Koltès à la Comédie française: la sortie du désert

En 2007, la Comédie française inscrivait au répertoire Le Retour au Désert de Bernard-Marie Koltès, mais n'avait pu jouer l'œuvre plus de trente fois, François Koltès, frère et ayant-droit du dramaturge mort en 1989, reprochant au Français de n'avoir pas distribué un acteur algérien dans le rôle d'Aziz, comme l'auteur l'avait souhaité. Claire Hocquet et Roland Rappaport, avocats de François Koltès, rapportent, pour Mediapart, comment se dénoue cette crise.

En 2007, la Comédie française inscrivait au répertoire Le Retour au Désert de Bernard-Marie Koltès, mais n'avait pu jouer l'œuvre plus de trente fois, François Koltès, frère et ayant-droit du dramaturge mort en 1989, reprochant au Français de n'avoir pas distribué un acteur algérien dans le rôle d'Aziz, comme l'auteur l'avait souhaité. Claire Hocquet et Roland Rappaport, avocats de François Koltès, rapportent, pour Mediapart, comment se dénoue cette crise.

 

 

 

Ceux qui aiment le théâtre apprécieront, sans doute, d’apprendre comment la Comédie Française et François Koltès ont mis fin ensemble à la crise survenue au printemps 2007 à propos de l’une des dernières pièces de Bernard Marie Koltès, Le Retour au Désert. La violente controverse qui s’était alors développée portait sur la pérennité des volontés de l’auteur d’une œuvre dramatique, la conception et la mise en œuvre de sa mission par un ayant-droit titulaire du droit moral, confrontées à la liberté de création du metteur en scène.

 

Rappelons que l’action de la pièce est située à Metz en 1961 en pleine guerre d’Algérie. L’auteur met en scène des personnages aux prises avec leurs racines et leur identité. Il en va ainsi de Mathilde qui, contrainte de quitter l’Algérie, a décidé de chercher refuge dans la maison natale, dont elle partage la propriété avec son frère. Ce dernier y vit depuis toujours et la voit revenir avec déplaisir. Edouard, son fils, est auprès de lui, mais ne se sent bien nulle part et rêve de s’envoler dans les cieux d’où descend soudainement un parachutiste noir, nostalgique de l’époque coloniale. Il y a aussi Aziz, «domestique journalier», un arabe qui parle tantôt dans sa langue maternelle, d’autres fois en français, et ne parvient pas à décider de son appartenance. À la fin de la pièce, il meurt dans l’explosion d’un café tenu et fréquenté par des arabes. L’attentat a pour auteurs des tenants de l’Algérie française.

 

François Koltès s’était évidemment réjoui de la décision de la Comédie Française d’inscrire Le Retour au Désert à son programme et avait immédiatement donné son accord. Mais il a découvert, au début des répétitions, au mois de décembre 2006, que le metteur en scène, Murielle Mayette, avait confié le rôle d’Aziz à un comédien qui n’est pas arabe. Or, Bernard Marie Koltès a fait connaître à plusieurs reprises ses raisons de donner vie dans chacune de ses œuvres à des personnages noirs et arabes avec la volonté de voir les rôles confiés à des comédiens eux-mêmes noirs et arabes. Les Editions de Minuit ont publié, en 1999, sous le titre «Une part de ma vie» ses entretiens où il développe ce thème à plusieurs reprises.

 

François Koltés ne pouvait donc que vivement réagir lorsqu’il a appris la distribution du rôle d’Aziz sur une scène aussi symbolique que celle de la Comédie Française accueillant pour la première fois une œuvre de Bernard Marie Koltès. Il n’a pas voulu que Le Retour au Désert entre au répertoire dans ces conditions. Des discussions se sont alors engagées entre la SACD et la Comédie Française aux termes desquelles a pu intervenir un contrat permettant à la Comédie Française de représenter l’œuvre dans la distribution voulue par le metteur en scène mais uniquement à la salle Richelieu et seulement pour trente représentations.

 

Le Retour au Désert fut à l’affiche à compter du 19 février 2007 et reçu de la critique un accueil des plus réservés. François Koltès, interrogé à propos de la mise en scène, répondit qu’il ne s’était pas encore rendu au Français, n’en ayant d’ailleurs pas le désir et ce en raison de la distribution du rôle d’Aziz. La polémique a alors fait rage. François Koltès fut vivement pris à parti, taxé d’une conduite contraire, était-il assuré, à l’esprit de son frère, il fut même accusé de racisme…..

 

C’est dans ce contexte, que la Comédie Française, à la fin du mois de mars 2007, demandait l’autorisation de poursuivre les représentations au cours de la saison suivante, en faisant connaître à la SACD son programme jusqu’au mois de Juin 2007 lequel faisait apparaître la programmation de trente quatre représentations. La SACD répondait très vite que François Koltès s’en tenait aux trente représentations contractuellement convenues. La Comédie Française, se déclarant victime d’une censure, est allée en Justice.

 

Elle a obtenu d’un tribunal, incomplètement informé en l’absence de la SACD, et dans le cadre d’une procédure d’urgence, la condamnation de François Koltès à des dommages et intérêts pour abus de droit moral. Celui-ci a naturellement fait appel en demandant à la SACD d’intervenir pour défendre le contrat qu’elle avait signé avec la Comédie Française, ce qu’elle a fait. L’idée s’est alors fait jour qu’il était préférable de réfléchir ensemble à une solution plutôt que de poursuivre la querelle judiciaire, et, avec l’accord de François Koltès, une médiation a été confiée à Pierre Joxe, sous les auspices duquel il a été mis fin au conflit, d’une manière apaisée et constructive. Il n’est plus question ni de part ni d’autre de dommages et intérêts. La Comédie Française cesse de mettre en cause François Koltès, au motif d’un abus de droit moral. Et elle déclare aussi qu’il importe qu’il puisse continuer à œuvrer en toute tranquillité à la promotion de la création littéraire de son frère. C’est ce que dit le communiqué rédigé à l’issue de la médiation. Il est le suivant :

 

«La Comédie Française vient de décider de cesser de contester les modalités d’exercice de ses droits par François Koltès au sujet des représentations de Retour au Désert et de renoncer aux contentieux dont elle a pris l’initiative.

 

Cette décision intervient au moment où François Koltès se consacre à la célébration du 20e anniversaire de la disparition de Bernard Marie Koltès. La Comédie Française lui souhaite de poursuivre en toute sérénité sa mission de protection et de diffusion de l’œuvre de son frère.

François KOLTES a pris acte de cette décision et accepte qu’il soit mis fin aux procédures en cours».

 

L’importance des problèmes en débat, les prises de position passionnées qui avaient traversé le monde du Théâtre et dont les organes d’information s’étaient abondamment fait l’écho au printemps 2007, donnaient à penser que l’accord intervenu allait être remarqué et commenté. Or, pression de l’actualité ou autres raisons, il n’en a rien été et seule une brève est parue dans Le Monde, reprenant une dépêche alambiquée de l’AFP ne permettant pas de comprendre l’esprit et les raisons de l’accord trouvé. Un rectificatif paru ultérieurement est passé inaperçu.

 

Les questions posées n’ont pourtant rien perdu de leur intérêt, comme le comprendra très vite le lecteur, en prenant connaissance d’extraits d’un article paru dans Le Monde du 3 juin 2007 intitulé «Respectons la volonté de Koltès» sous la signature du grand homme de théâtre et metteur en scène qu’est Georges Lavaudant.

 

«Qu’une femme puisse jouer un homme, un grand un petit, un Grec un Suédois, un Noir un Blanc, cela produit une richesse et une relativité d’interprétations extraordinaires qui embellissent l’art du théâtre. « L’acteur peut tout jouer».

 

Aujourd’hui, cette idée semble acquise. Mais cela ne nous dispense aucunement d’une analyse dramaturgique. Si le rôle d’Aziz est joué par un homme blanc, pourquoi ne pas faire jouer Marthe par une Chinoise et Mathieu par une fille…? Il y aurait là un geste excessif mais lisible.

 

Mais, comme par hasard, c’est toujours l’Arabe (le rôle) de service qui est sacrifié. Et cela, Bernard Marie Koltès ne le veut pas.

[…]

 

 

Koltès voulait que dans chacune de ses pièces un Noir ou un Arabe soit présent sur le plateau. Cette volonté, chez lui, est tout à la fois politique, amoureuse, ontologique, esthétique. Il a systématiquement écrit des rôles afin que ce désir soir réalisé…..On peut, au nom de l’art, de la réalité d’une troupe, de la camaraderie, de tout ce que l’on peut imaginer, essayer de faire comme si cette décision, lourde, dogmatique, contraignante, n’avait pas été clairement exprimée.

[…]

Nous avons déjà connu cela avec Genet et Beckett, nous le connaîtrons encore. Mais, chez Koltès, il y a quelque chose de plus central, de plus décisif comme un désir de voir un théâtre qui ne se joue pas uniquement entre Blancs policés devant d’autres Blancs policés.

 

Georges Lavaudant ajoutait pour conclure : « Aujourd’hui, nous trouvons que les indications rétrogrades et scolaires de Bernard Marie Koltès sont dépassées. Qu’elles étaient sans doute utiles lorsqu’il écrivait ses pièces (1988) mais qu’à présent la France a su opérer sa conversion au multiculturalisme et que donc ce type de polémique n’a plus lieu d’être. Pourquoi pas ? Mais je dois avouer que je ne partage pas cet enthousiasme. Koltès souhaitait introduire quelques changements sur les plateaux de théâtre dont le principal est cette question de la couleur de peau.

[…]

Il n’a pas souhaité attendre les quotas ou la discrimination positive. Il a écrit les rôles et il a exigé qu’ils soient joués tels qu’il les avait imaginés.

[…]

Priver Koltès, post mortem, de cette volonté politique et amoureuse d’imposer ses règles à un monde du théâtre qu’il connaissait trop bien peut se comprendre, mais, dans les temps où nous vivons et où nous aurons à vivre, il n’est pas certain qu’altérer ou détourner au nom de la liberté artistique son message courageux représente une solution d’avenir – ni politique ni artistique »

 

Georges Lavaudant est loin d’être le seul à témoigner de ces préoccupations. Lors du festival d’Avignon, en juillet 2006, une journée était consacrée à «60 années de décentralisation théâtrale» avec la participation effective de Monsieur Donnedieu de Vabres à l’époque Ministre de la culture. Au programme était inscrit un débat portant sur «la place des minorités visibles» annoncé comme suit «De la présence des «nègres», «noirs», «gens de couleur», «blacks», «minorités visibles», «afro-français», comment nous nommer ?, dans le paysage de la décentralisation et du théâtre public en France»

 

La Direction de la Musique de la Danse et du Théâtre venait de confier à Mme Reine Prat, agrégée de lettres, une mission d’analyse et de propositions visant à assurer «une plus grande et une meilleure visibilité des diverses composantes de la population française dans le secteur du spectacle vivant».

 

Un rapport d’étape a été publié en avril 2006 portant sur la question de l’égalité des hommes et des femmes. Madame Reine Prat a été entendue par une commission du Sénat le 14 janvier 2009. Elle a alors rappelé qu’en 2006 aucun des cinq théâtres nationaux, la Comédie Française, le Théâtre National de Strasbourg, l’Odéon, Chaillot et la Colline, n’était dirigé par une femme en rappelant que cela ne s’était d’ailleurs pas produit depuis la création de la Comédie Française par Molière. Aujourd’hui s’est-elle à juste titre félicité «trois d’entre eux sont dirigés par une femme. Il s’agit sur ce point précis d’une évolution fracassante !».

 

 

Certes, mais il doit être rappelé que lors de la publication de son premier rapport voici donc déjà trois ans, Madame Reine Prat, soulignant qu’elle n’abordait qu’un seul aspect des discriminations, annonçait que «d’autres travaux suivront qui s’attacheront plus spécifiquement à mettre en lumière les autres types de discrimination à l’œuvre (consciemment ou non) dans le secteur de la création et envisageront les moyens de les réduire». Nous n’avons toujours pas aujourd’hui connaissance du résultat de ces travaux.

 

Cependant, de nombreuses voix se font entendre pour dire que la République doit corriger ses pratiques, réviser ses valeurs et assumer son multiculturalisme.

Lorsque Muriel Mayette a pris ses fonctions d’administrateur de la Comédie Française, la troupe comptait en son sein un seul noir et aucun acteur d’origine arabe. Plusieurs chroniqueurs n’avaient pas manqué de le relever en observant qu’il en va différemment ailleurs, notamment Outre-Manche où sont depuis longtemps présents sur les scènes des grandes institutions des acteurs issus des anciennes colonies de l’empire britannique.

 

«Si la mixité est souhaitable» lit-on dans le premier rapport de Reine Prat, «c‘est qu’elle transforme les comportements du groupe entier et de chacunE dans le groupe, qu’elle brise la propension au mimétisme, que chacunE peut se retrouver dans le comportement de l’autre ou s’en démarquer, qu’elle ou il soit ou non de même sexe». Une telle analyse, bien sûr pertinente, doit aussi aujourd’hui contribuer à l’évolution de la composition des troupes de comédiens qu’enrichira évidemment l’arrivée de ceux que l’histoire, notamment coloniale, a rendu présents parmi nous.

 

 

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