70 à 80% des arrêts cardiaques inattendus dans la population générale surviennent devant témoins. 100% de ces arrêts dits « du sportif » sont publics. Or il existe une corrélation positive entre la rapidité des secours, le nombre de secouristes, la maîtrise des gestes de sauvetage et le taux de ressuscitation d’un arrêt cardiaque. En effet, des études scientifiques ont démontré qu’on a environ 75-80% de chances de survie si on est secouru par au moins un témoin dans les 3 premières minutes après la perte de connaissance (les cellules nerveuses étant capables de survivre au manque d’oxygène jusqu’à 5 minutes après l’arrêt du cœur). On en déduit aisément que tout sportif tombé sur le « champ de bataille » et secouru par plusieurs de ses coéquipiers (y compris les adversaires) aurait au minimum 80% de chances de survivre. Ce qui suppose qu’en France, 640 athlètes de loisirs sur les 800 victimes d’arrêts cardiaques et 12 des 15 sportifs de compétitions seraient sauvés chaque année. Une projection dans le monde entier met en perspective le gain que représente en termes de santé publique la prévention secondaire de ce fléau des temps modernes.
Au moment où se déroule le championnat d’Europe des nations de football en France, pays de l’ancien international David Ginola qui doit sa survie d’un arrêt cardiaque au cours d’un match de football aux secours rapides de quelques coéquipiers ; il est important d’aborder avec lucidité la problématique de la mort subite du sportif et le constat d’échec des mesures de prévention en vigueur.
Constat d’échec de la prévention contemporaine de l’arrêt cardiaque
Il y a 13 ans, le 26 juin 2003, sur la pelouse du stade Gerland de Lyon, devant quelques millions de spectateurs et téléspectateurs, Marc-Vivien Foé s'est écroulé lors de la demi-finale de la Coupe des Confédérations qui opposait le Cameroun à la Colombie, comme frappé par la foudre. A la 71ème minute, le milieu de terrain camerounais s'est effondré, provoquant la stupeur générale et une émotion qui a fait le tour du monde des télévisions, au-delà des milieux du football international. Cet évènement inédit et dramatique a provoqué moultes questions sur l'état de santé des sportifs de haut niveau. Il a également offert une fenêtre d'opportunité exceptionnelle aux cardiologues, bien au-delà de la médecine sportive, pour médiatiser la prévention de la mort subite cardiaque (MSC).
Récemment, plusieurs faits tragiques sur des terrains de football ont remis sur le devant de la scène ce problème. Patrick Ekeng, footballeur camerounais évoluant en Roumanie au Dinamo de Bucarest s’est effondré sur le terrain le 6 mai 2016. Le 19 mai 2016, l’ancien international français de football David Ginola a dû sa survie d’un arrêt cardiaque à l’intervention salutaire des coéquipiers lors d’un match de football de loisir. Un quadruple pontage aorto-coronaire a sanctionné cette mort subite avortée (grâce à un massage cardiaque simple et rapide dans les secondes qui ont suivi l’évènement).
L’arrêt cardiaque au cours de l’exercice physique et sportif est connu depuis des siècles. Le 27 octobre 1906, une crise cardiaque terrasse David « Soldier » Wilson, joueur de Leeds city. Depuis lors, de nombreux cas ont été publiés dans des journaux locaux ou nationaux à travers le monde, les footballeurs représentants une proportion importante des victimes. Survenue en « live » devant de millions de téléspectateurs, la mort de Marc-Vivien Foé a eu le mérite de réveiller les consciences collectives sur la dramaturgie d’un spectacle affligeant qui nous est au quotidien (presque) imposé, impuissant, de contempler la disparition tant brutale qu’interminable d’un proche. Elle a également permis de lever le voile sur une succession de procédures à valoriser et à promouvoir pour que ces accidents soient réduits et surtout pour prévenir ce type de problème auquel la médecine aurait les moyens de répondre.
Epidémiologie de la MSC du sportif et prévention primaire
Il y a donc eu un avant Marc-Vivien Foé. Cette période au cours de laquelle l’arrêt cardiaque lors des compétitions sportives n’était qu’un débat de scientifiques spécialistes de la mort subite. L’approche conventionnelle de la prévention s’articulait sur notre capacité à anticiper sa survenue lors de l’exercice physique et sportif en détectant chez tout sportif les signes d’une maladie cardiaque arythmogène c’est-à-dire pourvoyeuse de trouble du rythme cardiaque fatal. Il s’agit de la prévention primaire (avant l’évènement morbide) de la MSC du sportif s’appuyant sur la réalisation d’un bilan cardiovasculaire (incluant l’électrocardiogramme). Il donne lieu à la délivrance (ou non) du certificat de non contre-indication, gage d’un pseudo « permis tout-risque » rassurant davantage nos consciences qu’il ne minimise à sa plus petite expression le risque de décéder subitement. En effet, le sportif de compétition est généralement jeune c’est-à-dire âgé de moins de 40 ans. Or les causes de décès subites avant la quarantaine sont partagées par les cardiomyopathies héréditaires dont plusieurs se caractérisent par des formes frusques, quiescente, qui nécessitent un facteur déclenchant adrénergique (la mobilisation du système sympathique à l’effort) pour s’exprimer. C’est le cas des certaines maladies du muscle cardiaque : (1) la cardiomyopathie hypertrophique qui se traduit par une masse musculaire cardiaque anormalement augmentée (M-V Foé, Miklos Feher, Paulo Sérgio Oliveira da Silva, dit Serginho) et (2) la dysplasie arythmogène du ventricule droit (ou biventriculaire) au cours de laquelle les cellules musculaires du cœur sont remplacées par de la graisse et la fibrose responsables de troubles du rythmes mortels (Antonio Puerta), le Syndrome de Brugada (Kalilou Fadiga, footballeur Sénégalais qui a été contraint à arrêter momentanément la compétition pour bénéficier d’un défibrillateur implantable), le syndrome du Q-T long qui provoque des arythmies cardiaques spécifiques appelées « torsade de pointes » (Dana Vollmer, nageuse américaine multiple médaillée olympique et championne du monde avec un défibrillateur implanté suite à des malaises à l’âge de 15 ans), le syndrome de la repolarisation précoce qui est assez fréquent chez les Africains. Certaines formes sont à risque d’emballement du cœur (fibrillation ventriculaire) ; et enfin des fibrillations ventriculaires dites « idiopathiques » car pas encore élucidées. L’évaluation du risque individuel de chaque sujet porteur d’une de ces affections demeure un vrai challenge pour la cardiologie moderne.
Limites de la prévention primaire et vertus de la prévention secondaire
Deux types de scenarii s’opposent. Le plus désastreux concerne une longue liste de sportifs morts sur le terrain de leur métier qu’il faisait pour la plupart avec passion. Ils sont décédés au milieu de coéquipiers et adversaires surpris et ignorants des mesures d’urgence à prendre, posant parfois leurs mains sur leurs têtes ou leurs hanches en signe de désarroi. A l’inverse, le second scenario montre des issues plus heureuses grâce à l’intervention rapide des secours. Ainsi Fabrice Mwamba (Bolton FC, 17/03/2012), Marco Randriana (Niort FC, 18/01/2008) ou David Ginola (19/05/2016) doivent leurs vies sauves à la rapidité et l’efficacité des secours, c’est-à- dire à la prévention secondaire.
La complexité de la prévention primaire de la MSC magnifie les vertus de la prévention secondaire, c’est-à-dire la maîtrise des gestes de ressuscitation cardiopulmonaire (RCP). En effet, malgré des tests médicaux supposés de qualités dans différentes formations sportives, aux grés des transferts, lesdits sportifs n’ont pas échappé au triste sort d’être les acteurs de ce spectacle morbide.
Daan Myngheer, jeune cycliste Belge de 22 ans, a fait quant à lui un malaise en 2014 ayant conduit à un bilan cardiaque supposé « normal ». Néanmoins, il en a refait un autre le 26/03/2016 mais cette fois-ci fatal.
Depuis juin 2003 et la disparition tragique du camerounais M-V Foé, il est donc apparu évident d’installer des défibrillateurs dans toutes les arènes sportives, notamment les stades de football ; dans le sillage les recommandations des sociétés savantes qui prônent depuis des décennies l’installation desdits défibrillateurs dans certains lieux publics à forte densité de fréquentation humaine. Depuis le décret du 05 mai 2007, toute personne même non médecin est habilité à utiliser un défibrillateur automatique externe (DAE). Pour autant, l’incidence des arrêts cardiaques non récupérés chez des sportifs de compétition n’a pas décrue depuis lors. Et on ne parle que des athlètes de haut niveau qui en France sont en moyenne 15/an contre environ 800 cas pour les sportifs de loisirs selon une étude Parisienne.
Les cas des athlètes « ressuscités » attestent d’une réalité immuable : simplicité et rapidité sont deux préalables agonistes pour le maintien d’un équilibre hémodynamique certes précaire, mais suffisant pour organiser les secours et une prise en charge cardiologique plus complète et salvatrice. L’ancien footballeur David Ginola (19/05/2016) en est la démonstration la plus magistrale. En effet, bien maîtriser, le massage cardiaque à débuter dès les premières secondes suivant la reconnaissance de l’arrêt cardiaque permet de maintenir un débit sanguin cérébral suffisant pour le retour rapide à l’état de conscience. A contrario, chaque minute de perdu sans ce geste manuel plus spectaculaire que difficile à exécuter et dont a besoin le cœur défaillant pour continuer à remplir sa fonction de pompe circulatoire fait perdre 10% de chance de survie.
Le sportif, acteur central d’une approche globalisée de prévention mixte
Vu les limites de l’approche préventive contemporaine de la MSC du sportif mise en place par les sociétés savantes et les fédérations sportives nationales et internationales, il est urgent d’agir. Comment ? En combinant la prévention primaire (éviter les arrêts cardiaques) et la prévention secondaire (éviter l’évolution de l’arrêt cardiaque vers la mort subite cardiaque). Le second volet se voulant plus pragmatique par l’obligation pour tout sportif et les membres de l’encadrement ; d’apprendre les gestes de premiers secours. Cette formation obligatoire aboutirait à la délivrance d’un certificat d’initiation aux premiers secours (IPS) à actualiser selon une périodicité à définir. Les images vidéo des arrêts cardiaques jalonnant les arènes sportives à travers tous les continents présagent des résultats d’une éventuelle enquête visant à établir la prévalence des sportifs capables d’exécuter les 3 gestes qui sauvent. A savoir :1/ appeler les secours ; 2/ puis débuter immédiatement le massage cardiaque ; 3/ utiliser le défibrillateur externe semi-automatique ou automatique. Cette lacune attentatoire dans l’organisation de la vie sportive relève d’une potentielle non-assistance à personne en danger. Il est temps de rattraper le retard afin d’éviter d’autres drames inéluctablement à venir.