Ne tirez pas sur le chirurgien...

...sauf si vous voulez vous faire opérer par le pianiste. Après la mise en cause du chirurgien de Johnny Hallyday, Krishna B. Clough, chirurgien à Paris, nous a adressé cette «Lettre ouverte à tous ceux qui ont été, sont ou seront opérés».

...sauf si vous voulez vous faire opérer par le pianiste. Après la mise en cause du chirurgien de Johnny Hallyday, Krishna B. Clough, chirurgien à Paris, nous a adressé cette «Lettre ouverte à tous ceux qui ont été, sont ou seront opérés».

 

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pave.jpgLa France souffre, la France retient son souffle, la France compatit, la France craint pour son idole blessée et l'accompagne dans la douleur. Hernie discale, infection, drain, pas drain, coma artificiel, réanimation, séquelles: tous ces mots techniques deviennent des noms communs et meublent nos conversations. Soudain, le coupable est désigné. La cause de tous ces maux, le tombeur d'idole, le « massacreur » de dos: le chirurgien ! Son nom révélé, sa photo publiée, ses antécédents professionnels, personnels, amoureux même, déballés et livrés à la foule avide d'un coupable.

Je ne connais pas le Dr D., je ne l'ai jamais croisé et ne veux pas ici me prononcer sur une quelconque responsabilité. Nous avons au moins un point commun. Comme lui, je suis armé d'un couteau aiguisé, un «massacreur» potentiel, danger lâché dans les blocs opératoires: je suis chirurgien. Comme tous mes collègues, j'ai passé des années à étudier comment on fait un diagnostic, comment on décide s'il faut ou non opérer, comment, la décision prise, on incise un corps, comment on ouvre délicatement les tissus sans les léser, comment on extirpe une partie qui blesse ou met en danger le patient, puis comment on répare, suture et referme en laissant le moins de traces possibles sur ce corps fragile confié par son propriétaire confiant. Depuis plus de vingt ans, je mets toute mon attention à réussir ce pari fou pluriquotidien : ouvrir un corps endormi et permettre que la vie du patient soit meilleure après l'opération qu'avant.

Compte tenu de tout ce qui se dit et s'écrit concernant l'intervention subie par le patient J.H., je viens ici avouer mes fautes, mes très grandes fautes. Elles sont terribles et m'assureront peut être un jour le même sort que le Dr D. Jugez-en : sur les centaines d'interventions que je pratique chaque année, sur des patients consentants et informés des risques inhérents à toute intervention chirurgicale, il m'est arrivé d'avoir des complications! Des infections, hématomes, nécroses, épanchements post-opératoires ont émaillé ma carrière. Chacun de ces échecs, chacune de ces complications m'a fait me remettre en question, m'interroger sur les causes et surtout les moyens d'éviter qu'elle se reproduise. Ainsi va la pratique médicale et le difficile exercice chirurgical.

Qu'il me soit permis ici de rappeler qu'il n'existe qu'une seule catégorie de chirurgiens qui n'ont jamais de complications: ceux qui n'opèrent pas. L'acte chirurgical est, par nature, blessant et agressif. Les progrès extraordinaires de la chirurgie et de l'anesthésie, les procédures d'assurance qualité mises en place par notre profession, les remises à niveau permanentes assurées par les publications scientifiques, cours et congrès, ont permis que cet acte a priori barbare soit tellement préparé et codifié qu'il peut paraître anodin. On va parfois au bloc opératoire comme à une journée de travail, en étant hospitalisé le matin de l'intervention et en rentrant chez soi l'après-midi même (chirurgie « ambulatoire »). Cette extraordinaire sécurité apparente ne doit pas faire oublier que la complication postopératoire, de plus en plus rare, est toujours possible et parfois même prévisible (patients «à risque», âgés, obèses, fumeurs, cardiaques). Que faire : ne plus opérer ? N'opérer que des sujets sans risque? Ou continuer notre combat en rendant service à l'immense majorité de ceux qui nous font confiance pour les opérer, du mieux que nous pouvons, de mieux en mieux... mais pas dans 100% des cas.

La chirurgie est comme la vie : elle est source d'imprévus. Une complication postopératoire n'est pas une faute. Dans les rares cas où la complication est inhérente à une faute médicale, ce n'est pas à la vox populi de le décréter, mais à un tribunal, qui prendra l'avis d'experts. Qui se fera maintenant opérer par le Dr D. ? Plus généralement, quel étudiant en médecine sera demain tenté par un métier où la réussite absolue est l'obligation et où l'imprévisible n'a plus sa place? Les services de chirurgie sont aujourd'hui en voie de désertification : les plus brillants des médecins, rebutés par la durée des études, le rythme de vie, la responsabilité, la judiciarisation et maintenant l'exposition médiatique de notre profession, s'en sont allés vers d'autres spécialités.

Cher Johnny, réveille-toi. Comme mes compatriotes, je te souhaite un prompt rétablissement et te veux de retour en France, entourés des tiens, debout sur tes deux jambes de rocker. J'ai fait un rêve : qu'à ton réveil, tes premiers mots soient « Ah que ! Ne tirez pas sur le pianiste, il est innocent, il a fait pour moi ce qu'on peut faire de mieux».

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