Prendre les femmes voilées au sérieux

«Lettre ouverte d'un vieux militant gay de l'émancipation, à celles et ceux qui se veulent solidaires des femmes voilées, et en fait les méprisent», par Jacques Fortin, membre du NPA Vaucluse.

«Lettre ouverte d'un vieux militant gay de l'émancipation, à celles et ceux qui se veulent solidaires des femmes voilées, et en fait les méprisent», par Jacques Fortin, membre du NPA Vaucluse.

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pave.jpgJe suis de la génération, qui n'a rien de ringarde, des luttes de libération des années 70.

Époque où des femmes défilaient en ôtant leur soutien-gorge pour dénoncer ce vêtement de contention imposé par le désir machiste, où il leur fallait lutter pour porter un bikini, un pantalon ou une minijupe, où les chansons osaient dire tout haut «moi je veux faire l'amour avec toi», où les homosexuels hurlaient «nos culs sont politiques» sous les lazzis et le harcèlement policier, où les épouses convaincues de lesbianisme
étaient condamnées pour insulte grave au mari, où une enseignante se suicidait d'avoir aimé un de ses élèves, où des femmes finissaient en prison pour avoir avorté.
Je suis aussi de notre époque, aujourd'hui, où les associations trans ou homo sexuelles en Turquie et ailleurs (en Pologne par exemple) s'efforcent de survivre et d'obtenir des droits. Contemporain de ces millions de femmes contraintes par des dictatures confessionnelles de porter le foulard, quand ce n'est pas le voile intégral ou la burqa. Contemporain de ces femmes qui s'y astreignent dans nos pays sous le poids du racisme et des discriminations, en signe identitaire. Ces mêmes Etats, aux mêmes préceptes confessionnels, interdisent les contacts entre jeunes célibataires, l'amour avant le mariage et l'amour libre tout court. Ils condamnent les homosexuel/les aux pires sévices dont la peine de mort, tandis qu'un pape (et des pasteurs) continue d'interdire la capote malgré le sida, la masturbation, les rapports libres dans la jeunesse, de vouer les homosexuels au célibat chaste et contrit, les femmes à leur sacro-sainte différence et aux grossesses non désirées.
Me voici dans un parti où tout à coup, d'aucun/es proposent de faire adhérer des femmes soumises au voile intégral, à la burqa, de mettre en tête de liste des femmes soumises au port du voile, où on entend demander des salles «sans alcool» par respect pour leur foi, on se voit refuser de serrer la main au motif qu'on est homme (et les transexuel/les ?).
Demain demandera-t-on d'adhérer à des comités sans homosexuels ? sans alcool ? à ne pas s'asseoir auprès d'hommes ? Au parti de payer une dîme aux institutions rabbiniques ou islamiques pour manger hallal ou casher?
Quelle éducation en matière de sexisme ces camarades diffuseront-ils/elles à leurs enfants ? S'agira-t-il de défendre le droit d'être homosexuel comme un passe-droit consenti, et non pas le droit à être homosexuel tout comme on est hétéro ? S'agira-t-il de défendre le droit d'avorter comme un pis-aller, ou le droit d'avorter comme un choix humain sans culpabilisation ?
J'ai toujours défendu le respect pour les signes religieux, tout en exposant un point de vue radical sur les religions. Ce qui prouve qu'homosexuel, je ne suis pas rancunier. J'ai défendu l'adhésion de jeunes femmes portant le foulard mais en expliquant qu'autant que le port d'une kippa ou l'exercice d'une fonction cléricale, cela posait des obstacles sérieux à toute représentation publique du parti, parce que je prends ce voile au sérieux, comme celles qui le portent, et qu'il a un sens historique que nous devons discuter.

On me rétorque «mais c'est pas ça qu'il veut dire», sauf que pour une sur deux de nos électrices, c'est bien ça qu'il a dit et continue de dire ! Je lutte contre les discriminations de tous ordres, y compris envers l'exercice des religions, mais je refuse la confessionnalisation du racisme à travers le concept pervers d'islamophobie qui fait le jeu et des réactionnaires et des clergés, qui veulent embrigader dans des appartenances religieuses les luttes qui sont en fait sociales. Je suis radicalement contre l'imposition aux enfants de signes religieux y compris définitifs comme la circoncision, comme d'ailleurs je suis contre la sexuation médicale des intersexes hermaphrodites, comme je me suis battu pour que les familles cessent d'imposer aux mineurs homosexuels tout traitement médical de leur orientation.
Aujourd'hui, toutes ces questions sont traitées avec désinvolture par une bonne partie du NPA, certain/es par sentimentalisme soi-disant solidaire qui n'est qu'une paresse intellectuelle, d'autres par sentimentalisme d'appartenance à une catégorie d'opprimé/es qui veut s'éviter tout retour critique sur le contenu de cette appartenance, sur ses codes, ses obligations oppressives, comme si l'appartenance religieuse (comme sexuelle !) devait échapper à la critique sociale ! Soit enfin et surtout par lâcheté culpabilisée de petits blanc/hes qui s'évitent un débat honnête avec ceux qui sont issus de l'horreur coloniale, et dans le plus parfait mépris de celles et ceux qui, issus de cette histoire aussi, ont fait elles et eux, le travail d'émancipation lucide qui seul peut fonder notre projet de société commun.
Ainsi s'émeut-on à peu de frais pour les femmes voilées qui «néanmoins» se disent anticapitalistes, féministes voire laïques, en leur épargnant, au moment où elles aspirent à des responsabilités, de mettre le doigt sur la contradiction qu'il y a entre leur révolte revendiquée et l'affichage de ce symbole immémorial de soumission et «d'impureté» des femmes. Quel mépris que de ne pas prendre au sérieux le signe qu'elles donnent ! Quelle façon de les rendre invisibles, in fine !!!
De plus, en s'émouvant pour elles, voire en leur offrant des responsabilités sans condition jusqu'à vouloir en faire des porte-drapeaux, porte-voiles d'une catégorie de la population discriminée, opprimée et exploitée, on méprise au passage les femmes qui ont résisté aux pressions, y compris intimes car intériorisées, à ces soumissions multiples pour s'impliquer dans la lutte d'émancipation commune.


Voici qu'on s'émeut même, au nom de leur oppression, pour les femmes portant les diverses formes de voile intégral, ce qui est, encore une fois, le comble du mépris... pour elles ! Car ce sont des croyantes, des militantes de leur foi, des convaincues de la différence des sexes et du devoir de séparation et de soumission des femmes.
Qu'on leur reconnaisse au moins cette dignité-là en les acceptant pour ce qu'elles sont, en leur attribuant le sens de ce qu'elles signifient. Et qu'on combatte honnêtement ce qu'elles prônent au lieu de biaiser !
On nous dit : le voile, c'est pas ça que ça veut dire ? Et pourtant, la fuite de nos électrices montre que c'est ça que ça leur a dit !Et que dirons-nous demain aux milliers de femmes en colère contre la dictature confessionnelle iranienne, qui, à Qom et à Téhéran, arracheront leur voile ?
Toutes ces émotions qui se veulent solidaires ne sont que mansuétude post coloniale qui ne prend pas au sérieux ce que signifient les choses et les gens, une lâcheté paternaliste.


Se respecter c'est débattre, sur tout ! Tirer la leçon de l'expérience récente. Ne rien voiler, ne rien céder.

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Jacques Fortin est l'auteur d'«Homosexualités: l'adieu aux normes» (Ed. Textuel). A paraître: «L'homosexualité est-elle soluble dans le conformisme?»

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