Laurence Lacour, journaliste et écrivain, auteur notamment du Bûcher des Innocents sur l'affaire Villemin, enquête depuis plus d'une décennie sur l'affaire du sang contaminé ( premier tome paru, Le Chant sacré, Stock 2008, second tome à paraître) critique le discours des journaux télévisés sur le sida et le VIH: désinformation sur la maladie, stigmatisation des malades. En ligne de mire, David Pujadas et sa présentation d'un rapport de l'Onusida le 22 novembre.
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19 novembre 2011. Comme chaque année, je suis invitée à participer aux travaux du Forum VIH Val-de-Loire, organisé par la formidable équipe du Dr Jean-François Dailloux de Tours. Ceci en lien avec mon travail sur le sang et le sida paru en septembre 2008 et au second volet encore inachevé. Je sais... Une histoire puissante et intemporelle dont les dates de parution importent finalement peu. Lors d'un café littéraire, nous sommes trois face au public. Jacques Leibowitch, professeur d'immunologie, auteur de Pour en finir avec le sida (Plon, 2011) et pionnier en la matière. Une femme, petite, toute frêle, inconnue. Et entre les deux, moi n'ayant d'yeux et d'ouïe que pour le scientifique. Parce qu'il est savant et drôle, double qualité assez rare. Au bout d'un moment, tournant incidemment la tête, je découvre ma voisine, écrasée par nos deux présences. Celle du médecin-chercheur dont l'inénarrable faconde emplit l'espace. La mienne, juchée sur neuf centimètres de talons et qui, une fois déployée, portera la plante à un bon mètre quatre-vingt. Je capte son regard anxieux guettant l'interstice dans lequel on la laissera évoquer son propre ouvrage, pas bien épais (141 pages), publié sans éditeur prestigieux (donc à compte d'auteur) et intitulé Séropositive... pour aimer mieux. Soudain, Leibowitch m'agace et je me vois tenter de raboter mes talons sous la table en m'intimant l'ordre d'en dire le moins possible. Peine perdue. Certes, elle finira par s'exprimer, d'un timbre mal assuré, et le temps de parole aura été socialement respecté: lui, moi, elle.
Plus tard, arrivée dans l'amphi de la fac où se tient le Forum, je l'aperçois en contrebas, soutenant courageusement le regard et l'écoute de plusieurs centaines d'auditeurs. Là, j'en suis sûre, sa voix tremble. De nouveau, elle n'est pas seule à la tribune mais, cette fois, bien entourée. Elle et d'autres, dont l'écrivain Alexandre Bergamini, auteur de Sang damné (Seuil, 2011), tiennent à peu près le même propos: «Je suis porteur du VIH (virus de l'immunodéficience humaine), maintenant je vais bien grâce au traitement qui le maîtrise. En prenant bien ces médicaments, j'ai la même espérance de vie que tout un chacun. J'ai fait un long et très difficile chemin de découverte de moi-même et j'en viendrais presque à remercier ce virus de m'avoir forcé(e) à reconsidérer les bases de mon existence. Comme toute épreuve, elle ouvre à la vérité. Je suis aussi debout grâce à l'amour infini des autres.» Et il en faut de l'amour pour vaincre le versant le plus rude: les effets secondaires, la mécanique médicale parfois bien froide, la pieuvre des labos et le sentiment d'abandon des pouvoirs publics. Or, ces manques entraînent une chose capitale: l'absence de considération de la société. Dans l'amphi, des mains et des voix se lèvent pour la réclamer et dire «Moi aussi, c'est pareil. Pourquoi dois-je endurer ce poids à l'extérieur?» Du dernier rang, tout en haut, mon regard ému court de l'un à l'autre, mon cœur affolé d'entendre pareilles phrases en 2011. Moi qui ne suis pas concernée mais étudie cette captivante histoire du sida depuis douze, quinze, seize ans –je ne les compte plus– j'en ai fait, par pur hasard, une partie intégrante de ma vie. Partie intellectuelle certes mais partie quand même. Alors, ce que j'entends cet après-midi là me paraît à la fois évident et d'un autre siècle. Je quitte la faculté de Tours, accablée par cette chape pesant sur d'autres et bouleversée par le potentiel d'amour qui, malgré tout, s'en dégage.
22 novembre 2011. Danielle Mitterrand est décédée. Nous l'apprenons tôt le matin et le soir, je me dis: «Tiens, je vais allumer la télé.» A occasion rare, geste rare. J'avais tout juste 24 ans quand son mari a été élu (j'en ai donc 54), alors évidemment, à cette évocation, tous les sens recouvrent la mémoire. Dans ce nectar d'insouciance que fut ma jeunesse, je me souviens avoir vu, sur la scène d'un joli théâtre rouge à l'italienne, le pianiste argentin Miguel Angel Estrella accueilli par France Libertés au sortir des geôles sud-américaines où, quelque dix ans plus tôt, ses tortionnaires lui avaient brisé les doigts. L'ardente image de ces mains rafistolées, parvenant à courir sur le clavier, vaut bien un hommage souriant à la femme disparue. Ainsi fut fait. Je me serais, alors, détournée de ton JT, David, si dans la foulée, un titre sur le rapport annuel de l'Onusida ne m'avait retenue. J'écris «David» mais je pense «Pujadas», ce logo apposé par le système tous les soirs sur l'écran. Je n'aimais pas ce tic de langage du métier consistant à désigner les gens par leur nom. Il m'était brutal de m'entendre appeler «Lacour». Mais, à force, je l'avais intégré de même que le tutoiement généralisé. Alors, vingt-trois ans après avoir abandonné ce métier, je retrouve mes vieux réflexes pour venir te dire ton fait.
Le rapport de l'Onusida expose de manière très détaillée, sur 52 pages, les actions, progrès, parfois reculs ou effondrements, et les espoirs issus de quinze ans de lutte active, scientifique, médicale, sociétale contre le sida. Continent par continent, pays par pays, se dessine une carte précise, subtile, étayée par nombre de graphiques, chiffres et analyses. On y découvre parfois des données inattendues comme ces pays d'Afrique capables de nous en remontrer avec leurs politiques efficaces de prévention et leurs résultats spectaculaires. Ce rapport annonce clairement une nouvelle ère, de déclin voire de fin de l'épidémie, «à condition que les pays investissent intelligemment» (page 26).
A 20h17, tu as annoncé ce sujet en lui accolant deux mots: «peur», «phrase-choc» et une question «faut-il vraiment y croire?». Or, la peur (nulle part répertoriée dans ce rapport) n'est pas un fait mais un sentiment, variable selon les individus. Ce qui t'effraie ne m'effraie pas et vice-versa. Une phrase choc, surtout dite à moitié, ne peut résumer un rapport de 52 pages. Enfin, une question ne peut, par nature, être tenue pour informative. Quand, en juillet 1982, à ta place, Christine Ockrent parlait, pour la première fois, de la peur suscitée par le sida aux Etats-Unis, elle délivrait une véritable information: science impuissante, médecins démunis et réactions tangibles de panique. Mais, depuis, trente ans se sont écoulés soit six fois la durée de la deuxième guerre mondiale. Soit celle des Trente glorieuses. Et trente ans après, Pujadas, tu campes encore sur l'ignorance, sur la peur quand la réalité t'a dépassé depuis longtemps! Tu m'objecteras que Jennifer Knock a tenté de résumer ces données dans son sujet. C'est vrai, encore qu'il soit confondant d'entendre parler de VIH et sida comme d'une seule et même entité. Que Jean-Daniel Flaysakier a évoqué la perspective d'une «génération zéro sida» que tu as questionnée en demandant si tout cela est «bien réaliste?» Comme si cette réalité-là ne pouvait décidément pas prendre corps. Ce n'est pas eux que j'interpelle mais toi qui, au passage, a omis l'essentiel: «à condition que les pays investissent intelligemment». Ne nous leurrons pas. Ceux qui, comme moi, connaissent la question auront écouté attentivement les deux autres journalistes. Sans en apprendre beaucoup puisqu'ils suivent tout cela depuis longtemps. Mais ceux qui s'en moquent, l'écrasante majorité, auront repris des raviolis et gardé en tête uniquement tes mots, tes questions, tes doutes. En déplorant l'absence de fromage râpé et sans rien apprendre, bien sûr. Bilan...? Le roi est cruellement nu David. Et d'ailleurs, depuis dix ans, qui t'a fait roi?
Ce soir-là, en t'entendant, j'ai rugi. Profondément heurtée par ces quelques mots dits le sourire au lèvre. Alors, j'ai revu cette femme à la voix tremblante et j'ai voulu savoir à côté de qui j'étais passée. En quelques heures d'alerte, Célia Bonnier m'est revenue, me confiant par téléphone son histoire singulière. Depuis, je l'ai lue, admirative de sa grandeur d'âme et sa valeur d'exemple. Je n'en dirai pas plus ici car vois-tu, si elle a réussi à s'accommoder de ce virus, à maîtriser son corps, à se marier, à se confier à des amis et maintenant, à aider les autres, elle ne parvient toujours pas à parler à ses parents. Parce que sa mère, notamment, croit ce que Pujadas dit à la télé. Assises sur le même canapé, Célia endure ses commentaires lapidaires sur les séropositifs «qui l'ont bien cherché». Non, tu n'as sans doute jamais dit cela. Mais sa mère se protège ainsi d'une peur irrationnelle, entretenue de manière lancinante, une parmi toutes celles qui lui sont distillées tous les soirs. Sa mère n'a pas vu, un lundi, à 23h30 sur France2, le beau documentaire de Rémi Lainé sur ces jeunes gens «nés séropositifs» et qui témoignent naturellement à visage découvert. Ils ont vingt ans, un métier, des copains, des colocataires qui éclatent de rire avec eux devant la caméra. Ils ont envie de vivre tranquillement, certes avec leurs médocs mais qui n'en prend pas aujourd'hui? Ils savent que leurs enfants naîtront séronégatifs. Ils savent que, bien traités, bien suivis, eux-mêmes ne transmettent plus le virus. J'ai bien écrit «bien suivis-bien traités-ne transmettent plus». Cette génération a l'avenir devant elle et il va bien falloir lui faire une vraie place pour que l'on n'entende jamais sa voix tremblante s'élever dans un amphi de faculté. «A condition que les pays investissent intelligemment.» Or, cette intelligence est subordonnée, nous le savons bien, à la répartition politique des fonds et à la sensibilité des donateurs. Deux paramètres eux-mêmes suspendus au regard collectif porté sur la question et ses acteurs. Or, si une mère ne peut pas regarder sereinement son propre enfant, qui pourra le faire...? La boucle est bouclée.
Alors, toi qui détiens ce pouvoir exorbitant de la parole, souviens toi d'une chose: l'information, cela se respecte car l'information est d'abord faite de femmes et d'hommes. Les mots tuent, Pujadas. Je parle d'expérience moi qui suis, aussi, restée un peu dans ce cimetière-là. Malgré nos sept années d'écart, tu vois très bien ce que j'évoque. Les mots étouffent. Les mots bâillonnent plus encore qu'ils désinforment. La frontière est mince et sa distinction requiert beaucoup de discernement et de concentration. Alors, toi qui boxes tous les soirs avec quelques phrases choc, travaille tes mots. Fatigue ton dictionnaire. Choisis tes verbes. Confronte tes adjectifs et de préférence, élimine-les. Le bon verbe y suffit. Change de registre. Cesse de piocher alternativement une fois dans la peur, une fois dans la crainte, une autre fois dans l'inquiétude. Depuis le 22 novembre, je me suis contrainte à regarder les JT, (pas tous!) sidérée par cette hypertrophie du malheur, local ou mondial, jeté en vrac, sans aucun sens, à la tête d'un public aussi inconséquent que toi –que vous, tous les logos de l'écran– mais qui a au moins pour excuse l'harassement! Mais quel est votre dessein à tous?
Ne sais-tu pas que lorsque «aucune réponse n'est possible à une incitation inlassablement répétée, on devient fou» (1)? L'homme est intrinsèquement fait pour porter assistance à l'autre mais trop de détresse ne fait naître en lui qu'effroi, dégoût voire haine s'il est, lui-même, affaibli. La folie collective est le terreau des régimes totalitaires. Hitler appelait de ses vœux, paraît-il «un irrésistible flot d'intoxication hypnotique» (2)... Se frotterait-il les mains aujourd'hui! As-tu conscience d'être l'esclave de l'image instantanée et non son maître? Jusqu'où mènera cette surenchère tétanisante sachant que, dans les mois à venir, on va vous affoler, de droite et de gauche, en jouant sur votre faiblesse congénitale: la peur du vide, la course de vitesse. Les temps sont objectivement assez difficiles pour qu'il soit un devoir de les observer avec sang-froid.
Et que soit repoussée, tenue à distance, au plus loin, comme je m'y efforce depuis vingt-trois ans, cette fascination morbide pour le malheur des autres. Alors, oui, forte de cette ligne dont je ne me suis jamais écartée, quel qu'en fût le prix, je m'autorise à surgir sur ton plateau, précédant Célia et tous les autres, usant d'une grossièreté qui sera l'unique exception à ma règle et ce, en réponse à cette provocation quotidienne qui nous est faite à tous. J'incline vers toi ma tête à cheveux gris soudain blanchis par tes sunlights, je retire cette oreillette qui encombre la moitié de ton cerveau et, les yeux dans les yeux, de journaliste à journaliste, te crie du tréfonds de ma rage et mon amour féconds: «ta gueule Pujadas... TA GUEULE!»
Laurence Lacour
- Le livre de Célia Bonnier «Séropositive... pour aimer mieux» est accessible à l'adresse suivante: esp32@orange.fr
- Il ne s'agit pas pour moi de négliger les questions de prévention mais elles ne sont pas ici, au cœur du sujet. A ce propos, il faut lire le savoureux «Plan vigi-zézette» du très sérieux professeur Jacques Leibowitch. (Pour en finir avec le sida, Plon, 2011). Il recadre parfaitement les choses qui passent par un mot essentiel: se faire dépister.
(1) Christiane Singer Où cours-tu? Ne sais-tu pas que le ciel est à toi? Albin Michel. 2001
(2) Michel Bounan. Le temps du SIDA. Allia. 1990.