Billet de blog 27 mars 2012

In memoriam Antonio Tabucchi

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Pour Antonio Tabucchi, décédé le 25 mars à Lisbonne dans sa 69e année, nous ne pouvons nous contenter d’un survol de son œuvre ainsi que donnent lieu tant de nécrologies ; comme s’il ne fallait pas creuser au seuil sévère du tombeau... Or un tel mort appelle la profondeur. Nous avons donc sollicité Maurice Olender, universitaire, essayiste et surtout éditeur (sa collection « La Librairie du XXe – puis du XXIe – siècle » au Seuil en témoigne).

Maurice Olender rencontra Antonio Tabucchi en novembre 1990, à Vecchiano, près de Pise ; quatre ans plus tard, en 1994, avec Marc Augé alors Président de l’École des hautes études en sciences sociales, il invitait Tabucchi à faire des séminaires sur Pessoa. Ces Lectures de Pessoa ont été publiés sous le titre La Nostalgie, l’automobile et l’infini dans « La Librairie du XXIe siècle » au Seuil en 1998 – où ont également paru Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire (1994) et Autobiographies d’autrui (2002).

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Le mardi 28 septembre 2004, à la Maison de l’Amérique latine à Paris, Antonio Tabucchi, Bernard Comment, son traducteur, et Maurice Olender se sont retrouvés. C'était à l’occasion de la parution de Tristano meurt (Gallimard), magnifique roman guettant les réminiscences d'un agonisant. Nous publions ici l'adresse, inédite, prononcée ce soir-là par Maurice Olender.

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Dans les livres d’Antonio Tabucchi le tout de l’existence se joue en un instant. Le style malicieux  de  son écriture peut  ici ou là s’associer à une danse du chaos jamais dénuée de facéties, de mouvements espiègles. Dans Tristano meurt, c’est la vie même que Tabucchi a voulu chanter dans un soliloque où la tension romanesque, entre soi et un double, renvoie à soi indéfiniment – comme dans un miroir où notre « autre » résulterait pourtant d’une face d’altérité. Si le lecteur francophone peut distinguer, dans la traduction de l’italien, tant de jeux, entre gravité et légèreté, c’est au savoir-faire de Bernard Comment qu’il le doit, au rythme d’une langue française dont la rigidité rend trop souvent malaisé des traductions adéquates… Mais Bernard Comment le traducteur est aussi Bernard Comment l’écrivain, un romancier qui ne craint ni les grandes eaux ni les poissons – même quand ceux-ci « parlent » grec comme dans Un Poisson hors de l’eau (Seuil, 2004)….

La confusion rigoureuse des sentiments

Antonio Tabucchi a l’art de faire de la fiction avec du prosaïque, du roman avec la micro-matière du quotidien qui échappe tant elle nous crève les yeux. Dans les premières pages de Tristano meurt, Antonio Tabucchi écrit  : « Je voudrais essayer de commencer par le début, pour autant que le début existe, parce que… l’histoire d’une vie çà commence où ?, je veux dire, comment faire pour choisir ?» (p. 15).

Le lecteur est  à ce point saisi par le récit de Tristano (et d’abord de quoi s’agit-il ? est-ce le récit de Tristano ou le récit du récit de Tristano ?) que je ne vais pas même essayer de « commencer par le début » – ce serait trop difficile.

Surtout quand on découvre ce livre comme je l’ai lu en cet été 2004 : aussi lentement que possible. Sans jamais m’arrêter. Chaque jour, chaque soirée  et chaque matinée – car il n’y a pas de moment plus propice que d’autre pour la lecture de Tristano. Sans doute parce que l’alliage des thèmes, mais aussi la confusion rigoureuse des sentiments, que  Tabucchi orchestre avec cette intelligence sensible qui traverse tout son œuvre (ne pas oublier de relire Autobiographies d’autrui), peut convenir à toutes heures du jour et de la nuit – et, plus encore, entre les deux, dans la pénombre des existences. Peut-être aussi parce que Tristano ouvre le temps, le propulse à la face du lecteur surpris par le souffle, la voix, les échanges entre celui qui serait l’écrivain, celui qui serait le témoin.

Cette inquiétude liée à qui parle de quoi dans l’échange entre soi et soi, cette attention au témoin s’inscrit d’emblée dans l’exergue   qui renvoie à la célèbre formule de Paul Celan disant l’impossibilité de témoigner pour le  témoin (Niemand /zeugt für den /Zeugen).

Une telle incision dans le tissu du temps se retrouve à la fin du livre quand l’auteur  s’interroge sur ce qui reste des actions, des paroles, sur ce qui demeure dans les signes de toute disparition. Tabucchi  écrit alors : « Les paroles restent…les miennes…surtout les tiennes… les paroles qui témoignent. Le verbe n’est pas au commencement, il est à la fin, l’écrivain. Mais qui témoigne pour le témoin? C’est le problème, personne ne témoigne pour le témoin… » (p.196)

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Si j’ai cité ce bref passage, où la fin du livre évoque l’exergue initial de Celan, ce n’est pas pour astreindre le roman à la question du témoin. C’est plutôt pour reconnaître à ce roman sa dimension historique, poétique et politique. Car ne s’agit-il pas ici d’un récit  marqué à la fois par ce que notre époque fait du temps qui passe, en le gommant, par ce que notre âge fabrique de mémoire, et  notre actualité d’oubli, au quotidien ? Tabucchi  nous donne  ici un grand livre sur ces questions sans issue pour tout un chacun : la mémoire fracassée d’une époque qui souffre d’un déséquilibre, quasi technique,  entre les jeux d’oubli et de mémoire – entre l’inscription de la vie et du silence qui la déborde.

En lisant à haute voix

Entre écriture et oralité,  entre la mort en devenir et la vie qui à chaque instant la sublime, le souffle se bat pour et contre l’écriture : la voix contre l’écriture du biographe qui aspire son passé.

Tabucchi alerte son lecteur : « (…) comme si la réalité était celle qui se voit, est-il possible que tu penses vraiment que la vie peut être contenue dans une biographie ? » (p.129).   Ou encore ceci, que nul ne peut escamoter : « Je crois qu’aucun écrivain n’a jamais réussi à dire pourquoi il écrivait, mais quoi qu’il en soit, qu’est-ce que ta vie a à voir avec celle de Tristano, pourquoi t’es-tu identifié précisément à lui ? »  (p.132) Alors, jaillit la question sans recours : « Pourquoi est-ce que tu écris, l’écrivain ? Tu as peur de la mort ? Tu voudrais être un autre ? »… Tout ceci n’interdit pas un « pacte » d’écriture,  pacte nocturne, sans doute, où « un échange » pourtant aura lieu, à la condition « d’abord de mettre les choses au clair » (104-105). Ne trouvez ici nulle contradiction ; bien plutôt une conception aussi rigoureuse que fluide de l’intrigue romanesque.

Rien n’est en effet plus étranger à Tabucchi que la théologie, quelle que soit sa dogmatique, voire  même son esthétique.  Ou alors ce serait une démarche par soustraction (« théologie négative » disait-on jadis), visant à se sauver de toute fraction duelle.

Tabucchi n’aime  pas plus la métaphysique à deux sous, ni les croyances inutiles. La vie concrète, prosaïque, recèle suffisamment de mystère. Pas la peine d’en rajouter. C’est précisément cette attention au prosaïque, au plus proche des puissances du banal, entre un lapin au romarin et un gâteau au chocolat, cueillant des souvenirs perdus, recomposés que le récit transforme ses paroles en témoins, ses mots en histoire et en actions foudroyantes.

Le roman nous élance dans une course soumise à sa propre fiction par une série de renversements de rôles,  de fonctions aussi, y compris dans la langue :  ainsi quand Tabucchi  induit  à la fin du livre le passage du tutoiement au vouvoiement : le vous du grand « congé ».

Nombreuses sont les pages  où on ne sait plus où est l’écrivain, où le témoin, où celui qui n’a que sa vie vécue : « Et il me semble parfois que tu es un peu moi, de sorte que je me demande si ce que je te raconte est à moi parce que je le raconte ou si c’est à toi parce que tu l’écris… » (p.104). Et encore : « (…) fie-toi à ce que je dis, ma respiration touche à sa fin, je le sens, et donc aussi la voix, cette voix qui t’a raconté une vie comme elle pouvait(…), la vie ne se raconte pas, je te l’ai déjà dit, la vie se vit, et tandis que tu la vis elle est déjà perdue, elle s’est échappée… » (p.198). Ultime aspect de ce miroir aux identités poreuses, à l’avant-dernière page du livre : « Je ne veux pas être celui qui raconte, je veux être raconté…. » (p.203).

Ces glissements de l’un à l’autre, qui pourraient faire penser à un couple démultiplié, où l’on se cogne sans se rencontrer, ne doivent pas gommer les contenus de cette vie – de ces vies plurielles.

Les  personnages sont plus que deux ; il ne faut pas oublier la figure insistante de la Frau, cette maîtresse des lieux qui, dans ce roman où le temps livre son propre combat, est aussi un signe de l’intemporel. Pas esquiver non plus les nombreuses aventures qui traversent le roman, avec ses personnages venus d’ailleurs, comme sortis de l’ombre d’une vie. Ces êtres de chair et d’histoire nous sont si proches qu’on ne sait plus toujours qui est où.  L’enfance mange le temps. Soudain,  l’intrusion survient. Car dans ce livre, où le corps et ses pesanteurs est si présent, c’est le corps du lecteur qui se met aussi en branle.  En lisant  Antonio Tabucchi, souvent d’abord sans même m’en apercevoir, je me suis retrouvé lisant à haute voix ; pour qui ? pourquoi ? j’étais devenu une de ces voix qui traverse le livre. De la même manière que nous sommes  conviés, dans les romans de Tabucchi, à entendre la parole des morts, à deviner les rêves animés du père disparu, Antonio le magicien transforme le silence de ses lecteurs en figures loquaces de la littérature mondiale.

                                                     *************

Arte rend hommage à Antonio Tabucchi mercredi 28 mars à 23h25 en rediffusant un « Permis de penser » de Laure Adler consacré à l'écrivain en 2005 (ici, en PDF, le communiqué de la chaîne culturelle européenne).

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