Y a-t-il un bon usage des sondages ?

L'ancien ministre socialiste Paul Quilès exprime son «ras-le-bol accumulé depuis plus de trente ans et 1981», comme il le dit en nous transmettant ce texte.

L'ancien ministre socialiste Paul Quilès exprime son «ras-le-bol accumulé depuis plus de trente ans et 1981», comme il le dit en nous transmettant ce texte.

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Je ne fais pas partie de ceux qui affirment «les sondages se trompent toujours» mais qui passent leur temps à les étudier avec avidité, voire avec anxiété, à s’en délecter quand ils sont « bons » et à se déprimer quand ils baissent.

Je ne fais pas non plus partie de ceux qui disent ne pas croire à leur valeur prédictive… mais qui les consultent régulièrement, un peu comme ces lecteurs de journaux qui n’accordent aucun crédit aux horoscopes… mais qui y jettent un œil tous les matins, en se disant: «On ne sait jamais, peut-être une bonne nouvelle en vue!»

Depuis 30 ans, je lis la plupart des sondages politiques, en m’efforçant de les analyser attentivement et je crois pouvoir tirer de ma «proximité» avec cet outil quelques enseignements.

D’abord, entendons- nous bien sur ce que l’on appelle communément les sondages. Pour plus de 85%, l’activité des instituts de sondages concerne les «études marketing», qui s’intéressent aux choix et aux attentes des consommateurs. Les études qui concernent les citoyens – les «études d’opinion»- représentent moins de 10% de leur chiffre d’affaires. Restent les «études politiques» (non publiées), pour 1 à 2% du chiffre d’affaires global des instituts et enfin, les fameux sondages (publiés), qui représentent moins de 2%.

Comment se fait-il alors que cette activité si mineure (les sondages électoraux) soit l’objet de tant d’attentions, de tant de polémiques? Comment se fait-il que leur nombre ait véritablement explosé: 111 pendant la campagne présidentielle de 1981, 293 en 2007 et probablement beaucoup plus en 2012 ?

La raison principale semble liée au fait que les commanditaires de ces études sont essentiellement les médias. Ecoutons un spécialiste[1] : «Comment les médias utilisent-ils ces sondages qu’ils commandent? D’abord et avant tout en fournissant à leurs lecteurs et téléspectateurs des informations inédites sur la vie politique. Contrairement à ce que certains pourraient penser, les résultats des études politiques captivent les lecteurs de presse écrite et les téléspectateurs des journaux télévisés….. Elles poursuivent un autre but: encourager les reprises et citations par les autres médias. Les citations dans les revues de presse matinales en radio sont en effet particulièrement recherchées par les quotidiens ou les magazines ; elles peuvent ainsi amener de nouveaux lecteurs vers les kiosques. Elles contribuent aussi à renforcer leur légitimité et à mieux les installer dans le paysage politique.»

L’autre raison de la vogue des sondages électoraux tient à l’appétence croissante et, selon moi, dangereuse, des états- majors politiques pour cet outil. Sous l’impulsion des agences de communication, les responsables politiques et surtout les candidats y ont de plus en plus recours pour définir leur stratégie de campagne. Ceci n’est pas critiquable en soi, mais l’erreur survient lorsque l’on confond, comme c’est trop souvent le cas, le thermomètre (qui fournit un état de l’opinion) et la boussole (qui fixe le cap). Cette erreur me semble d’autant plus grave que l’on néglige alors le fait que cet outil fournit une température approximative - l’état de l’opinion à un instant donné - et non la mesure de ce que sera la température un ou deux mois plus tard et parfois plus.

En d’autres termes, il ne peut s’agir d’une prévision, comme le soulignent les sondeurs les plus lucides, qui n’hésitent pas à rappeler qu’un sondage électoral n’a aucune valeur prédictive et à recommander «d’éviter de commenter les écarts d’un ou deux points entre deux candidats à un instant donné»[2].

Cette recommandation n’est malheureusement pas entendue et la présentation qui est faite des résultats des sondages tourne parfois à la caricature. C’est ainsi que deux récents sondages, effectués dans la même période par deux instituts différents et commandés par deux médias différents[3] ont donné lieu à des commentaires totalement divergents, conduisant à des hypothèses et des analyses politiques qui seront vite oubliées dès la publication de la prochaine vague de sondages… qui ne saurait tarder.

Le comble de l’hypocrisie consiste à passer sous silence, ou, à tout le moins rester très discret sur ce que l’on appelle la «marge d’erreur» inhérente à l’outil statistique utilisé par les instituts (méthode dite des «quotas»). Cette marge d’incertitude est, suivant la taille de l’échantillon sondé, de l’ordre de 2 à 2,5%.

Prenons un exemple, pour comprendre ce que cela implique. Lorsqu’un candidat A est donné à 26%, il se trouve en fait dans une fourchette qui va de 23,5% à 28,5%. Si son concurrent le plus proche, le candidat B, est donné à 25%, c’est qu’il est estimé dans une fourchette allant de 22,5% à 27,5%. Comment peut-on alors affirmer sans sourciller que B devance A… alors que ce peut être exactement le contraire (la zone de recouvrement entre les deux fourchettes se situant entre 23,5 et 27,5%)?

Alors, de grâce, arrêtons d’abuser les électeurs et laissons les s’exprimer tranquillement. D’ailleurs, ils arrivent qu’eux-mêmes jouent de vilains tours à ces savants interprètes de leurs pensées et de leurs intentions. Souvenons-nous de ce qui est arrivé lors de la campagne présidentielle de 2002. Le tableau qui suit se passe de commentaires !

 

 

Jospin

Chirac

Le Pen

Chevènement

Sondage SOFRES (22/2/2002)

22%

24%

11%

10%

Sondage IFOP (22/2/2002)

22%

23%

7%

12%

1er tour

(21 avril 2002)

16,2%

19,9%

16,9%

5,3%

 

Je sais, on nous a longuement expliqué pourquoi l’erreur était… prévisible. On nous a même révélé que certains savaient mais n’osaient pas dire. L’argument le plus fumeux a consisté à mettre en avant le fait que beaucoup d’électeurs se décident au dernier moment, dans l’isoloir (ce qui est peut-être vrai) et qu’il est donc très difficile de prévoir ! Et pourtant, les mêmes continuent de prévoir, de prédire, de commenter, pour le plus grand bonheur de ceux qui commandent les sondages. Et pour plus grand danger de ceux qui les utilisent.

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[1] Hugues Cazenave, fondateur d’Opinion Way, dans « A quoi servent les sondages ? »

[2] Idem

[3] Sondage IFOP (16 au 20 février) : Hollande 29%, Sarkozy 27%

  Sondage IPSOS (17, 18 février) : Hollande 32%, Sarkozy 25%

 

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