faire un effort et vous proposer un prêt études + 4 ans à 14,7 % d’intérêt, sous condition d’hypothéquer la maison de vos parents. C’est une décision importante. Réfléchissez ». Vu les options, Mickael a vite décidé : il redémarre en L2. Et depuis deux mois, il fait 300 km A/R, soit 4 heures de transport, pour aller étudier.

9h15. Mickaël s’installe dans l’amphithéâtre, devant l’immense écran qui retransmet une conférence enregistrée il y a 2 ans par un professeur de mathématiques complexes, qui poursuit à présent une brillante carrière de chercheur dans une multinationale aux Etats-Unis. Assis à côté de lui, Gaston Pakon s’énerve : « ils devraient renouveler la conférence de temps en temps tout de même, j’ai  déjà vu certaines séquences en 1ère année ».

10h12. C’est l’heure pour Mickaël du cours “Compétitivité dans les services”, dans l’open-space-TD. Chaque étudiant s’installe à un bureau, et branche son écran tactile : page d’accueil, menu de cours, choix du niveau. Mickaël lance le niveau 4, mais très vite, il sent qu’il a décroché : il ne comprend rien. Il appuie sur le bouton pause et cherche dans l’interface l’application poser une question. Il remplit le formulaire proposé en ligne. 2 secondes après l’avoir validé, un message s’affiche : « votre question a bien été enregistrée. Temps d’attente 3h38, merci d’être patient. » Il posera sa question plus tard...


12h03. Avant de sortir de l’open-space, Mickaël envoie un  « I don’t like it » sur la page facebook de son enseignant de compta, qui fait une interro en fin de semaine. Les enseignants-chercheurs sont désormais évalués sur leurs cours comme sur leurs productions scientifiques, à travers deux instances : le Conseil Académique de chaque fac et le Haut Conseil de l’évaluation, dans lesquels siègent des étudiants. Il sait d’expérience qu’unliker un cours permet facilement de renégocier une ou plusieurs notes.  

12h19. Mickaël déjeune avec des amis à la cafète du campus, Starbeurk. Sa tablette sonne : c’est un SMS du secrétariat virtuel des 2ème années, qui leur indique de se connecter au site officiel de l’université. M. Delabétonnière, PDG du plus gros groupe industriel de la région, siège au Conseil académique : ces allocutions doivent être suivies par les étudiants, car elles font l’objet d’examens permettant de valider l’Unité d’Enseignement Activités entrepreneuriales et citoyennes.

12h49. C’est la fin du discours de M. Delabétonnière : « …c’est pourquoi nous comptons sur vous. La région a besoin de 27 ingénieurs, 41 comptables et 121 gestionnaires pour l’exercice 2018-2020. Que les meilleurs étudiants gagnent ! » Mickaël se déconnecte, il doit se dépêcher d’aller au lycée Bouge-Viandevandi : il y délivre chaque semaine un tuto-coaching intitulé « recherche de stage et stratégie d’employabilité » aux élèves de bac -3. C’est ici et dans une maison de retraite que Mickaël effectue les 130h de travail gratuit qui lui permettent de payer son inscription.

16h37. Mickaël est revenu à l’université, enfin un cours en présentiel : le prof donne plein d’exemples et répond directement aux étudiants ; enfin il comprend quelque chose. Zut, Armand About a été remplacé. Elle est sûrement très bien, la nouvelle enseignante, mais c’est fatiguant cette valse des profs. Certains disparaissent d’une semaine à l’autre, on ne sait pas s’ils sont partis dans une autre fac, dans une entreprise, à l’étranger ou pire.....

18h02. Mickaël a encore raté le train de 18h00. Il pourra essayer de travailler à la gare si la connexion marche, et poser sa question sur le TD de ce matin. Mais c’était quoi cette question ? « Bordel, j’ai encore oublié ». 

Dans 3 jours, ce sera le 1er tour des élections présidentielles qui ont été repoussées de 6 mois par la troïka de l’Union Européenne. Mickäel Sakriffié ne sait pas pour qui il va voter : chômage à 23 %, et 51 % chez les moins de 25 ans, le départ en retraite est à 67 ans, la semaine de travail « redressée » à 45 heures.  Ce matin à la radio, un des ministres s’enflammait néanmoins sur  « l’excellente nouvelle : le nombre de millionnaires français s’est encore accru, ce qui est encourageant  pour ceux qui veulent vraiment réussir !». Les sondages prévoient un taux d’abstention et de votes blancs record.

 Pour contacter le collectif ayant crée le personnage fictif de Mickaël Sakriffié : mickael.sakriffie@gmail.com

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