En mémoire de Rita Thalmann

Armand Azjenberg, auteur de L’Abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy, livre son témoignage sur l'historienne Rita Thalmann, décédée le 18 août 2013, dont la mère avait elle-même trouvé la mort pendant la seconde guerre mondiale dans un hôpital psychiatrique français, la Chartreuse de Dijon.

Armand Azjenberg, auteur de L’Abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy, livre son témoignage sur l'historienne Rita Thalmann, décédée le 18 août 2013, dont la mère avait elle-même trouvé la mort pendant la seconde guerre mondiale dans un hôpital psychiatrique français, la Chartreuse de Dijon.


 

L’historienne Rita Thalmann vient de disparaître. Elle m’avait écrit à l’occasion de la nouvelle année 2013. C’était une lettre manuscrite que je n’ai pas totalement réussi à déchiffrer. Peut-être était-ce l’une des dernières qu’elle ait pu écrire ?

Nous nous étions rencontrés en 1992, à l’occasion d’une pétition demandant la débaptisation de la rue Alexis-Carrel à Paris. Ce qui fut fait quelques années plus tard. Nous nous sommes retrouvés en 2001 à l’occasion d’une autre pétition (Pour que douleur s’achève) demandant « que soit reconnu par les plus hautes autorités françaises l’abandon à la mort, par l’État français de Vichy, des êtres humains enfermés dans les hôpitaux psychiatriques pendant la deuxième Guerre mondiale en France ».

 Nous nous sommes encore revus un peu plus tard de la même année quand, dans un article, l’historienne Isabelle von Bueltzingsloewen, annonçant sa recherche à propos de ce drame, écrivait d’entrée de jeu : « … même si ces malades n’ont pas été victimes d’une politique génocidaire… ». Des personnalités, dont Rita Thalmann, lui firent remarquer, dans une lettre du 11 septembre 2001, qu’il s’agissait alors « de l’énonciation d’un postulat, avant toute recherche. Il y a alors risque de transformer la recherche en justification de thèse ».

 Leurs craintes se réalisèrent en 2007 avec la sortie du livre d’Isabelle von Bueltzingsloewen, L’hécatombe des fous (Aubier), qui absout Vichy de toute responsabilité dans ces morts là. Il reçut les louanges de presque toute la presse. Les fous ne moururent que de « pénurie extrême » écrit encore ces jours-ci Annette Wieviorka dans sa nécrologie du Monde. Point final.

Seul Rivarol, journal d’extrême droite, et c’est triste, sous la plume Jean-Paul Angelelli, avait saisi la thèse de l’ouvrage. Divine surprise ! « Incroyable, mais vrai. Le régime de Vichy est enfin innocenté d’avoir programmé un “génocide”. Celui des pensionnaires des asiles d’aliénés. […] En 1987 puis en 1988, deux ouvrages rédigés par des psychiatres prétendaient que sur les 76 000 aliénés décédés (bilan total), 40 000 relevaient d’un programme “euthanasique”, bien sûr inspiré par le nazisme, et organisé par l’État français. Voire par “le docteur maréchaliste Alexis Carrel, initiateur en 1941 d’une fondation pour l’étude des problèmes humains” – extrait d’un article dans Le Monde (du 23 février 2007) de Mme Elisabeth Roudinesco, qui s’inscrit d’ailleurs en faux contre la thèse du “génocide”, mais après avoir pris soin de préciser que Carrel était “de sinistre mémoire”. […] Bref une fois de plus, jamais une fois de trop, Vichy était accusé de pratiques abominables. Or, après dix ans de recherches, l’historienne Isabelle Von Bueltzingsloewen vient de publier aux éditions Aubier un livre, L’Hécatombe des fous, qui pulvérise les élucubrations précédentes en rétablissant la vérité historique. […] Le livre qualifié de “révisionniste” (un bon révisionnisme) est salué par tous les critiques (dont ceux de L’Express et du Monde) comme “précis et courageux”. Son auteur, qui ne conteste ni les chiffres ni les drames humains subis par les victimes a écrit : “Le devoir de mémoire n’a de sens que s’il est aussi un devoir de rigueur”. Une leçon. À saluer ». No comment.

Je lui avais aussi écrit à propos d’un livre que je venais de publier. « Votre texte m’a rappelé bien des souvenirs dont celui, il faut bien le reconnaître, d’un échec », m’écrivait ainsi Rita Thalmann au début de l’année. « Même certains de mes adversaires dont Éric Conan, Henry Rousso et Marc Peschanski(je pense et j’en suis même sûr qu’elle voulait dire Denis) qui nous traitaient d’obsédés de la mémoire sont désormais à l’honneur. Le 1er est désormais Président de la Fondation Léon Mendès France (probablement Pierre), les deux autres coopèrent avec la Fondation de la Mémoire de la Shoah ».

 Mon livre, L’Abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de vichy (L’Harmattan, novembre 2011) va à l’encontre de celui de l’historienne Isabelle von Bueltzingsloewen. À ce propos, Rita Thalmann écrit: « Je serais par contre moins catégorique que vous pour Isabelle von Bueltzingsloewen. Même si elle a indéniablement subi à l’époque l’influence de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, elle a fait une recherche honnête sans en tirer les conclusions qui s’imposaient (souligné par elle). J’ai eu l’occasion de la recevoir chez moi assez longuement pour lui parler notamment du cas de notre mère, morte d’une pneumonie fulgurante (sous-alimentation et froid) à la Chartreuse de Dijon où elle était internée après le choc consécutif à l’arrestation de notre père. Le récit figure dans son livre sur l’abandon des fous. Elle m’a (…) offert le rapport final (en 02/05/1946) du médecin chef de la Chartreuse décrivant la (…) élémentaire et les conditions désastreuses des traitements, mais ne m’a pas (…) dans mon raisonnement sur la volonté du gouvernement de Vichy de se débarrasser des “fardeaux inutiles”. Après tout, la plupart des Français ont du mal à admettre la responsabilité nationale en la matière ».

 (…) : mots que je n’ai pas réussi à déchiffrer mais le sens de la phrase ne fait aucun doute.

 À mes yeux, cette lettre de Rita Thalmann est un peu son testament sur le sujet.

 Elle était née à Nuremberg, en Allemagne, en 1926. À l’arrivée d’Hitler, la famille émigre en France, à Dijon. Comme historienne germaniste, elle consacra l’essentiel de ses travaux à analyser et comprendre le basculement d’une Allemagne d’avant-garde, notamment dans la culture et les sciences, dans le national-socialisme. Nombre de ses ouvrages en témoignent : La nuit de cristal (Laffont, 1972), Protestantisme et nationalisme en Allemagne de 1900 à 1945 (Klincksieg, 1976), Être femme sous le IIIe Reich (Laffont, 1982). En 1991, elle publia La mise au pas : idéologie et stratégie sécuritaire dans la France occupée (Fayard). C’était aussi une femme engagée, à la LICRA notamment où elle était membre du Bureau exécutif.

 Dans l’annonce de son décès, probablement inspirée par elle même, elle demandait de réserver « une pensée pour ses parents, victimes du nazisme et du régime pétainiste ». Son père, arrêté à Grenoble où il était réfugié, fut l’un des 76 000 juifs déportés et mourut à Auschwitz en octobre 1943. Par ses parents, elle était l’incarnation des deux infamies qu’ont été en France la Shoah et l’abandon à la mort des fous.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.