Selon Federico Demaria, chercheur en économie écologique à l’Université autonome de Barcelone (Espagne) et membre de Recherche & Décroissance (www.degrowth.org; @R_Degrowth), la ferveur politique qui embrase l'Espagne aujourd'hui fait souffler un vent d'espoir pour les tenants de la décroissance. 


 

 

La stagnation séculaire (ou systémique), qui se traduit par une baisse du potentiel de croissance dans les économies avancées, constitue la « nouvelle norme » (ou le « nouvelle médiocrité » comme l’appelle Christine Lagarde). C’est l’idée qui avait déjà été avancée par Lawrence Summers en 2013 et qui a récemment été reproposée dans le rapport Perspectives de l'économie mondiale du FMI, paru en avril 2015. Si la nouvelle a de quoi déconcerter une partie de l’opinion américaine, en Europe, les mérites de la (dé)croissance font l’objet d’un débat bien établi qui remonte au moins aux années 1970 et qui a récemment été ravivé par le mouvement pour la décroissance. En septembre dernier, dans une chronique du New York Times signée Paul Krugman, l’auteur relevait : « L’environnementalisme anti-croissance relève d’une position marginale, même à gauche, mais qui est néanmoins suffisamment généralisée pour être revendiquée ».


Il y a peu, la revue The Economist accusait les leaders du parti de gauche espagnol Podemos de soutenir des politiques fantaisistes comme la décroissance. Or ce qui est intéressant c’est que Podemos n’est pas le seul parti en Espagne à le faire. Le ministre catalan de l'Aménagement territorial et du Développement durable, Santi Vila Vicente, du parti libéral CiU, a lui aussi ouvert un débat sur la décroissance au sein du parlement catalan. Mais qu’entend-t-on exactement par « décroissance » ? Pour tenter d’expliquer, ci-après, les grandes lignes du concept de décroissance, nous nous baserons sur l’ouvrage récemment publié intitulé  «Décroissance : Vocabulaire pour une nouvelle ère » (maintenant disponible en anglais, mais qui sera bientôt publié en français par Le Passager Clandestin et Écosociété).

 

La croissance économique est nécessaire – c’est du moins l’idée que tiennent pour acquise nos intellectuels, politiciens et économistes. Ces dernières années ont, toutefois, vu la « décroissance » faire son émergence en tant que terme provocateur qui remet en question le faux consensus sur la nécessité d’une croissance. La croissance économique comporte un prix élevé, un prix qui ne vaut pas les sacrifices qu’elle exige. Une alternative plus judicieuse consisterait à concentrer nos efforts politiques sur la redistribution et la démocratie réelle, sur la prospérité sans croissance.

 

Proposé par Paul Ariès en 2008, “Leur récession n'est pas notre décroissance!” est un slogan, qui a retenti tout au long des manifestations contre l’austérité dans les pays du sud de l’Europe. La décroissance part de l’hypothèse qu’il est possible de vivre mieux avec moins, à travers une mise en commun des biens, une transformation rendue possible par une société et une économie où la priorité est accordée à la redistribution des ressources, à des modes de vie durables et à une démocratie réelle. Ce que nous proposons n’est pas nécessairement de réduire le PIB (un indicateur arbitraire), mais bien de poser de nouvelles questions et d'explorer des alternatives au modèle de société actuel fondé sur un système économique capitaliste prédateur, injuste et non durable.

 

Là où la récession se traduit par un déclin progressif du modèle existant, la décroissance propose quelque chose de totalement neuf. Elle propose l’abandon de l’obsession pour une croissance économique qui ne profite qu’à une infime minorité et porte préjudice à la majorité. Comme alternative, nous pourrions envisager d’établir des politiques et des modes de vie générateurs de bien-être, de justice sociale et de durabilité environnementale.

 

Des objectifs que la croissance a manqué d’atteindre. Les études relèvent que la croissance n’est pas corrélée au bien-être individuel (cf. le Paradoxe Easterlin), qu’elle est injuste et non-viable du point de vue écologique. Or il est tout-à-fait possible d’atteindre la prosperité sans croissance.

 

La croissance, qui en théorie devrait uniquement générer du progrès et accroître le bien-être, est en réalité porteuse d’une foule d'effets secondaires néfastes. La croissance économique comporte inéluctablement certains coûts, et ces coûts ont commencé à surpasser ses bienfaits. Les peuples ont dû faire des sacrifices même avant la crise financière. Par exemple, en Espagne, le paysage a littéralement été englouti par la bulle de l’immobilier et le pays se retrouve aujourd’hui avec 5 millions de logements inoccupés et plus de 200.000 personnes expulsées de leurs foyers car se trouvant dans l’impossibilité de rembourser leurs crédits hypothécaires, sans pour cela que leurs dettes ne soient annulées. Or aujourd’hui, de nouveaux sacrifices sont exigés des citoyens espagnols. Nous nous sommes tour à tour vus confrontés aux coupes budgétaires et à la réforme de l’emploi, à savoir les réductions salariales (la dévaluation interne qui, par euphémisme, est décrite comme « la croissance de la compétitivité nationale »). Autant de préjudices qui ont été justifiés par l’objectif supposé de la relance de la croissance. On nous soutient que l’économie est sur la voie de la reprise, or rares sont les Espagnols qui ont vu leur situation s’améliorer. Le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, a reconnu que « la reprise [espagnole] n’a pas été égale pour tout le monde ». En réalité, ces réformes n’ont profité qu’à 1% de la population. Ceci est l'histoire de l'Espagne, mais semblable dans tous les pays du Sud (et non seulement) européenne. La vraie crise ne sera enterrée qu’à partir du moment où elle aura enterré le chômage, l’inégalité et le changement climatique.

 

Si nous ne pouvons (ou si nous choisissons de ne pas) échapper à l’actuelle stagnation systémique par la voie de la croissance, quelles autres options avons-nous à notre disposition ? L’Espagne est une économie avancée, et aussi une économie qui a peu de probabilité d’atteindre les taux de croissance de 3 à 4% qu’elle affichait naguère. De fait, la bulle immobilière a montré qu’il était uniquement possible de croître en dopant les niveaux d’endettement. Et à présent, emportée par cette logique perverse, l’économie espagnole doit continuer de croître pour que nous puissions rembourser nos dettes. Il est grand temps de sortir de ce cercle vicieux.

 

Notre préoccupation première doit être non pas de générer davantage de richesse, mais bien de redistribuer la richesse dont nous disposons déjà. En réalité, conséquemment à la crise, les disparités économiques en Espagne se sont accrues plus que dans n’importe quel autre pays de l’OCDE. Le moment est venu de renverser cette tendance. Une priorité, par exemple, pourrait être de nous attaquer au chômage à l’aide de politiques telles que la réduction du temps de travail ou l’instauration d’un revenu de base universel.

 

Encore récemment, il aurait semblé impensable de pouvoir persuader les gouvernements d’éviter de tomber dans le piège de la croissance. Mais les gouvernements changent au gré des élections. Et la ferveur politique qui embrase l’Espagne aujourd’hui fait souffler un vent d’espoir. La décroissance figure déjà depuis un certain temps à l’ordre du jour de partis politiques comme Equo (les verts) et le parti Candidatura d'Unitat Popular (CUP), alors que Podemos a ouvertement critiqué l’obsession pour la croissance économique entretenue par les courants dominants. De plus en plus de gens sont montés aux créneaux, individuellement ou collectivement, pour dénoncer la croissance débridée et ses conséquences. Il est pas par hasard que, a Barcelone, la liste citoyenne et écolo (même decroissant, nous pourrions dire), Barcelona En Comú, a gagné les élections. La militant du droit au logement, Ada Colau, sera la première femme maire dans l'histoire de cette ville.

 

Sans oublier les efforts entrepris par les intellectuels et les universitaires en quête d’alternatives, comme les près de trois mille participants à la Quatrième conférence internationale sur la décroissance. Research & Degrowth a dressé une liste de 10 propositions politiques – conçues pour l’Espagne mais adaptables à n’importe quel autre pays – qui visent à créer la prospérité sans croissance et qui, nous en sommes convaincus, peuvent servir de base à une transition vers la décroissance. Qualifiée d'"excellente" par Naomi Klein, la liste inclut, notamment, l’abandon du PIB en tant que mesure de progrès économique, l’établissement de limites environnementales sur la consommation et les émissions, l'instauration d’un revenu de base inconditionnel, la restructuration et l’élimination d’une partie de la dette publique, l’optimisation du parc immobilier, la limitation de l’activité publicitaire, la transformation du système d’imposition et la suppression des aides publiques aux activités polluantes en vue de leur réaffectation à des activités durables.

 

Dans « Décroissance : Vocabulaire pour une nouvelle ère », nous nous livrons, mes coéditeurs et moi-même, à une analyse beaucoup plus approfondie. Nous espérons que cet ouvrage contribuera à alimenter le débat public et à mobiliser à la fois l’opinion publique et le secteur privé vers la création d’une société plus juste au plan économique, fondée sur la solidarité et le respect pour notre environnement.

 

Certains détracteurs reprocheront à la décroissance d'être peu réaliste. Cependant, les vrais fantaisistes sont ceux qui croient que l’économie mondiale peut croître indéfiniment dans un monde fini. Nous avons déjà pu voir que la croissance comporte un prix extrêmement élevé qui affecte le fondement-même de notre vie. La croissance est non seulement impossible, mais elle est de surcroît inutile et indésirable. En 1977, André Gorz, le fondateur de l’écologie politique qui fut aussi le premier à utiliser le terme « décroissance » proclamait : « Le manque de réalisme consiste à imaginer que la croissance économique est encore capable d’engendrer un bien-être humain accru. » Le moment est venu de regarder la réalité en face.

 

Traduit par Salman Yunus

 

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