« Les dépenses qu’a engagées la Ville de Paris » dans ce projet d'un lieu culturel et cultuel « sont imaginées au point de départ, pour permettre l'exercice d'un culte » : c'est en cela que cette « usine à gaz juridique » est contraire à la loi de 1905, affirme Alexis Corbière, élu du Parti de gauche au Conseil de Paris, qui justifie ici son vote du lundi 22 avril lors du conseil municipal parisien.


 

Lundi, lors du Conseil de Paris, avec ma collègue Danielle Simonnet, élue du Parti de gauche, j’ai voté contre la délibération concernant le futur Institut des cultures d’islam. Ce grand projet est composé de deux sites, l’un rue Stephenson (d’une surface de 1 388 m2) et l’autre rue Polonceau (de 2 011 m2), dans le secteur de la Goutte d’Or, à Paris. Initié depuis 2006 par Bertrand Delanoë et son équipe, et notamment Daniel Vaillant, maire du XVIIIe, souvent présenté hâtivement comme « la » seule solution contre les prières de rues qu’a connu le quartier, l'ICI doit ouvrir en 2014. Il entend faire « cohabiter » dans un même bâtiment des lieux culturels et des lieux de culte. Pour ma part, je ne suis pas d’accord.

Dans la mesure où je suis bien conscient qu’il s’agit d’une question sensible, je souhaite préciser les raisons de ce vote, afin d’éviter toute erreur d’interprétation. Tout d’abord, ce n’est pas la première fois que je ne vote pas en faveur des délibérations relatives à ce sujet. Depuis plusieurs années déjà, je dénonce un projet auquel je reproche essentiellement d'organiser une confusion entre le cultuel et le culturel pour contourner nos principes laïques.

Ce projet d’Institut est un dossier important, tant par les sommes qu’il engage (plus de 28 millions d’euros) que par sa portée politique, s’il sert d’exemple à d’autres, et par voie de conséquence pour l’ensemble du territoire de la République française. Dans chacun de ces deux Instituts vont cohabiter demain un espace culturel et une salle de prière vendue à une association privée cultuelle. La salle de prière (de 297 m2) du site de la rue Stephenson est déjà « prévendue » à une association proche de la mosquée de Paris. Pour l’autre site, l’élu parisien que je suis ignore encore qui se portera acquéreur. Ainsi, la municipalité est maître d’œuvre dans la construction de lieux de culte.

Pour le Parti de gauche, la grande loi laïque du 9 décembre 1905 n’est pas un concept mou que les élus municipaux peuvent tordre dans tous les sens, un peu comme un programme de parti voté lors d'un congrès mais piétiné sitôt que l’on exerce le pouvoir, tel qu’on le connaît au PS ou à l’UMP. Non, « 1905 » est un texte de grande portée, qui doit être respecté scrupuleusement, résultat d'un rapport de force considérable qui ne s'est pas apaisé depuis.

A mes yeux, l’ICI, par son existence même, piétine l’article 2 de la loi de 1905 qui affirme d’abord que  « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte », et ajoute: « En conséquence, à partir du 1er janvier 1906 (...) seront supprimés des budgets de l'Etat, des départements et des communes toutes dépenses relatives à l'exercice des cultes ».

C’est là que le bât blesse. Les dépenses qu’a engagées la Ville de Paris sont imaginées au point de départ, pour permettre l'exercice d'un culte. Sans cela, jamais ce projet n'aurait vu le jour. C’est à ce titre que la Ville devient maître d'oeuvre de la construction de deux lieux de cultes, nichés dans ces Instituts inédits.

Avec une telle usine à gaz juridique, Bertrand Delanoë fabrique un monstre politique aux contours nettement anti-laïques. Ce montage singulier, qui mélange à dessein le cultuel et le culturel, produira à l'évidence un brouillage destiné à financer sur fonds publics, avec les impôts des Parisiens athées ou agnostiques, et pas seulement croyants, l'écrin d'un lieu de culte, et de fait le lieu de culte lui même. Dans la pratique au quotidien, la distinction sera quasi impossible à respecter. De plus, ce projet est source d’injustice car ce que Paris consentira à un culte, elle n’a pas prévu de le consentir à d’autres.

D’autres interrogations demeurent. Les jours de grandes prières, les mètres carrés des salles de prières seront insuffisants pour l'usage cultuel. Comment les choses se passeront-elles alors ? On nous annonce que les fidèles utiliseront alors les parties culturelles, mais à quelle condition financières ? Est-ce qu'à cette occasion, les activités “ laïques ” et culturelles d'un équipement municipal devront cesser ou seront-elles soumises aux règles religieuses ? J’ignore les réponses exactes à ces questions.

Je connais les difficultés que rencontrent parfois nos concitoyens musulmans. Je sais et dénonce le lourd climat malsain de suspicion qui pèse au dessus de chacun d’entre eux. Ceci ne doit pas nous empêcher de défendre des principes qui s’appliquent à tous. C’est ainsi que l’on combat la xénophobie. Les lieux de cultes musulmans construits ces dernières années le sont généralement dans un total respect de la loi. C’est cela qu’il faut encourager et montrer comme exemple.

Avec cette prétendue solution parisienne pseudo originale, en réalité directement inspiré du rapport Jean-Pierre Machelon voulu par Nicolas Sarkozy en 2005, la Ville de Paris ne règle aucun problème, pire même, elle en fabrique de nouveaux. La loi de 1905 est une œuvre de séparation entre l’Eglise et la chose publique: les promoteurs de ce projet croient pertinent d’inventer un lien de quasi fusion dans un lieu unique, qui devient un lieu de confusion. Ce n’est pas ainsi que l’on combat la xénophobie.

Attaché à la liberté de conscience, et donc par conséquence à la liberté pour tous nos concitoyens croyants de pratiquer le culte de leur choix, je continue de penser que c’est au fidèle de financer la pratique de sa foi. Une ville peut aider ces derniers à devenir propriétaire, à acquérir un terrain, être à leur écoute, mais ce n’est pas à elle d’être maître d’oeuvre de la construction d’un lieu de culte et du bâtiment qui l’accueillera.

En votant contre, nous avons réaffirmé les principes de laïcité.

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Alexis Corbière nous a également transmis en fin de matinée ce mardi, « pour les passionnés du débat », les documents relatifs à la délibération évoquée dans sa tribune, à télécharger en PDF. Ici, l'exposé des motifs. Là, les articles de la délibération. Et ici, le contrat de vente des locaux assortie d'un “BEA culturel”, par la mairie de Paris à « la société des habous et lieux saints de l'Islam ».

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Tous les commentaires

"En votant contre, nous avons réaffirmé les principes de laïcité."

Plus important que le principe de laïcité, celui de dignité.

En votant contre, vous n’affirmez rien d’autre que votre soutien à une politique qui, depuis cinquante ans, engendre des exclus par millions.

En votant contre vous refusez à cette République française les moyens d’une dignité pour tous, et en particulier pour des millions de Musulmans pratiquants.

« En conséquence, à partir du 1er janvier 1906 (...) seront supprimés des budgets de l'Etat, des départements et des communes toutes dépenses relatives à l'exercice des cultes ».

Il est là question d’une religion, le Christianisme, le Catholicisme en particulier, implantée depuis plus de 1000 ans, aux lieux de culte qui se comptent par dizaines de milliers contrairement aux lieux de cultes musulmans. Combien d'églises en France ? 36000 ? Combien de pratiquants ?

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Sachez que vos principes ne servent qu'un intérêt : celui de l'humiliation des Musulmans et de la propagation d'une image négative de cette communauté (arriérée, intolérante, inassimilable, non-intégrable etc...).

Dans ce cas, vous feriez bien d'en changer !

On reconnaît là toute la rigidité d'une République pour quelques uns....

Dans les poubelles de l'Histoire, vos principes ! Bande de tartuffes d'une République pour tous !