Sur les violences dans les manifestations à Brasilia

Le sociologue brésilien Elimar Pinheiro do Nascimento explique l'origine des violences observées au cours des manifestations au Brésil : l'opportunisme de délinquants, le positionnement de quelques courants politiques, les provocations ou le manque de professionnalisme des forces de l'ordre, et l'indignation populaire.

Le sociologue brésilien Elimar Pinheiro do Nascimento explique l'origine des violences observées au cours des manifestations au Brésil : l'opportunisme de délinquants, le positionnement de quelques courants politiques, les provocations ou le manque de professionnalisme des forces de l'ordre, et l'indignation populaire.


La télé brésilienne a diffusé en boucle les images de violences dans les manifestations, comme si ces dernières se réduisaient à cela, en les présentant comme des actes de vandalisme. Quand nous ne connaissons pas un phénomène, nous avons tendance à le singulariser. La même chose se produit avec ces actes de violence. Les médias affirment et réaffirment qu'il s'agit de vandalisme, œuvre de marginaux. J'estime qu'il y a au moins quatre formes de violences, du fait de leurs motivations et de leurs auteurs.

La première forme est le fait de marginaux, délinquants et criminels qui profitent de l'occasion pour casser et voler. Choses qu'ils commettent aussi quand il n'y a pas de manifestations : quotidiennement dans le pays, des distributeurs de billets sont dynamités ou simplement pillés.

La deuxième est le résultat du positionnement de quelques courants politiques qui croient que seule la violence permet d'obtenir des changements. Les anarchistes au Brésil sont l'un de ces courants.

La troisième est liée à l'action des gouvernants eux-mêmes. A Brasilia, trois fonctionnaires du secrétariat général de la présidence ont été impliqués dans un incendie allumé avec des pneus sur une avenue gigantesque le 16 juin, avant le match Brésil-Japon dans le cadre de la Coupe des Confédérations. Sur Internet circulent des images de civils discutant avec des policiers, puis jetant des pierres sur des magasins. En fait, des policiers infiltrés. Il y a aussi des failles dans le système de sécurité. Le Palais d'Itamaraty (siège du ministère des affaires extérieures, situé sur la place des Trois-Pouvoirs) a été envahi après que la police a lancé des gaz lacrymogènes sur les manifestants en face du Congrès. J'étais en face du Palais d'Itamaraty et il n'était pas protégé. La police militaire du District fédéral a dit qu'il n'est pas de son ressort de protéger le bâtiment mais que c'est le rôle de la Marine. Laquelle répond que sa mission se limite à l'intérieur du bâtiment. A la télévision, on voit des scènes où des commandants de police ordonnent à leurs troupes de sortir du cordon de protection pour courir au milieu de la foule et aller chercher un manifestant. L'intention est clairement que ces policiers, loin de leur unité, soient molestés. Les provocations tout autant que les impréparations sont flagrantes.

La quatrième et dernière forme de violence nait de la colère, de l'indignation et de la révolte pures et simples, spontanées, de manifestants. Des personnes, certaines plus facilement que d'autres, deviennent agressives dans des circonstances particulières.

Tout cela, naturellement, est alimenté par un sentiment de révolte de la population devant la corruption avérée des politiques, les coûts exorbitants de nos stades (pendant que les hôpitaux sont « livrés aux mouches ») et les provocations du Parlement envers une partie de la population. Par exemple : les initiatives pour annuler la loi de la « ficha limpa », issue de la société civile, interdisant aux personnes condamnées de se porter candidates, et d'autres initiatives pour réduire le pouvoir d'investigation du ministère public, favorisant ainsi l'impunité des corrompus ; la nomination en mai d'un député, pasteur évangéliste opposé aux droits de l'homme, homophobe et raciste (les homosexuels sont des malades et les noirs africains sont les descendants maudits de Cham, d'après lui), comme président de la commission des droits de l'homme de la chambre des députés ; enfin l'élection en février du président du Sénat, qui a généré 1,3 million de signatures demandant sa démission.

Le sentiment d'insatisfaction est aussi alimenté par l'inflation (les denrées alimentaires ont augmenté de 14 % cette année) et par le ralentissement de la croissance économique (une moyenne de 1,9 % ces deux dernières années), qui sont perçus par la nouvelle classe moyenne comme une menace contre son pouvoir d'achat.

Les démonstrations de violence risquent d'augmenter si les gouvernants continuent de penser que c'est une bonne stratégie pour « refroidir » les manifestations. Mais « le tir peut sortir par la culasse ». Dans ce cas, ils devront annoncer des mesures beaucoup plus énergiques que celles contenues dans le discours bureaucratique et timide de la présidente Dilma Rousseff, le 21 juin, lors de son allocution à la Nation. Et si ces mesures ne sont pas suivies d'effets, il y aura un nouveau rendez-vous à l'occasion de la Coupe du monde de football 2014, année de l'élection présidentielle au Brésil.

Elimar Pinheiro do Nascimento, sociologue, professeur associé II du Centre de développement soutenable de l'Université de Brasilia.

Version française : Eric Delhaye

 

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