Merci François

Laura Morosini, juriste de l'environnement et initiatrice du Plan climat de Paris (1) réagit à l'encyclique sur l'écologie humaine du pape François, présentée jeudi 18 juin à Rome.

Laura Morosini, juriste de l'environnement et initiatrice du Plan climat de Paris (1) réagit à l'encyclique sur l'écologie humaine du pape François, présentée jeudi 18 juin à Rome.


 

 

Tu permets que l'on se tutoie n'est-ce pas ? Je voulais t'écrire pour te dire merci : ce n'est pas tous les jours que je pleure de joie !

 

Depuis vingt ans que je le parcours, le chemin des chrétiens écolos (ou vice-versa) m'a paru bien semé d’embûches. Michel Rocard disait avoir voulu réconcilier le christianisme et la gauche, quelle tâche ardue était jusqu'ici de vouloir allier foi et écologie !

 

Et pourtant écologie et christianisme ont tant de choses à se dire


Jacques Ellul, penseur protestant, théologien autant que critique du système technicien, est l'un des pères de l'écologisme depuis les années 50. Plus étudié en son temps aux Etats-Unis qu'en France, il est redécouvert aujourd'hui et les groupes qui s'en réclament se multiplient, mais bien souvent chaque « camp » ignore l'autre moitié de sa pensée. Toi, François, tu sembles l'avoir lu lorsque tu développes, dans un grand chapitre sur « La racine humaine de la crise écologique », la question de la technologie. L’Église catholique, encore traumatisée par la condamnation de Galilée, pèche facilement par scientisme. Même le concile Vatican II, dans les années 60, ne manquait pas d'envolées pleines de confiance dans la science et la technique. Ton Encyclique met en garde contre le « terrible pouvoir » que nous confèrent l'« énergie nucléaire, les biotechnologies, l'informatique et la connaissance de notre propre ADN »  alors même que « nous n'avons pas reçu l'éducation nécessaire pour en faire bon usage ».

 

Un second point de jonction est l'aspiration à la « sobriété heureuse » citée à plusieurs reprises. Expression favorite des décroissants belliqueux comme des disciples de Pierre Rabhi, n'est-elle pas la cousine de la pauvreté évangélique proposée par Saint François d'Assises ? Celui dont Jean Paul II avait déjà fait, en 1979, le « patron des écologistes » inspire tellement l'Encyclique que son titre, « Laudato si » vient des premiers mots de la fameuse prière de St François : « Loué soit-tu Seigneur avec toutes tes créatures, spécialement messire frère soleil...  ». Certes, cette orientation de vie est difficile sans une certaine dimension spirituelle (et même avec) mais ta proposition d'une « vie intense » et ton appel à « ralentir », en opposition à la superficialité consumériste, est un modèle attirant. Tu n'as pas peur d'emprunter les mots de celui qui est parfois pris pour un illuminé en utilisant des expressions comme « mère terre » alors que le « risque de paganisme » est classiquement brandi pour justifier l'attitude méfiante des clercs chrétiens vis-à-vis de l'écologie.

 

Les végétaux et les animaux chers aux naturalistes, aux amoureux de la « wilderness » et aux tenants de la cause animale ne sont pas oubliés dans ce texte. Tu rappelles avant tout que les « écosystèmes ont une valeur intrinsèque, indépendamment de leur utilisation ». Cette affirmation tranche sur le réflexe anthropocentriste qui ramène tout aux besoins humains, comme l'attitude d'un Colbert qui fit protéger la forêt de Fontainebleau pour éviter que le roi ne manque de bois pour ses navires. Tes mots prennent aussi des distances avec une approche dominée par l'économie qui voudrait tout quantifier et dont les technocrates de l'écologie sont parfois friands. Concernant les animaux, si la question de la surconsommation de viande est hélas oubliée et que tu ne condamnes pas toute expérimentation animale, tu rappelles qu'il « est contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies. »

 

Avoue, tu as lu Naomi Klein !


Tu appelles à entendre « le cri de la terre et celui des pauvres [qui] se rejoignent ». Tu confirmes l'existence d'une « dette écologique » entre les pays repus qui polluent depuis longue date et ceux qui commencent à peine à se doter du confort minimal. Citant la déclaration des évêques néo-zélandais, tu t'interroges sur « la signification du commandement ‘Tu ne tueras pas’ quand  20 % de la population mondiale consomment les ressources de telle manière qu’ils volent aux nations pauvres et aux futures générations, ce dont elles ont besoin pour survivre ». Ainsi, tu peaufines la recherche d'une « écologie intégrale » où serait « inséparable la préoccupation pour la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure ». C'est l'idée de la figure du militant-méditant pour qui intériorité et monde extérieur s'alimentent mutuellement, idée consolatrice pour nous qui éprouvons une certaine souffrance de militer contre un Goliath qu'on ne parvient qu'à égratigner.

 

Enfin, en matière d'économie, tu oses, dans le chapitre « Lignes d'action », cette phrase : « L'heure est venue d'accepter une certaine décroissance de quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d'autres parties ». Quelle feuille de route pour la Conférence climat de décembre prochain !

 

Le climat fait d'ailleurs l'objet du tout premier chapitre. Tu commences par citer habilement une intervention de Jean Paul II en Californie en 1997, mettant déjà en cause la « responsabilité humaine ». Tu vas plus loin en appelant à des « décisions drastiques pour inverser la tendance du réchauffement global » et en mettant en garde contre la « spéculation » liées aux « crédits carbone ». Par ailleurs, tu réclames d'avantage d'« obligations » de « règlements » de « contrôles » et de « sanctions » alors que le système actuel se contente (et de plus en plus) de la bonne volonté de chacun. Tu demandes aux États à ce que le « politique ne pas se soumettre à l'économie ».

 

Leader spirituel d'un milliard deux cents millions de croyants, tu n'écris pas « aux tiens » mais à tous en parlant de « notre maison commune » et non de la « sauvegarde de la création », expression consacrée chez les chrétiens. Tu reconnais les « apports du mouvement écologique mondial », tu remercies « les jeunes qui luttent admirablement pour la défense de l'environnement » (et tu sais combien ils sont nombreux les 'Remi Fraisse' qui luttent en Amérique du Sud). Tu exprimes ton désir de dialogue entre les religions, afin d'apporter une aide dans ce « désastre global » que tu observes avec gravité.

 

Avec humilité, tu reconnais aussi « notre contribution - petite ou grande - à la défiguration et à la destruction de la création » et les dégâts des mots de « domination » contenu dans la Genèse dont tu reconnais qu'ils ont fait l'objet d'une « mauvaise compréhension ».

 

Parce que tu crois à l'invisible, tu proposes deux prières en fin d'Encyclique, l'une pour les Chrétiens et l'autre pour toutes celles et ceux qui peuvent dire « Dieu » mais pas plus. Or en France, ce sont sans doute les plus nombreux.

 

Merci donc pour cette délicatesse qui donne des mots aux nombreux temps interreligieux qui se préparent pour la COP, qu'il s'agisse du Jeûne pour le climat (2), des Assises chrétiennes de l'écologie de fin août (largement ouvertes sur les autres religions) ou du temps d'accueil des pèlerinages interreligieux qui rejoindront la COP21 fin novembre, probablement à St Denis. 

 

Pour les observateurs très attentifs aux faits et gestes papaux depuis les années 50, le contenu de l'Encyclique est moins nouveau qu'il n'y paraît. Tu commences d'ailleurs par cela, en citant Paul VI devant la FAO en 1971, en pleine époque du Club de Rome, appelant à « l’urgence et la nécessité d’un changement presque radical dans le comportement de l’humanité », tu cites le patriarche Bartholomée qui a porté avec constances ces questions chez les Orthodoxes, allant jusqu'à proposer à tous les chrétiens un « temps pour la création » chaque année à l'automne. Tu reprends les paroles de Benoit XVI devant le Bundestag, dans ce discours même de 2012 où, rendant hommage à l'action prophétique des Grünen, il rappelait que « si l'homme est volonté, il est aussi nature », affirmation fort utile dans un temps où le christianisme oublie trop souvent que l'être humain n'est pas un pur esprit.

 

Toutefois jamais un texte n'avait été tout entier consacré à l'écologie, jamais il n'avait proposé, dans un vocabulaire simple et sensible tant de formules concises et percutantes, jamais il n'avait apporté une vision aussi complète et cohérente.

 

(1) Elle est aussi présidente de Chrétiens unis pour la terre et membre de l'Antenne environnement et modes de vie auprès de la Conférences des évêques de France. Elle a coordonné l'ouvrage S'engager pour le climat paru en 2015 aux Cahiers de l'atelier.

(2) Initiative internationale tous les 1er du mois jusqu'au 1er décembre 2015, avec près de 30 rassemblements mensuels en France.

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