Reporters indépendant.es, nous vivons la précarité et la répression

Comme Yann Levy, NnoMan et Julien Pitinome, ils sont photoreporters, documentaristes, journalistes indépendants, professionnels ou amateurs, et suivent avec difficulté les mouvements sociaux autour de la loi Travail. De jour comme de nuit. Ils dénoncent une violence policière et expliquent que «Le gouvernement fait un choix, celui de nous empêcher de travailler et de témoigner».

Depuis plusieurs semaines maintenant, chacun à notre manière, mais toujours dans une démarche d’information, d’expérimentation des nouveaux outils numériques, nous sommes sur le terrain quasiment quotidiennement, de jour comme de nuit, afin de couvrir le mouvement social provoqué par le projet de loi El Khomri. De par notre métier de photographe, nous sommes souvent en première ligne, au cœur des confrontations entre les manifestant.es et les forces de l’ordre. Nous sommes exposés, nous le savons, nous l’acceptons... Mais la dégradation de nos conditions de travail n'est pas du fait des manifestants, mais des forces de l’ordre elles-mêmes. Au fil de l’intensification du mouvement social et des violences l’agitant, notre travail est devenu de plus en plus risqué, difficile voire impossible parfois. Depuis le début du mouvement, de l’évacuation de l’université de Tolbiac à la manifestation du 26 mai et celle du 14 juin, nous assistons à une volonté délibérée de nous empêcher de travailler, de documenter, de témoigner. Nous sommes de nombreux photographes à nous plaindre de cette violence. Il n’y a pas eu de manifestations ou de rassemblements où aucun photographe n’ait été violenté physiquement et ou verbalement par les forces de l'ordre.

Ces violences vont du mépris, du tutoiement quasi systématique aux insultes mais également à des tentatives de destruction ou de saisies du matériel, l’effacement des cartes mémoires, des coups de matraques, des gazages volontaires et ciblés, des tirs tendus de lacrymogènes, des jets de grenades de désencerclement, etc. En amont des manifestations, il arrive même que les forces de l’ordre confisquent notre matériel de protection (masque, casque, lunettes). Le 14 mai dernier, les pressions sont allées jusqu’à interdire à un photo-reporter de se rendre sur le trajet d’une manifestation, par un arrêté préfectoral. Derrière cette tentative, nous voyons clairement un signal de mise en garde. L’objectif est délibéré. Ce gouvernement et sa police nous obligent à sortir de notre rôle de photographe en nous brimant et en nous « interdisant de paraître » par exemple. La criminalisation du mouvement social n’est pas suffisante, il faut dénigrer, « déprofessionnaliser », criminaliser celles et ceux dont la couverture médiatique dérange, comme s’il y avait des photographes acceptables et les autres. Derrière cette tentative de division, ne nous leurrons pas, il s’agit de nous empêcher de faire notre travail et d’exercer pleinement notre droit à l’information et à la liberté de la presse.

Face à ces tensions permanentes, nous avons réagi. Nous sommes obligés d’arriver, de travailler, et de repartir en groupe afin de limiter les risques inhérents à notre isolement. Il y a eu une rupture évidente de la « neutralité bienveillante » dont bénéficiait notre métier jusqu’à présent. Nous sommes contraints de développer des réflexes de protection similaires, dans une certaine mesure, aux comportements à avoir en territoire hostile.

Que nous reproche-t-on?

Sommes-nous responsables de ce qu’il se produit indépendamment de nous? Devons-nous censurer au nom d’une éthique qui n’est pas la nôtre ? La photographie et l’information sont-elles des outils au service du pouvoir ou des outils au service d’un idéal démocratique ? Que le gouvernement utilise l’ensemble de son pouvoir et ses relais pour donner son point de vue est une chose, mais que ce gouvernement veuille faire taire des voix discordantes c’est tout autre chose. Notre travail ne consiste pas à se placer derrière les lignes de police afin de faire un compte rendu de leur intervention de maintien de l’ordre. Notre travail consiste à témoigner dans ce cas précis du mouvement social. Nous ne sommes pas un outil de propagande au service de l’État.

Aujourd’hui, les forces de l’ordre demandent systématiquement la détention d’une carte de presse pour nous permettre de travailler. Ce n’est pas la carte de presse qui justifie ou non de notre profession. Son obtention, au regard de la réalité de notre métier, est devenue extrêmement compliquée. La « loi Travail » est déjà notre quotidien, la précarité, la mise en concurrence, le dumping, les horaires non majorés, les journées fractionnées, etc. Nous sommes pour la grande majorité d’entre nous des précaires et nous ne pouvons pas obtenir cette carte malgré nos publications régulières dans de grands titres de la presse française ou internationale. Tout comme nous affirmons que ce n’est pas la carte de presse qui fait le photo-journaliste, ce n’est pas à la police de décider si nous ou d'autres avons ou non le droit de travailler, de photographier et de témoigner. Devons-nous rappeler que la police intervient sur la voie publique et que le fait de filmer, photographier sur la voie publique, que l’on soit professionnel ou non, est légal et ne constitue aucunement une entrave au droit à l’image. Il est autorisé de filmer et photographier la police. Le cas échéant, nous serions en droit de demander si nous sommes encore en démocratie. Comment nomme-t-on un gouvernement qui frappe sa population pour la mater et la faire rentrer dans le rang, un gouvernement qui essaie d’empêcher la médiatisation de ces violences ? Comment appelle-t-on un gouvernement qui empêche les journalistes et les photographes (indépendants, professionnels, débutants ou amateurs) de témoigner de ce qu’ils voient ?

Le gouvernement fait un choix, celui de nous empêcher de travailler et de témoigner. Ce même gouvernement se réclamant de l’esprit de Charlie, du droit à l’irrévérence, de la liberté de la presse, fait le choix de la censure politique. Il serait des plus hypocrites de nous reprocher notre engagement politique. Le gouvernement serait il un fervent défenseur de l’engagement que pour ceux n’allant que dans son sens et les morts ? La neutralité politique n’existe pas, et si elle existe, elle est selon nous, le reflet d’une norme établie et entendue donc d’un rapport de domination que nous dénonçons. Or la liberté d’informer est un droit fondamental auquel nous ne renoncerons jamais. Ce n’est pas en nous essayant de nous censurer que le gouvernement réglera la grogne sociale. Nos images ne sont que le symptôme d’une réalité sociale. Nous ne sommes pas l’instrument d’un déni de réalité parce que nous ne sommes pas en dehors de la société, nous en sommes des membres actifs.

Nous avons fait le choix du journalisme, du photojournalisme, du reportage par conviction. Nous tentons avec toutes les difficultés que cela représente d’être, à notre niveau, les relais de celles et ceux que l’on ne voit pas, que l’on ne veut pas entendre ou qui ne peuvent s’exprimer.

C’est parce que nous croyons au principe de la liberté de la presse. C’est parce que nous pensons que la sécurité de la presse doit être nécessaire pour le bon équilibre de notre société.

C’est parce que nous savons que si nous sommes brimés, blessés, insultés, entravés, d’autres le sont encore plus que nous dans les manifestations. Que nous prenons le temps d’écrire cette tribune parce que nous voulons porter publiquement notre voix afin d’être certain que vous entendrez le problème que nous soulevons.

C’est parce que l’obtention d’une carte de presse est devenue quasi impossible pour beaucoup d’entre nous que nous demandons la création d’un statut reconnaissant notre profession ou à défaut de cesser le harcèlement que nous subissons de la part des forces de l’ordre.

 

Yann Levy, Nnoman et Julien Pitinome sont photographes indépendants.

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