L’histoire-géographie au lycée, l’urgence du changement !

A l'issue des nouvelles épreuves anticipées d'histoire-géographie, désormais à la fin de la classe de première S, «le moment est venu de tirer un bilan provisoire [d'une] expérience chaotique». Par Christophe Bosquillon, Vincent Capdepuy, Laurence De Cock, Eric Fournier, Laurent Gayme, Laurence Khichane, Servane Marzin, Philippe Olivera et Cédric Perrin, pour le collectif Aggiornamento histoire-géographie (1).

A l'issue des nouvelles épreuves anticipées d'histoire-géographie, désormais à la fin de la classe de première S, «le moment est venu de tirer un bilan provisoire [d'une] expérience chaotique». Par Christophe Bosquillon, Vincent Capdepuy, Laurence De Cock, Eric Fournier, Laurent Gayme, Laurence Khichane, Servane Marzin, Philippe Olivera et Cédric Perrin, pour le collectif Aggiornamento histoire-géographie (1).


 

A l’heure où l’année s’achève, après avoir pris connaissance des premiers sujets de Bac S à l’étranger (Amérique du Nord, Pondichéry, Liban), puis en métropole, le moment est venu de tirer un bilan provisoire de l’expérience chaotique de la première mise en œuvre du programme d'histoire-géographie de 1ère.

Le retour au réel est saisissant. On nous avait affirmé qu’il était inutile de montrer notre sempiternel scepticisme face aux exigences d’un programme proclamé vertement comme novateur et ambitieux, pour lequel nous serions « accompagnés » dans nos premiers pas. On avait assuré que les sujets seraient d’une extrême simplicité et n’auraient de « composition » ou de « commentaire critique de documents » que les noms, que les exigences des compositions et des commentaires de documents ne seraient que très formelles. Les sujets qui ont été en réalité proposés aux candidats valident en fait malheureusement nos diagnostics et nos craintes, tant sur les nouveaux programmes que sur la définition des épreuves (1).

Les premiers sujets posés cette année (2)ont été particulièrement alarmants. Entre autres exemples, dans l’un des sujets, la composition portant sur le totalitarisme nazi (genèse, spécificités, dénazification) exige en deux pages « sans problématique mais avec une conclusion dégageant les enjeux du sujet » (sic) de croiser plusieurs chapitres au sein d’un même thème (pour celui qui aura gardé l’entrée par thème) ou plusieurs thèmes (pour celui qui aura choisi une architecture chronologique). Concernant l’analyse documentaire, la « très riche » caricature portant sur la fin de l’URSS demande aux candidats de maîtriser les insurrections de Prague et Budapest, l’héritage léniniste – on nous dira qu’ils les ont vus en 3ème – mais aussi la répression des marins de Cronstadt (vue lors d’un séjour linguistique en Russie peut-être, ou à la télé ?)… Autant d’évènements hors programme. Pour certaines épreuves, en géographie, l’absence de croquis a eu comme conséquence de donner trois documents à commenter en deux heures, ce qui a accentué la difficulté de l’épreuve dite « facile » et laissé un goût amer à tous les enseignants auxquels on a conseillé de donner clé en main des croquis lisibles et synthétiques. Lorsque épreuve de croquis il y a eu, les sujets ont parfois été pris en dehors des attentes balisées par le programme et les documents ressources établis par le ministère.

Dans une interview accordée au Café pédagogique, Laurent Wirth, inspecteur général d’histoire-géographie, assurait que « pour l’épreuve de croquis on [avait] vu circuler des listes de croquis invraisemblables » et qu’il fallait « voir la vraie liste que l’on trouve sur les sites académiques et qui comporte 7 ou 8 croquis et 5 à 6 schémas ». Cette « vraie liste » n’existe pas et même ceux qui auraient été tentés de s’en tenir aux fiches d’accompagnement mises en ligne sur le site Eduscol auraient eu bien tort au regard du sujet de croquis qui vient d’être demandé en Espagne et au Maroc : « La Méditerranée: une interface entre l’Union européenne et les pays du Sud et de l’Est méditerranéen ». Nulle part il n’a jamais été mentionné qu’un tel croquis devait être vu en classe. La liste qui circulait était donc invraisemblable non parce qu’elle était trop longue, mais parce qu’elle était trop courte. On savait déjà ce programme trop long, trop ambitieux, contradictoire. Il se révèle, au fil des épreuves anticipées de bac, encore plus lourd et incohérent.

Face à ces excès, les professeurs ont été presque rassurés par la relative normalité des sujets métropolitains qui paraissaient mieux correspondre aux éléments de cadrage parcimonieusement distillés par l'Inspection générale en cours d'année. Toutefois, le sujet de composition sur la décolonisation de l’Algérie, « la guerre d’Algérie », conformément à l’intitulé, omettait de rappeler la problématique dans laquelle le sujet s’inscrivait, à savoir la décolonisation, et les candidats n’avaient sans doute pas tous les éléments pour rédiger un véritable devoir, faute d’y avoir consacré suffisamment de temps en cours. Le principe 2 heures de cours pour 2 heures de devoir est donc intenable. Le bilan complet des dégâts causés par la réforme ne pourra être dressé qu’à l’issue des corrections. Cependant, il apparaît d’ores et déjà qu’il est impossible de faire face aux injonctions contradictoires du programme.

Nous déplorons que l’institution (inspection générale et DGESCO) soit restée sourde aux multiples  interpellations des enseignants, des syndicats et des associations. La gageure consistant à poser des sujet complexes sur des questions qu’il n’a été possible que de survoler, bien souvent par le biais de recours à des polycopiés, pose désormais question sur la façon dont il va être possible d’évaluer des copies qui seront immanquablement très en deçà des exigences affichées.

Il nous reste à espérer qu’en cette ère de « changement », un communiqué triomphant sur la « réussite sans faille » de cette toute nouvelle épreuve ne soit pas déjà rédigé, sous presse, et prêt à être massivement diffusé.

En conclusion, déni, inconscience et posture structurellement défiante vis à vis des enseignants de la part de l’Institution ont entaché ce programme et hypothéqué les chances de réussite des élèves et de leur attrait pour la discipline l’an prochain (3). Et maintenant ? Face à ce bilan de catastrophe (annoncée et désormais confirmée) pour les élèves profondément déstabilisés et les collègues désorientés, il nous semble indispensable de décider au plus tôt les mesures suivantes et d’ouvrir très vite les chantiers qui s’imposent :

1) Dès la rentrée 2012, il faut alléger ce programme infaisable d’un tiers de son volume (soit environ huit « études » d’histoire et huit « études » de géographie : le strict minimum, au vu des retours des uns et autres). C’est à cette condition là seulement qu’il redeviendra possible d’enseigner l’histoire et la géographie en première l’an prochain dans des conditions, sinon satisfaisantes, du moins supportables. De même faut-il alléger l’épreuve de première S pour ne garder que deux exercices (comme en terminales) pour lesquels les candidats auront le choix dans la partie mineure comme dans la partie majeure. Mais il ne s’agirait là que d’arrêter le massacre sans régler aucun problème de fond.

2) Dès l’an prochain, il faudra mener une évaluation globale (transparente et impliquant les enseignants) et une refonte en profondeur de l’ensemble des nouveaux programmes de lycée (seconde, premières technologiques) qui se sont succédé dans la plus grande précipitation depuis quelques années. En effet, outre la question de l’histoire-géographie en série S qu’il faut trancher vite en préalable, comment l’indispensable et urgente révision du programme de première générale pourrait-elle être menée sans tenir compte de l’amont (la seconde), des autres voies (STI et STG), et de l’aval (terminale) ? Plutôt que l’improvisation désordonnée et la course aux obstacles auxquelles nous venons d’assister, c’est d’une véritable vision d’ensemble de l’histoire-géographie au lycée dont nous avons besoin pour reconstruire des programmes pérennes et permettant l’adhésion de ceux qui sont censés les appliquer.

3) Enfin, parce qu’une vision claire au lycée ne peut se dégager sans une réflexion approfondie de l’ensemble des enseignements au collège et en primaire (où les nouveaux programmes élaborés dans les mêmes conditions aboutissent à  des problèmes comparables), il nous semble urgent de lancer en parallèle une réflexion nationale sur les objectifs et les grandes lignes de l’enseignement de l’histoire-géographie. Ce qui ne peut sans doute aller sans un retour sur les graves régressions ayant frappé les procédures institutionnelles d’élaboration des programmes ces dernières années.

 

 (1) Voir notre rubrique « 1ère, programme impossible ? » qui comporte  13 interventions sur cette question depuis que les programmes de 1ère ont été mis en consultation en avril 2011 : http://aggiornamento.hypotheses.org/category/programme-de-1ere

(2) Avant les épreuves du Bac métropolitain, il y a des épreuves anticipées outre-mer et dans les centres à l’étranger.

(3) Contrairement à ce qui circule dans les médias, l’option Histoire Géographie en TS n’est toujours pas proposée dans l’ensemble des établissements. Cette différence de traitement est une véritable rupture du principe d’égalité, et pose le problème de la réalité de la remise en cause de la réforme par le nouveau gouvernement.

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