Résister et combattre

«Nous ne cèderons jamais devant ceux qui prétendent gouverner le monde par la haine, la violence et la négation de l'autre.»Par Alain Jakubowicz, président de la Licra.

«Nous ne cèderons jamais devant ceux qui prétendent gouverner le monde par la haine, la violence et la négation de l'autre.»
Par Alain Jakubowicz, président de la Licra.


 

Après les heures que nous venons de vivre, après l'image de cette petite fille de huit ans, tirée par les cheveux avant d'être froidement abattue d'une balle dans la tempe pour avoir commis pour seul crime d'être juive, après avoir entendu les hurlements de douleur de cette jeune maman dont le mari et les deux enfants de cinq et trois ans ont connu le même sort pour les mêmes raisons, après avoir appris que trois soldats de notre armée, enfants de la diversité de notre République, avaient été lâchement exécutés au nom d'une prétendue foi religieuse, nous avons éprouvé, dimanche, le besoin de nous retrouver, d’être ensemble pour nous sentir humains, le besoin de solidarité, d'unité,  de fraternité. Tel est le sens de notre rassemblement républicain, c’est un cri silencieux qui a jailli de notre conscience, c’est l’expression de notre refus du racisme, de l'antisémitisme, de l'intégrisme, du  terrorisme.

Ce rassemblement, c’est le serment que nous ne cèderons jamais devant ceux qui prétendent gouverner le monde par la haine, la violence et la négation de l'autre. Ce rassemblement, c’est un message aux familles endeuillées, pour leur dire que Myriam, Gabriel et Arieh étaient nos enfants, qu’Abel, Mohamed, Imad et Jonathan étaient nos frères. Oui, ce sont nos enfants, nos frères qui ont été assassinés. Nous, c'est le peuple de France, au-delà de nos origines, de nos religions, de nos conditions sociales, de nos préférences philosophiques ou politiques. Nous, ce sont les héritiers de la France des Lumières et de la Déclaration des droits de l'homme. Nous, ce sont les défenseurs des valeurs de la République, ces valeurs qui ne sont ni de droite ni de gauche mais de droite et de gauche. C'est la France qui a été souillée. C'est la République qui est endeuillée.

La douleur et les larmes ne doivent pas nous rendre aveugles. Dans notre élan de solidarité et de fraternité, nous ne pouvons ni ne devons ignorer l'idéologie qui a armé le bras du tueur. «Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde», a dit Albert Camus. Albert Camus avait raison. Ne nous cachons pas la réalité. La réalité c’est que Myriam, Gabriel et Arieh ont été tués parce qu'ils étaient juifs. C’est que nos soldats l’ont été en raison de la consonance de leur nom et de leur apparence physique.

A Montauban comme à Toulouse, le terrorisme islamiste a usé de la même bestialité pour assassiner des militaires d’origine antillaise et maghrébine prétendument traîtres à l’islam. Abel, qui tentait de ramper dans son sang pour se mettre à l’abri, a été retourné par le meurtrier et achevé de plusieurs balles dans la tête. Abel avait 25 ans. Sa compagne doit donner naissance dans deux mois à leur premier enfant.

En tuant des enfants juifs parce qu'ils sont juifs, le meurtrier nous renvoie aux pires périodes de l'histoire. Tuer des enfants c'est porter atteinte à l'innocence, c'est assassiner l'avenir. L'histoire a de bien cruels bégaiements. Comment en ces heures, ne pas penser aux enfants d'Izieu, exterminés pour les mêmes raisons, et dont nous commémorerons la rafle dans quelques jours? Hier, c'était l'idéologie nazie qui tuait les enfants juifs, aujourd'hui c'est le fanatisme religieux. Quelle différence? Hier, c'était au nom de la prétendue supériorité de la race qu'on gazait les enfants juifs, aujourd'hui c'est prétendument pour venger d’autres enfants qu'ils devraient mourir. Quelle différence? Les barbares qui ont armé le bras de l'assassin de Montauban et de Toulouse n'ont rien à envier à ceux qui ont envoyé des camions à Izieu le 6 avril 1944. Dans leur quête de suprématie et de négation de l'autre, seul l'emballage diffère, mais l'objectif est le même. Exterminer, y compris les enfants, pour imposer leur loi.

Notre réaction doit être la même: résister et combattre. Tout en prenant garde de ne pas tomber dans le terrible piège qui nous est tendu par ces fous de Dieu, qui ne font que bafouer leur Dieu. Le premier ministre palestinien a répondu mieux que quiconque à l'imposture du prétendu mobile de l'assassinat des enfants de l'école Ozar-Hatorah. «Il est temps, a-t-il dit, que ces criminels arrêtent de revendiquer leurs actes terroristes au nom de la Palestine et de prétendre défendre la cause de ses enfants, qui ne demandent qu'une vie décente, pour eux-mêmes et tous les enfants du monde.» La vie des enfants, de tous les enfants, est le bien le plus précieux de l’humanité.

A ceux qui pourraient être tentés de croire que parce que l'assassin s'appelait Mohamed tous les Mohamed seraient des assassins, rappelons que l’un des militaires assassinés s’appelait Mohamed. Il n’était coupable de rien, si ce n’est, aux yeux de son assassin, de s’appeler Mohamed. Il avait le même âge que lui. Il est des évidences qu’il faut répéter à l’envi. La communauté musulmane est victime du drame de Toulouse, elle n'en est pas coupable. Ni de près ni de loin. Les propos qui ont été tenus ces derniers jours par les responsables de l’islam de France et encore dimanche, lors de notre rassemblement, témoignent, s'il en était besoin, que nos concitoyens musulmans font partie intégrante de la communauté nationale et de la nation française.

De la même façon, il serait indigne de prétendre que nos responsables politiques porteraient une once de responsabilité dans ce qui s'est produit. Personne n'est responsable, ou plutôt si, nous le sommes tous. Il est douloureux de le reconnaître, mais c'est aussi notre société qui a enfanté le criminel qui a endeuillé notre pays. Nous pouvons le traiter de monstre pour exorciser nos peurs. Cela n'enlève rien au fait qu'il était détenteur de la même carte d'identité nationale que chacun de nous et qu'il était, comme le rappelle un éditorialiste, «un enfant des écoles et des prisons de la République, de la justice et des systèmes sociaux de la République»

Pas plus que nous ne devons sombrer dans la stigmatisation et la division, nous ne devons nous contenter de commémorations et d'incantation. Combien sommes-nous à avoir participé aux mêmes rassemblements au lendemain de la profanation du cimetière de Carpentras, de l'attentat de la rue des Rosiers, de la rue Copernic ou de celui perpétré à Villeurbanne, il n’y a pas si longtemps, contre une école juive déjà. Nous ne pourrons pas nous contenter éternellement de défiler au son du même sempiternel «plus jamais ça», avant de retourner, la conscience tranquille, à nos affaires courantes... jusqu'au prochain défilé... La lutte contre l’obscurantisme est un combat. Un combat de tous les jours. Un combat terrible de la vie contre la mort. «Celui qui se bat peut perdre, celui qui ne se bat pas a déjà perdu», disait Berthold Brecht.

Dimanche, des citoyens endeuillés du peuple de France, réunis dans la force de leur diversité, ont proclamé d’une même voix leur détermination sans faille à combattre le racisme, l’antisémitisme, l’intégrisme, le fanatisme et le terrorisme. Ce qui dépend de nous, ce n’est ni la victoire ni la défaite, c’est le combat ou la résignation.

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