Free again

«Tout à coup, j’ai reçu ce don fantastique: la liberté d’ignorer complètement les SMS, de ne pas répondre aux emails dès réception. Et les messages? “Mais enfin. J’ai Free. Bien sûr que non, je n’ai pas reçu ton message”.» Par John Von Sothen, Américain à Paris, auteur et comédien de stand-up, chroniqueur.

«Tout à coup, j’ai reçu ce don fantastique: la liberté d’ignorer complètement les SMS, de ne pas répondre aux emails dès réception. Et les messages? “Mais enfin. J’ai Free. Bien sûr que non, je n’ai pas reçu ton message” Par John Von Sothen, Américain à Paris, auteur et comédien de stand-up, chroniqueur.



Je suis de ceux qui viennent de passer chez Free. Je ne pourrais pas être plus heureux. Pas parce que Free marche. Au contraire, parce que Free ne marche pas.

Non seulement je paye 75 euros de moins chaque mois en factures de téléphone, mais brusquement, j’ai une excuse. La meilleure qu’on puisse trouver aujourd’hui: «Je viens de passer chez Free.»

«Ahh, d’accord. Pas de problème, John.» Pas de quoi.

Je ne dois plus rappeler ces amis qui veulent que je traduise leur CV en anglais. Je ne dois plus passer des heures au téléphone avec ma belle-mère.

«J’en… J’en… J’entends pas… ça…capte…pas… Free…Free…Free…click.»

Aucun risque de surcoûts si vous avez oublié de désactiver le roaming (service itinérance) quand vous voyagez à l’étranger. Si ça ne marche pas en France, pourquoi est-ce que ça marcherait en Italie?

Et vous ne recevrez pas constamment les appels du service commercial de Free pour vous présenter leurs nouvelles offres. Pourquoi? Ils ne peuvent pas vous joindre!

Tout à coup, j’ai reçu ce don fantastique: la liberté d’ignorer complètement les SMS, de ne pas répondre aux emails dès réception. Et les messages? «Mais enfin. J’ai Free. Bien sûr que non, je n’ai pas reçu ton message.»

Et le plus beau, c’est qu’ils me croient!

Je suis désormais dans un endroit secret que j’appelle la «connectivité sélective», qui me permet de répondre si je veux, quand je veux, à qui je veux, sans avoir à m’en excuser. C’est comme d’avoir l’option «retirer de la liste des amis» sur Facebook, mais dans la vie de tous les jours.

Maintenant je suis moins dérangé, et personne n’est vexé. C’est du gagnant-gagnant.

Grâce à Free, je ne clique plus pour actualiser mes emails sur mon portable, je ne mets plus à jour mon statut facebook, et je ne loupe plus ma station de métro parce que je suis en train de faire les deux à la fois.

Mon portable est en gros redevenu ce qu’il devrait être, un talkie-walkie quand il veut bien, une ressource en cas d’appel urgent peut-être, mais à part ça, un réveil, un sabre laser pour mon fils, ou une console portable pour jouer à Angry Birds.

Les 15 euros par mois que je paye sont en fait un bon prix pour ce que fait mon portable, c’est-à-dire pas grand chose.

Maintenant, je prends mon temps pour aller à mes rendez-vous alors qu’avant je me dépêchais, et quand j’explique qu' «à cause de Free» je viens seulement d’avoir le message qui avançait le rendez-vous d’une demie-heure, les gens me regardent avec compassion, comme si j’étais atteint d’une maladie incurable qui ferait qu’on me pardonne tout.

Et croyez-moi, avec Free, il est tentant de succomber à la mauvaise foi. L’autre jour, j’ai croisé un voisin qui essayait de me joindre depuis des jours.

 «Pourquoi tu ne m’as pas appelé?» lui ai-je demandé d’un ton accusateur.

 «Mais John, je t’ai appelé! Tu n’as pas eu mes messages?»

 «Bien sûr que non! J’ai Free maintenant, gros malin!»

Et voilà une situation désagréable désamorcée, sans que personne ne se sente coupable. Merci Free!

J’ai remarqué que depuis que je suis passé chez Free, mon temps au téléphone est beaucoup plus important et concentré, comme si j’étais au commissariat et que je n’avais droit qu’à un seul appel.

«On ne pourra peut-être plus jamais se parler», c’est ainsi que j’ouvre la conversation, «alors si on se donnait un rendez-vous que personne ne pourra annuler ou déplacer?»

Et ça marche. Les gens ne sont plus jamais en retard avec moi. Ils n’annulent plus jamais un dîner le soir même. Grâce à Free, j’ai rendu mes amis parfaitement responsables et fiables, et moi, je peux me laisser aller. Et même si un ami annule, j’arrive quand même chez lui samedi à 20h30, comme si je n’avais pas eu son message. Juste comme ça.

Jérôme, malade, ouvrant la porte en pyjama: «John, ne me dis pas que t’as Free?»

«Ben si. T’as quoi à manger?»

Je ne me fais aucune illusion, Free finira par se ressaisir, la connexion s’améliorera, et je me retrouverai au point de départ, à filtrer des appels qui m’emmerdent, à répondre à des mails qui m’emmerdent, à accumuler des applis qui m’emmerdent, tout en updatant ma position sur FourSquare «John vient d’entrer chez Monoprix».

Tu fais chier, Free.

Alors quand ce grand jour arrivera, quand Free sera normalisé, j’ai prévu de changer à nouveau. J’irai chez Lebara ou Lycra ou Ortel, un de ces opérateurs pourris qu’on ne voit affichés que dans le quartier indien à côté de chez moi. Je suis sûr qu’ils ont une bonne raison d’être aussi peu chers, et ça me va très bien. D’ici là, j’aurai sûrement épuisé toutes les autres excuses.

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