Doha plutôt que les gaz de schiste

« Nous ne parviendrons jamais à engager la transition énergétique (...) si nous ne pensons l’avenir qu’en termes d’hydrocarbures », assurent Jean-Paul Chanteguet, président (PS) de la commission du développement durable de l’Assemblée, Philippe Martin, député du Gers et Laurence Rossignol, vice-présidente (PS) de la commission du développement durable du Sénat, au lendemain de l'ouverture des négociations sur la lutte contre le changement climatique au Qatar.

« Nous ne parviendrons jamais à engager la transition énergétique (...) si nous ne pensons l’avenir qu’en termes d’hydrocarbures », assurent Jean-Paul Chanteguet, président (PS) de la commission du développement durable de l’Assemblée, Philippe Martin, député du Gers et Laurence Rossignol, vice-présidente (PS) de la commission du développement durable du Sénat, au lendemain de l'ouverture des négociations sur la lutte contre le changement climatique au Qatar.


 

 

Sans mesure d’urgence, la hausse de la température moyenne de la planète au cours de notre siècle sera de 3 à 5°C. Loin du seuil des 2°C au-delà duquel le système climatique s’emballerait. Le cri d’alarme lancé par l’ONU sera-t-il entendu par les 190 pays qui négocient à Doha durant ces deux semaines? Le rapport publié par la Banque mondiale dramatise de la même façon les enjeux de cette négociation climatique. Il confirme que le rythme actuel des émissions dues à la consommation d’énergies fossiles nous conduit non pas à 2°C supplémentaires à l’horizon 2100 mais à 4°C dès 2060. Autant dire demain, au milieu de la vie des enfants d’aujourd’hui.

Les drames environnementaux, sociaux et économiques seraient alors irréversibles: inondations, sécheresses, malnutrition, mortalité infantile, essor des maladies véhiculées par les insectes, acidification des océans, menaces multiples à l’égard de la biodiversité, sans oublier les migrations massives de réfugiés climatiques. Aucune région du globe ne serait épargnée par ce scénario. La multiplication d’épisodes climatiques extrêmes, comme ceux qu’ont connus les Etats-Unis, pèserait lourdement sur les budgets publics. A lire ces sombres perspectives, la première question qui vient à l’esprit est de savoir si l’on peut encore inverser le cours des choses. La réponse de la Banque mondiale est rassurante: ce que les hommes ont sans équivoque provoqué peut être, sinon arrêté, à tout le moins ralenti par eux.

En France, François Hollande a clairement mis en avant la priorité de la lutte contre le changement climatique en lançant la transition écologique le 14 septembre dernier. Notre pays doit non seulement atteindre les objectifs européens de réduction de 20 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020 (par rapport à l’ère pré-industrielle) mais surtout augmenter la cadence à 40 % en 2030 puis à 60 % en 2040. Encore faut-il pour cela faire preuve de volontarisme et de pédagogie pour expliquer le changement à mener mais aussi de courage pour l’imposer à tous ceux qui font profit du cours actuel des choses. La façon de diminuer notre consommation, donc notre dépendance à l’égard des énergies fossiles doit être dorénavant au cœur du débat public. Plusieurs solutions doivent être passées en revue, au premier rang desquelles une nouvelle sobriété, une nécessaire efficacité et un recours réel aux énergies renouvelables. Ce considérable changement de paradigme devrait occuper tout l’espace du débat dans un pays qui revendique l’excellence environnementale et souhaite accueillir la prochaine conférence climatique à Paris en 2015.

Pourtant, ce sont les promoteurs du gaz de schiste, aussi émetteur de gaz à effet de serre que le charbon, qui s’invitent à l’Assemblée nationale, au Sénat et dans la presse pour vanter les mérites supposés de cette énergie en termes de prix, d’emploi et d’indépendance énergétique. À les entendre, la France se priverait de ressources considérables, bon marché et immédiates qui relanceraient la croissance et créeraient des emplois. Rien de tout cela n’est démontré mais le répéter tel un mantra à un moment de grave difficulté économique a, bien sûr, un objectif: imposer l’idée que les énergies fossiles restent une solution d’avenir. Un chantage pernicieux s’exerce ainsi à l’encontre des sceptiques accusés de mépriser les enjeux économiques et sommés de soutenir la recherche de technologies alternatives à la fracturation hydraulique. Pourtant, personne n’empêche aujourd’hui les entreprises privées d’effectuer des recherches. Le vice-président de British Petroleum, Mike Daly, revendique d’ailleurs un effort mondial de 50 milliards de dollars consacrés à la recherche d’hydrocarbures non conventionnels, au premier rang desquels les huiles et gaz de schiste. En réalité, derrière l’écran de fumée des techniques d’exploration, c’est à l’exploitation que l’on veut préparer les esprits. Et c’est bien ce qu’il faut refuser, car nous ne parviendrons jamais à engager la transition énergétique et à réduire le réchauffement climatique, si nous ne pensons l’avenir qu’en termes d’hydrocarbures.

Poursuivre la quête des dernières ressources fossiles constitue pour les compagnies pétrolières un choix stratégique, qu’elles veulent imposer aux citoyens et aux élus par un débat biaisé et orchestré à la manière d’une campagne de communication. Cela revient à priver les Français d’exercer leur souveraineté en toute connaissance de cause. Il est temps de dénoncer ce leurre et d’empêcher que l’on abuse ainsi le public. Les compagnies pétrolières défendent leurs intérêts. Les citoyens doivent défendre les leurs. Et en l’espèce ils ne se confondent pas.

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