Dutee Chand, pas assez femme pour les instances sportives

Faire baisser son taux de testostérone, ou renoncer aux plus hautes compétitions: c'est le choix que l'athlète indienne Dutee Chand refuse, en portant son cas devant les autorités sportives. Pour la chercheuse Anaïs Bohuon, le cas remet en cause la définition « normative » de la « vraie femme » par ses hormones, en vigueur dans les compétitions féminines.

Faire baisser son taux de testostérone, ou renoncer aux plus hautes compétitions: c'est le choix que l'athlète indienne Dutee Chand refuse, en portant son cas devant les autorités sportives. Pour la chercheuse Anaïs Bohuon, le cas remet en cause la définition « normative » de la « vraie femme » par ses hormones, en vigueur dans les compétitions féminines.

 



Dutee Chand, sprinteuse indienne âgée de 18 ans, n’a pas été autorisée à participer aux jeux du Commonwealth cet été à Glasgow. Elle présentait, tout comme la coureuse de 800 mètres sud-africaine, Caster Semenya, une hyperandrogénie, c’est-à-dire une production excessive d’hormones androgènes (en particulier la testostérone) –excessive au regard du réglement. Contre cette mesure, Dutee Chand a décidé de porter son dossier devant le Tribunal arbitral du sport.

En effet, après la victoire de Caster Semenya, en 2009, aux championnats du monde d’athlétisme de Berlin, un nouveau règlement définissant les conditions d’admissibilité des athlètes féminines présentant une hyperandrogénie a été mis en place par la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) en mai 2011. Il a été appliqué pour la première fois lors des championnats du monde d’athlétisme d’Athènes en septembre 2011, puis lors des jeux Olympiques de Londres de 2012.

Selon l’un des premiers principes de cette nouvelle réglementation, une personne reconnue en droit comme étant de sexe féminin devrait être habilitée à concourir dans des compétitions féminines, pour autant que ses niveaux d’androgènes soient inférieurs aux valeurs enregistrées chez les hommes ou, s’ils se situent dans la fourchette définie par la Fédération, que sa résistance aux androgènes soit telle qu’elle n’en retire aucun avantage pour la compétition.

Par conséquent, les sportives présentant une hyperandrogénie doivent aujourd’hui impérativement corriger leur production d’androgènes, en en réduisant les taux, pour participer aux compétitions internationales.

Mais plus encore, elles doivent « normaliser » leurs organes génitaux. En effet, les niveaux de testostérone de quatre athlètes féminines aux JO de Londres de 2012 ont été jugés trop élevés au regard du réglement. Ces athlètes, âgées de 18 à 21 ans et venant de régions rurales de pays en voie de développement, ont été très rapidement conduites en France dans une clinique pour y réaliser des tests approfondis. Les résultats ont alors montré que toutes présentaient un mélange de caractéristiques anatomiques féminines et masculines et il leur a été conseillé de subir une gonadectomie, afin de leur ôter leurs testicules intra-abdominaux et par conséquent diminuer leur niveau de testostérone, pour être autorisées à concourir à nouveau. Ces athlètes ont par ailleurs été invitées à subir d'autres procédures médicales, comme une réduction de la taille de leur clitoris et de la chirurgie plastique.

Ces pratiques sont à interroger en urgence, tout autant que les présupposés idéologiques qu’elles laissent entrevoir : c’est bien une définition normative et exclusive de la « vraie femme » qui se dessine et qui devient le critère décisif d’éligibilité, garant de la participation à la compétition mais également à la féminité.

Le choix du critère hormonal et ces opérations de réassignation sexuelle arbitraires éludent la complexité de ces questions et mettent au ban bon nombre de personnes en rendant leur corps illisibles. La pratique des tests suppose l’apposition d’une définition de la « vraie femme », qui s’incarne dans des corps qualifiés de conformes ou de non-conformes. Un seul critère de détermination du sexe (aujourd’hui les hormones) prend alors le monopole de la vérité de l’identité sexuée.

Pourtant, le besoin de tester le sexe confirme qu’il est tout sauf évident et apparent et qu’on ne peut le réduire à une partition binaire.

D’ailleurs, dans l’histoire du sport, c’est d’abord aux muscles puis aux chromosomes et enfin aux hormones, notamment aux androgènes, que les médecins ont attribué un « genre », considérant qu’au delà d’un certain seuil, ces hormones devaient être l’apanage exclusif des hommes, substantialisant ainsi les privilèges de la masculinité, notamment en matière de performance sportive. Et, loin d’achever une fois pour toute son histoire, tout ceci a, à chaque fois, mis en crise la bicatégorisation sexuée des corps. Présentés comme une tentative d’empêcher les hommes de concourir chez les femmes et de certifier la féminité des compétitrices, ces « contrôles de genre » continuent à tenir les femmes à l’écart des privilèges sociaux et symboliques attachés aux performances sportives.

La complexité de la détermination du sexe se trouve totalement évacuée au profit de l’alignement supposé entre tous les composants du sexe et entre sexe, genre et sexualité : les taux hormonaux pour les sportives sont ainsi choisis comme marqueurs de la capacité d’être « une vraie femme ». La personne disqualifiée lors des tests se voit ainsi qualifiée de déviante, voire de malade, alors même que ses organes ne montrent pas de dysfonctionnement notable. L’hyper-performance sportive, supposément due à des caractéristiques intersexes, renvoie alors à un handicap sur le plan sanitaire. L’argument de la protection de la santé des athlètes est ainsi maintes fois brandi comme prétexte à la pratique des tests : l’idée de dépistage de maladies permet en quelque sorte de justifier a posteriori ces pratiques.

Ce sont bien des considérations morales plus que médicales qui président à la prise en charge de l’athlète. On peut également renvoyer au cas de la judoka brésilienne Edinanci Silva, de laquelle le CIO a exigé l’ablation de ses testicules intra-abdominaux comme prérequis à la participation aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996.

La normalisation des corps est alors nécessaire au même titre qu’une performance minimum pour participer. Il y aurait des corps « bien » et « mal » sexués et par extension des corps « sains » ou « malsains » : on voit bien ici que le normal statistique est remplacé par la norme idéologique. C’est donc bien sur des présupposés extra-scientifiques qu’est fondée la justification de la pratique des tests, présupposés qui travaillent la définition du corps féminin et du corps sain (1).

Pour pouvoir concourir à nouveau, Dutee Chand doit donc accepter de réguler ses taux hormonaux, afin que ses niveaux d'androgènes soient inférieurs aux valeurs enregistrées chez les hommes. A cette fin, ses niveaux d’androgènes seront mesurés par la concentration sérique de testostérone. Le règlement précise ensuite que bien qu’il existe un consensus de la communauté scientifique sur l'importance, d’une part, de la précocité du diagnostic de l'origine de l'hyperandrogénie, et d’autre part de la mise en œuvre rapide d'un traitement, on ne peut pas obliger les athlètes à subir une évaluation et/ou un traitement médical. Cependant, si l’athlète refuse ou fait défaut à son évaluation, ou encore ne respecte pas ce règlement, l’athlète ne sera pas qualifiée pour participer à des compétitions féminines.

Or, Dutee Chand va bouleverser et marquer l’histoire du sport en contestant publiquement ce règlement et saisissant le Tribunal Arbitral du Sport. Elle explique refuser de se soumettre au règlement, ne comprenant pas pourquoi elle devrait subir une hormonothérapie ou plus encore des opérations, alors qu’elle n’a pas triché, et que ces avantages « estimés » sont le fait d’une production naturelle de son corps.

Les instances dirigeantes sportives, à l’image du généticien Eric Vilain, qui est un des scientifiques à l’origine du règlement olympique sur l’hyperandrogénie, admettent l’imperfection de cette solution « hormonale », mais expliquent ne pas trouver de meilleures solutions pour maintenir la bicatégorisation sexuée et par là « l’égalité des chances », ou inversement…

Or, ce que de nombreuses personnes – sûrement effrayées ou perturbées par une remise en cause éventuelle d’une bicatégorisation sexuée dans le monde du sport – ont tendance à oublier, est que ce débat s’appuie sur un faux problème et ne devrait au final même pas exister.

Tout d’abord, que ce soit pour Caster Semenya ou pour Dutee Chand, leurs performances restent encore très éloignées des performances masculines et finalement, elles ne bouleversent en rien l’ordre hiérarchique sexué des records historiquement établi et par là, la bicatégorisation sexuée, au fondement du sport de haut niveau.

Ensuite, pourquoi chercher une solution pour réguler un soi-disant avantage physique naturel ? Le propre du sport n’est-il pas d’être l’optimisation technique du corps plastique à outrance, dans le but de dépasser toujours plus loin ses propres limites ?

Que fait on de la célèbre devise olympique des Jeux olympiques modernes Citius, Altius, Fortius qui signifie « plus vite, plus haut, plus fort » pour les athlètes féminines ? Cela ne reviendrait-il pas finalement à dire que les sportives doivent aller toujours plus vite, plus haut et plus fort, tout en visant à ne pas trop se rapprocher des records masculins et surtout à ne pas se rapprocher de leurs morphotypes ?

Le règlement précise enfin que les nouvelles dispositions visent à respecter l’esprit de la classification hommes/femmes tout en garantissant l’équité et l’intégrité des compétitions féminines. Or, le sport est porteur d’un fantasme d’équité, d’égalité très prégnant, du fait de son histoire, des vertus qu’on lui prête, de sa mythologie. Mais cette parfaite égalité des chances que le monde du sport prétend offrir ne peut être qu’illusoire, le sport de compétition visant à produire des records spectaculaires et surtout visant à ce que le ou la meilleur(e) gagne… Ne respectant en réalité que les « valeurs » prônées par l’olympisme, elle attente à la nature profonde des êtres concernés. En imposant aux athlètes chez qui a été diagnostiquée une hyperandrogénie de « normaliser » leurs taux hormonaux, les autorités sportives fixent une ligne de partage arbitraire entre inférieures (les « vraies femmes ») et supérieurs (les hommes). Dans le même temps, en empêchant certaines sportives de concourir dans la catégorie de leur choix, la définition sur laquelle ces autorités s’arc-boutent va à l’encontre des principes même d’universalité de l’olympisme.

Pour finir, en saisissant le TAS, Dutee Chand peut révéler de nombreux dysfonctionnements juridiques dans le monde sportif. Les dernières réglementations émises par les autorités sportives semblent imposer ainsi des gonadectomies et une hormonothérapie aux athlètes disqualifiées en tant que « vraies femmes ».

La question quant au respect des certains principes juridiques, et plus particulièrement des droits fondamentaux, par le CIO mérite d’être soulevée. En effet, que penser de la garantie du principe d’inviolabilité du corps humain quand le choix laissé aux athlètes réside entre l’abandon de leur carrière ou la soumission à des procédures médicales lourdes, et ce sans que la nécessité médicale ne soit attestée ? Dans le même sens, ne peut-on pas envisager cette injonction à la normalisation comme un traitement inhumain ou dégradant, voire comme de la torture, ce qui est pourtant prohibé par le droit européen comme par le droit international ?

Dans cette perspective, il semble pertinent d’ouvrir le débat sur les principes auxquels la règlementation du CIO répond dès lors que les droits fondamentaux n’ont pas l’air d’en être le soubassement.

 

Anaïs Bohuon, chercheuse et enseignante à Paris Sud 11, spécialiste du corps et du genre chez les sportifs.


(1) Bohuon, A. I. Gimenez, « Les marqueurs scientifiques en sport : du sexe musculaire au genre de la testostérone », in Quin et Bohuon (dir.), La médecine du sport en Europe. Histoires des liaisons dangereuses entre sciences et mouvement(1945-2015), à paraître 2015

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.