Billet de blog 23 janvier 2012

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La naissance en danger

Catherine Coq, sage-femme à Paris, endosse le costume de Marianne pour dénoncer la «mise à mort programmée et prévisible du monde de la naissance» et lance un appel aux pouvoirs publics.

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Catherine Coq, sage-femme à Paris, endosse le costume de Marianne pour dénoncer la «mise à mort programmée et prévisible du monde de la naissance» et lance un appel aux pouvoirs publics.

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Bonjour,
Je suis une femme.
Je m’appelle Marianne.
Je suis sage-femme.

L’habitude de la sage-femme est de ne pas se montrer: la sage-femme ne parle pas, ne revendique pas. Ce n’est pas dans sa nature. Elle est en vie au bord de la vie de l’autre. Et sa place fondamentale est dans l’intimité silencieuse d’une naissance, dans la lumière à la fois magistrale et discrète d’une humanité en train de naître du devenir échappé de l’acte d’amour entre un homme et une femme; dans la lumière à la fois magistrale et discrète où arrivera, arrive, est enfin arrivé un futur citoyen, acteur de la société de demain.

Alerte ! Alerte !

Samedi midi en plein Paris.

Paris – Paris

Nous sommes en 2012, en novembre – Plein Paris

Oui, plein Paris.

Alerte ! Alerte !

Pire… En fait, c’est bien pire que la mission humanitaire où la complexité du soin, le contexte toujours délicat voire apocalyptique peut rendre la qualité du soin approximative, tout à fait défectueuse parfois.

Oui… Pire que cela : Paris novembre 2012.

Au cœur de l’Europe.

Nous sommes en 2012, en novembre – Plein Paris.

Oui, plein Paris.

Alerte ! Alerte !

Pour cause de déstructuration organisée du soin, augmentation effrénée de la rentabilité des structures de santé, accélération des cadences – soigner plus pour gagner moins.

Où suis-je ? me dis-je, où suis-je ?

Non, non, tu n’es pas sur une chaîne de montage.

Non, tu ne rêves pas, tu cauchemardes. Et de jour en jour, ton cauchemar s’épaissit.

Tu parles… Tu parles ?... Où suis-je ?

Tu parles d’une Maternité, oui. D’une Maternité à Paris.

Paris novembre 2012.

Tu parles d’une Maternité où en plein Paris un enfant va mourir ce dimanche.

M’entendez-vous ?

Tu parles… Tu parles… Tu devrais te taire. Ta place de sage-femme n’est pas  de parler mais de te taire. Tu devrais te taire. Une sage-femme doit se taire.

Et moi, à présent, je crie, je hurle à qui veut bien entendre :

Alerte ! Alerte !

Combien de bébés morts, et de décès maternels à Paris, en Ile-de-France, dans la France entière pour qu’enfin les pouvoirs publics, les autorités sanitaires repensent la pratique du soin quel qu’il soit, le protègent au lieu de le démanteler, repensent la distribution des budgets publics et privés dans le domaine de la santé, combien de morts faudra-t-il pour que les bonnes décisions soient enfin prises? A quand un «Téléthon-Charité» pour protéger une naissance de qualité en France? Et que disent les rapports nationaux sur les indicateurs de santé? Le rapport sur la mortalité maternelle indique une surmortalité de 30% de la mortalité maternelle en 5 ans en Ile-de-France (1) (2) et cet excès n’est lié ni à l’âge ni à la nationalité des patientes, mais probablement à l’organisation des soins dans cette région (3). Cette récente organisation est défendue pour une soi-disant meilleure gestion financière des structures de soins. Mais qui s’occupe de  penser à maintenir une bonne qualité des soins pour tous en France? Car un soin de bonne qualité ne coûte pas cher!

Je crie : je suis sage-femme, une invisible, et pourtant je vois… et j’observe et je suis une actrice forcée de situations indignes d’une démocratie.

Et mon silence muselé n’a que trop duré. Moi, Marianne, sage-femme invisible, je suis complice de situations kafkaïennes, je suis otage d’un processus qui m’échappe. Or ma déontologie professionnelle, à commencer par le Serment d’Hippocrate scandé à voix haute lors de la remise de mon diplôme, me demande de refuser cette soumission muette. Et ce refus est définitif.

Alerte ! Alerte !

Je le sais : un bébé va mourir au lieu de naître vivant.

Paris 2012- novembre.

Nous aurons peut-être un automne clément aux feuillages flamboyants. Et je sais qu’un bébé va mourir pour cause de moyens matériels et humains exposés jusqu’à la cassure.

Aujourd’hui en plein Paris, je suis une sage-femme qui parle, refuse d’être prise en otage d’une organisation sanitaire qui m’oblige à faire de la médecine humanitaire, de la médecine vétérinaire en plein Paris.

Et j’affirme :

Une  société, avec ses pouvoirs publics et ses autorités sanitaires, qui laisse mourir ses sages-femmes à petits feux, est une société en perte de démocratie, et cette société ébranle la démocratie de demain.

Je hurle : ni pute ni bonne-soeur, moi, Marianne, je suis sage-femme et je meurs.

Qui m’entend ?

Je m’appelle Marianne, et j’appelle qui m’entend à signer cet appel, afin d’alerter les pouvoirs publics et les responsables politiques sur la mise à mort programmée et prévisible du monde de la naissance.

1) Rapport du Comité national d’experts sur la mortalité maternelle (CNEMM) 2001-2006. Saint-Maurice (Fra) : Institut de veille sanitaire, janvier 2010, 99 p.

2) Communiqué de presse de l’Inserm sur la mortalité maternelle en France

3) La mortalité maternelle en France : bilan 2001-2006, Saucedo M.; Deneux-Tharaux C., Bouvier-Colle MH, Bulletin Epidémiologique hebdomadaire 2010 du 19 janvier 2010.

Pour signer la pétition, cliquer ici

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