Billet de blog 25 juin 2014

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FN, racisme et inconséquences de la gauche (radicale) blanche

La « gauche de gauche », s'alarment Madjid Messaoudene, conseiller municipal à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et Danièle Obono, enseignante-chercheuse, membres du Front de gauche, « n’a toujours pas fait sa révolution multiculturelle ». Il est temps de s'attaquer « au racisme systémique qui opprime, discrimine et divise celles et ceux là-même qui ont, au moins objectivement, le plus intérêt à être rassemblé-e-s ».

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La victoire du Front national aux élections européennes de mai 2014 constitue certes un choc politique, mais sûrement pas une surprise. Depuis son émergence sur la scène nationale au milieu des années 1980, le FN s’est principalement nourri de deux éléments : l’insatisfaction sociale face à la crise économique (« deux millions de chômeurs… ») et le racisme (« deux millions d’immigrés »). Au cours des trois dernières décennies, ces deux phénomènes structurels se sont accentués et généralisés : du tournant de la rigueur on est passé à l’austérité néolibérale ; d’une rhétorique raciste globalement confinée à une extrême-droite nostalgique de l’Algérie française, on est passé à un racisme d’Etat décomplexé et à la « lepénisation des esprits ».

La victoire d’une majorité dite « de gauche » en 2012 n’a en rien enrayé cette mécanique infernale. Aussitôt arrivés au pouvoir, le gouvernement et la majorité PS/EELV se sont empressés de rassurer le Medef et de renier l’engagement de trente ans d’accorder le droit de vote et d’éligibilité aux résident-e-s étranger-e-s. Le vote de la loi sur le mariage pour tou-te-s, à ce jour la seule mesure un tant soit peu de gauche, s’est faite a minima, après maintes concessions verbales et symboliques à la droite conservatrice et réactionnaire. Là où il aurait fallu s’attaquer à la finance prédatrice, aux patrons voyous, aux exilés fiscaux, au dumping social, au réchauffement climatique, aux discriminations, etc., elle a choisi d’emboîter le pas à la droite sarkozyste en s’en prenant aux salarié-e-s, au droit du travail, à la retraite par répartition, à la Sécurité sociale, aux Roms, aux immigré-e-s…Même quand on n’a jamais eu beaucoup d’espoir ou d’attentes à l’égard du PS, il y a de quoi être passablement désabusé et démobilisé.

Mais quand justement on n’a jamais eu beaucoup d’espoir ni d’attentes à l’égard de la social-démocratie vendue corps et âme à l’économie de marché et au social-libéralisme, c’est de « l’autre gauche », la gauche d’opposition et d’alternative, gauche politique, syndicale et associative, que l’on attend d’être à la hauteur de la situation. Or cette gauche là, elle aussi, fait cruellement défaut. Manque de cohérence tactique et stratégique chez les uns, débats et fonctionnements d’un autre siècle chez les autres, oppositions stériles entre organisations ou entre « personnalités » chez à peu près tout le monde… La gauche radicale s’avère aujourd’hui incapable de constituer durablement le front unitaire et les alliances nécessaires pour s’opposer efficacement aux politiques d’austérité et proposer des perspectives alternatives. Et elle se montre particulièrement inconséquente sur la question cruciale du racisme et des discriminations.

Le mouvement de solidarité avec les sans-papiers – qui se trouve pourtant souvent constituer l’essentiel de l’activité dite « antiraciste » de la plupart de ces organisations – est à son plus bas niveau depuis des années. La campagne pour le droit de vote et d’éligibilité des résident-e-s étranger-e-s qui aurait pu et aurait dû être l’occasion d’initier une mobilisation citoyenne de masse a aussi été pour cette gauche radicale le grand rendez-vous à nouveau manqué avec trois à quatre générations de populations immigrées. La campagne contre le contrôle au faciès bénéficie à peine d’un soutien rhétorique et est pour l’essentiel restée confinée au réseau des associations, souvent constituées par et de jeunes afro-descendant-e-s issu-e-s des milieux populaires… Quant à la lutte contre l’islamophobie, devenue, sous couvert de « défense de la laïcité », l’une des formes les plus acceptables du racisme, elle est, soit superbement ignorée, soit l’objet de méfiances et de suspicions systématiques.

Plus fondamentalement, la gauche « de gauche » en France, qui reste très majoritairement blanche (mais aussi hétéro et mâle), n’a toujours pas fait sa révolution multiculturelle. Elle se montre réticente à reconnaître les positions de privilèges qui demeurent en son sein, des tribunes des meetings aux candidat-e-s en position éligibles en passant par les responsabilités de direction à peu près à tous les niveaux. Plutôt que de d’interroger et de déconstruire l’impensé colonial et postcolonial qui alimente ses préjugés et ses comportements racistes, elle préfère se laisser détourner par les « débats » fumeux autour du « communautarisme » et du « racisme anti-blancs ». Et alors qu’elle n’en finit pas de disserter à longueur de résolutions de congrès, de tribunes de presse et de colloques d’intellectuel-le-s sur les « données de la période… bla bla… les enjeux stratégiques… bla bla bla…la crise du capitalisme mondialisé… bla bla bla bla bla… la dégénérescence de la sociale-démocratie…», elle ne s’est toujours pas donnée la peine d’engager une réflexion sérieuse sur la portée stratégique de la diversité ethnoculturelle de la société française contemporaine. Et au final, elle se révèle totalement incapable de s’adresser à ces catégories moyennes et populaires qui pourraient, devraient constituer pourtant aujourd’hui une part significative du projet de reconstruction et de refondation de la gauche.

Le choc du 25 mai n’est pas un avertissement. L’alarme a sonné tant de fois déjà. Après 2002, il y a eu 2005 : le non au TCE en mai et les révoltes des banlieues en octobre-novembre. Cela fera dix ans l’année prochaine. Dix ans ! Nous sommes à cours de temps. Alors trêve de bavardages et de faux fuyants. Pour combattre durablement le FN, pour remobiliser les salarié-e-s et les classes populaires dans la rue et dans les urnes, pour élaborer une politique alternative et reconstruire un projet émancipateur collectif, il faut non seulement s’attaquer aux racines néolibérales des politiques d’austérité qui détruisent les emplois, les vies et l’environnement, mais aussi au racisme systémique qui opprime, discrimine et divise celles et ceux là-même qui ont, au moins objectivement, le plus intérêt à être rassemblé-e-s. Et c’est à cette tâche qu’il est le plus qu’urgent de s’atteler maintenant.

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