Les médias et les quartiers contre le populisme numérique

Après les attentats à Paris, les responsables de plusieurs médias implantés dans les quartiers plaident pour une « réflexion apaisée sur le rôle des médias, et sur la mission qu’ils ont pourtant souvent eu tant de mal à honorer : celle de relier ». « Relier des populations qu’une petite musique médiatique lancinante s’ingénie à diviser, prise par l’ivresse de l’audimat ou de la polémique » et « renouer les liens de proximité qui redonneront confiance et vaincront le populisme numérique ».

Après les attentats à Paris, les responsables de plusieurs médias implantés dans les quartiers plaident pour une « réflexion apaisée sur le rôle des médias, et sur la mission qu’ils ont pourtant souvent eu tant de mal à honorer : celle de relier ». « Relier des populations qu’une petite musique médiatique lancinante s’ingénie à diviser, prise par l’ivresse de l’audimat ou de la polémique » et « renouer les liens de proximité qui redonneront confiance et vaincront le populisme numérique ».


L’attentat sans précédent dont a été victime Charlie Hebdo a d’abord plongé le pays dans l’effroi, dans une sidération qui a pu être heureusement dépassée par un grand mouvement d’émotion et de fraternité. Mais nous sommes toujours sur la crête, et si nous ne parvenons pas à être à la hauteur de cet événement, nous pourrions bien devenir les témoins du basculement de notre société dans des déchirements sans commune mesure.

Si, dans un premier temps, l’unanimité a été de circonstance, il est prévisible que l’arène des rumeurs et des polémiques qu’est devenue la presse, à la puissance démultipliée par les réseaux sociaux, ne provoque dans un second temps ces emballements verbaux sur lesquels s’aiguisent tous les couteaux. C’est à ce moment que le temps d’une réflexion apaisée doit enfin naître sur le rôle des médias, et sur la mission qu’ils ont pourtant souvent eu tant de mal à honorer : celle de relier. Relier des populations qu’une petite musique médiatique lancinante s’ingénie à diviser, prise par l’ivresse de l’audimat, de la polémique, du poids des morts et du choc des fantasmes.

Plus que jamais il est temps de se poser la question du rôle de ceux qui font l’information et fabriquent les opinions dans l’enfantement des monstres de tous les temps de crise. Car les paroles modérées issues des quartiers n’ont réussi que très rarement à percer le mur de l’omerta médiatique qui ceinture les banlieues d’un périphérique de plomb.

Elles doivent dorénavant pouvoir franchir ce périphérique, au risque que la fracture médiatique qui place dix millions de Français des quartiers populaires dans un angle mort ne devienne irréversible. Sur au moins deux thématiques anciennes, tragiquement renouvelées par les récents attentats :

– un certain nombre de nos compatriotes des quartiers n’ont pas su comment se joindre au deuil national alors qu’ils étaient, plus que d’autres, attendus. C’est pourquoi les médias doivent accorder une place singulière et régulière aux très nombreuses voix qui se sont indignées de cet attentat, et qui viennent des musulmans de France ou de l’étranger (de la part des grandes voix de l’Islam –y compris celles souvent montrées comme islamistes) ; ou des voix venant des acteurs des quartiers populaires. Et ne pas s’arrêter de donner la parole à cette frange de la population française une fois la période post-attentats passée.

– reconnaissons aussi que, dans les quartiers, nombreux sont ceux qui ne connaissaient pas vraiment Charlie Hebdo (tout comme les millions de Français qui ont défilé depuis le 7 janvier). Ils restent nombreux à percevoir finalement ce journal comme l’incarnation du discours dominant sur les banlieues : dénigrant. Un certain nombre le jugeant même islamophobe, voire raciste. On ne peut rejeter ces jugements sans chercher à débattre prioritairement avec ceux qui les portent. Or, où ce type de débat a-t-il eu lieu jusqu’alors ? Nulle part, ou presque. Dans quel « grand » média ? Aucun. Du coup, il a lieu ailleurs : parfois dans des médias confidentiels, parfois dans des médias dits communautaires et critiqués comme tels (alors qu’ils existent bien souvent faute de place pour leurs idées et leurs journalistes dans les autres rédactions). Plus souvent encore, hélas, sur l’Internet, de manière non régulée. Et encore plus sur les réseaux sociaux, de manière irrationnelle, en circuit plus ou moins fermé, parfois dans une atmosphère de formidable populisme.

On en est là de cette fracture médiatique aussi car ceux qui font les médias s’enferment chaque jour un peu plus dans un cocon où règne une petite élite qui elle-même produit un phénomène paradoxal, hésitant entre gentrification de la pensée (sur les sujets qu’elle maîtrise : politique, économie, culture, international…) et ouverture aux discours de haine, provoquant un ensauvagement de la pensée (sur les autres sujets que cette élite ignore ou maîtrise mal : religion, social, banlieues…)

Cette lame de fond repose sur des tendances lourdes que l’on pourrait évoquer à travers quelques débuts de questionnements : quelle chaîne de radio, quelle chaîne de télévision grand public a-t-elle choisi de faire une place à une équipe proposant des points de vue spécifiques sur ces questions (banlieues, islam, minorités…) qui inquiètent pourtant une majorité de Français ? Quelle rédaction a-t-elle choisi de construire une ligne éditoriale où ces questions ne sont plus sous-traitées par des pigistes précaires convoqués dans l'urgence après chaque fait-divers ? Quelle émission spéciale dédiée au thème « Je suis Charlie » a-t-elle donné une place aux voix issues des quartiers, premiers accusés potentiels de complaisance envers les « islamistes », aux yeux de beaucoup de Français ?

Aucune, bien au contraire. Et même, ces derniers temps, sur les thématiques liées aux quartiers et à leurs habitants, des émissions ont été arrêtées, des médias fermés, des journalistes licenciés.

Mais il faut bien que le refoulé fasse son retour d’une manière ou d’une autre. Y compris de la manière la plus cruelle. Tant que ces opinions plurielles ne parviendront pas à se faire entendre, il est probable que des minorités fanatisées tenteront d’imposer par le feu et par les armes leur vision délirante de la réalité, et provoqueront en réponse plus de peur, plus de rejet, plus de haine.

Car au-delà des frontières (frontières de plus en plus poreuses en matière d’information), le feu a déjà envahi la plaine. Et il a gagné les esprits de ceux qui ne se retrouvent plus dans le récit qui est fait de leur place dans la société française, et du coup se laissent gagner par les rumeurs, la mal-information et les théories les plus brutales et les plus aberrantes. Théories qui constituent un véritable populisme numérique et influencent trop souvent les consciences.

L’ensauvagement de la société ira grandissant tant que ceux qui parlent d’identité nationale en excluront plus ou moins implicitement des millions de Français. Tant que seront relégués aux périphéries de la société, sans lien (média) pour les représenter, les millions de laissés pour compte des mirages de la mondialisation libérale. Tant que la souffrance sociale qui touche les populations les plus diverses, dans nos cités comme dans nos campagnes, ne saura pas où se réfugier, ni comment se dépasser, si ce n’est à travers le repli identitaire.

Mais les morts de Charlie Hebdo n’auront peut-être pas été vains. Ils nous obligent. Ils somment les vivants d’être à la hauteur de leur trépas. De dépasser cet agrégat de plus en plus inconstitué de peuples de plus en plus désunis qu'est la France, pour s’unir en tant que nouvelle nation. Dans cette mission supérieure, quelques institutions et leurs serviteurs ont toujours eu un rôle déterminant. La presse en fait partie.

Il faut qu’enfin les médias permettent l’émergence irréversible d’une parole plurielle mais allant vers un but commun ; et qu’ils taisent les relents de haine. Les êtres qui pourraient porter cette parole existent. Les projets qui leur donneraient une audience aussi. A nous, depuis les quartiers, de construire avec la presse les relais qui le permettront. A nous de renouer les liens de proximité qui redonneront confiance et vaincront le populisme numérique qui nous déchire.

Farid Mebarki et Erwan Ruty, respectivement président et rédacteur en chef de Presse & Cité
Akli Aliouat, directeur de Kaïna TV (Montpellier)
Moïse Gomis, journaliste, cofondateur de radio HDR (Rouen)

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