Jean-Laurent Lastelle, président de l'association socialiste l'Assaut, dénonce le discours de certains «responsables de gauche» face à la crise. Selon lui, «la nouvelle gauche morale et sérieuse ne se distingue désormais du sarko-berlusconisme que par quelques propositions d'ouverture "sociétale" comme ils disent, à destination des minorités et des jeunes actifs branchés».
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Une étrange maladie touche de plus en plus de responsables de gauche. Les grands candidats aux primaires socialistes en furent très atteints: la résignation.
Jamais encore depuis que la Révolution française fit naître sur notre sol la pensée de l'émancipation sociale, y compris lors de situations historiques bien pires que la nôtre, où les campagnes et les villes françaises offraient aux regards l'abattement de la misère et de la tristesse, la gauche officielle n'avait semblé aussi impuissante.
Austérité budgétaire, fin des marges de manœuvre, appel aux sacrifices... Ces autoproclamés progressistes raisonnables et crédibles semblent, comme leurs adversaires conservateurs, appeler à soutenir un siège terrible. Certes, le consensus politico-médiatique retrouve, avec les moyens ultramodernes de la révolution numérique, l'ancestrale rhétorique du millénarisme médiéval: chute des bourses déchues, abyssales dettes publiques expliquées par un mode de vie trop généreux, appel aux responsabilités et aux réalités. Nous avons tous péché, Dieu doit nous punir par le feu de Sodome pour avoir mis en danger notre note AAA.
N'en déplaise aux amants de la deuxième gauche de M. Rocard, de la troisième voie de M. Blair ou de la quatrième dimension de Terra Nova, ces appels aux flagellations ne sont nullement fondés.
C'est une vieille lubie de la droite et du centre que de s'acharner à faire de la morale pour faire croire à une compétence. Pour lutter contre l'instabilité budgétaire, les conservateurs proposent toujours, en plus de la préservation des politiques fiscales causes de l'instabilité, la constitutionnalisation de l'interdiction d'emprunt. Les néo-conservateurs américains d'inspiration monétariste faillirent l'imposer aux Etats-Unis; le prix nobel d'économie Joseph Stiglitz raconta depuis comment il réussit avec le Président Clinton à obtenir son échec. Une dette raisonnable, en effet, mobilise une épargne qui resterait oisive pour financer des dépenses ayant un effet sur la croissance: elle est une arme fondamentale contre les récessions et l'investissement des entreprises lorsqu'il est déprimé. Contre paiement financé par l'impôt, une épargne qui serait improductive finance les services publics et soutient l'économie. Les projets des conservateurs entendent bloquer un transfert de revenus vers le champ public, d'une manière comparable aux réformes fiscales. Si trop s'endetter est dangereux, s'interdire d'emprunter est absurde. Et s'interdire d'emprunter pour les services publics par ceux-là même qui rendirent la dette abyssale, c'est ubuesque!
Le projet de réforme constitutionnelle de 2008 avait déjà proposé un équilibre budgétaire intégré à une programmation pluriannuelle. C'était un gage donné à l'Union européenne pour répondre aux critiques des autres pays inquiets devant l'irresponsabilité de la politique budgétaire française de cadeaux fiscaux. Quant à la fameuse règle d'or, elle signifiait que la dette publique ne pouvait financer que les dépenses d'investissement mais pas les dépenses de fonctionnement. Le projet était et reste hors sujet, les dépenses publiques de fonctionnement, en pourcentage des dépenses de l'Etat, ayant baissé en 25 ans alors que la dette a augmenté de plusieurs dizaines de points. Ces projets visent à faire oublier la responsabilité de la politique fiscale, donc à ne pas prévoir sa réforme.
Voter la constitutionnalisation de la règle d'or ou des limites aux déficits, c'est donc absurde! Et ce devrait être le rôle de la gauche de déchirer ce voile d'ignorance, patiemment tissée par les puissants, pour que le peuple distingue la vérité de la propagande. Jaurès, Léon Blum et François Mitterrand surent le faire, en opposant patiemment, à chaque mensonge moraliste de la conservation, l'audace volontaire de l'action!
Mais non, à gauche aussi désormais, nous avons nos Barre, nos Pinay, nos Giscard, nos Raffarin, nos «honnêtes gens». Nous ne les nommerons pas, le lecteur les aura reconnus.
Il est d'ailleurs intéressant que les prétendus socialistes amoureux de la rigueur utilisent le même lexique que la droite managériale: appel «aux responsabilités», au respect d'une «réalité», à «lever des tabous», à reconnaître que «le monde a changé». Mesdames et Messieurs les millénaristes, non, hélas, le monde n'a pas changé, il porte toujours en lui l'obsession de l'oppression et de la souffrance; ce qui a changé, c'est qu'il n'y a pas si longtemps, des partis de gauche faisaient espérer des millions de Français qui se savaient ainsi héritiers de l'histoire du mouvement de l'émancipation qui, grâce à quelques fractures historiques brèves mais lumineuses, avaient fait avancer l'histoire. Une histoire dont ces prétendus socialistes usurpent le prestige.
Or, nous sommes encore quelques vrais socialistes à râler, à vouloir sourire. Nous sommes socialistes et nous sommes fatigués. Comme nous, les Français sont las. Fatigués de ne plus pouvoir espérer, déçus de ne plus pouvoir rien désirer, ils sont transformés en pions sociaux, en pièces mobiles de la machine productive. Ils ont le droit d'obéir, de souffrir, à peine de gémir. Le système politique de l'ultralibéralisme télévisuel, à bout de souffle, ne propose plus rien, si ce n'est des larmes, de la sueur et des efforts. Que les conservateurs proclament avec entrain la nécessité de maintenir ce système, il n'y a là que chose prévisible; dans tout régime oligarchique, une petite élite préserve l'entente entre gagnants du système, héritiers, financiers, patriciens et rentiers. Mais, à gauche, se résigner, c'est se renier.
Et pourtant, nous en avons des choses à leur rétorquer: que si les banques ou les bourses n'ont pas les estomacs assez solides pour avaler des déficits soutenables, qu'elles changent de métier! Que les déficits ne sont pas l'œuvre de services publics trop généreux, mais d'une fiscalité adorant la rente et le patrimoine comme le veau d'or, d'un chômage de masse créé et entretenu par une politique économique de survie des ménages privilégiant l'offre, déprimant l'investissement, maintenant les Français dans une société de coûts fixes, de contraintes constantes, de soumission et d'esclavage. Que de choses pourrions-nous leur dire, que nous voulons des écoles, des hôpitaux et des routes sans les frais et péages de la féodalité, car nous exigeons que tout le monde y contribue selon ses capacités, sans couvrir les puissants d'une bulle d'acier à l'abri de laquelle ils rient de notre impuissance et de notre lâcheté. Car oui, voilà le mot: la renonciation n'est pas qu'une erreur, c'est une lâcheté.
Quelle différence entre eux et la droite? La nouvelle gauche morale et sérieuse ne se distingue désormais du sarko-berlusconisme que par quelques propositions d'ouverture «sociétale» comme ils disent, à destination des minorités et des jeunes actifs branchés. Quant à l'action sur les leviers structurels de production des inégalités, que l'on n'en parle plus, c'est has been. Saint-Just avait enflammé nos ancêtres en criant que grâce à la Révolution française, le bonheur était «une idée neuve en Europe». Pour nos conservateurs de gauche, le bonheur est sans doute une idée bien archaïque.