Des éprouvettes revisitées

Jacques Testart, biologiste, «père scientifique» du premier bébé fivète, Amandine, qui fête ses trente ans, est en colère contre les médias et leur complaisance envers le gynécoloque René Frydman, qui se donne le premier et unique rôle. Il «souhaite bien du courage aux dizaines de biologistes, acteurs essentiels de l’Assistance médicale à la procréation (AMP) progressivement réduits au rôle de "petites mains"».

Jacques Testart, biologiste, «père scientifique» du premier bébé fivète, Amandine, qui fête ses trente ans, est en colère contre les médias et leur complaisance envers le gynécoloque René Frydman, qui se donne le premier et unique rôle. Il «souhaite bien du courage aux dizaines de biologistes, acteurs essentiels de l’Assistance médicale à la procréation (AMP) progressivement réduits au rôle de "petites mains"».

 

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puceinvite.jpg«Avec le temps va, tout s’en va… », dit la chanson, mais il reste toujours quelque chose et ce quelque chose est souvent façonné pour que la chanson devienne plus belle, exemplaire, facile à entendre. Ainsi commence-t-on à fredonner un peu partout une version simplifiée, un brin people, de l’aventure des pionniers de la fivète (Fécondation in vitro et transfert d’embryon).

Les médias ont vite identifié un supposé «chef d’équipe» (Le Monde, 4 mai 1983) là où il n’y avait que libre collaboration entre un gynécologue et un biologiste, appartenant à des institutions différentes, au sein du service du Pr Emile Papiernik. Après beaucoup d’hésitations pour attribuer à René Frydman ou à moi-même, la «paternité scientifique» du premier bébé fivète, Le Monde (18 et 24 février 2012) vient de désigner le gynécologue comme père scientifique en abandonnant les guillemets tandis que le Journal du dimanche (19 février 2012) réserve encore ce qualificatif au biologiste, mais en conservant des guillemets bienvenus.

Rappelons que les phases «cliniques» de la fivète, celles qui mobilisent le gynécologue, ne présentent aucun caractère scientifique et sont seulement des adaptations de pratiques courantes, connues bien avant la fivète: induction de l’ovulation par administration d’hormones (depuis les années 60), prélèvement d’ovules (acte identique à la ponction d’un kyste), transfert d’embryon (acte similaire à la pose d’un stérilet), surveillance de la grossesse et… accouchement. Seule la phase initiale (déterminer le moment précis où obtenir l’ovule mûr) était réellement innovante. Il est indéniable, la bibliographie scientifique le prouve, qu’elle fut réalisée par le biologiste, en complément de ses activités propres.

Pour devenir «le père scientifique», et en même temps se faire passer pour «chef d’équipe», le gynécologue devait s’attribuer un rôle au sein du laboratoire. C’est à l’occasion des vingt ans d’Amandine qu’il déclarait pour la première fois, et contre toute rigueur (2), «cet embryon que j’avais vu au microscope était devenu un vrai bébé» (Le Parisien, 30 juillet 2002)…

La fable fut bientôt consolidée avec le téléfilm complaisant de Sébastien Graal, Les enfants du miracle (deux épisodes les 26 et 27 mai 2003 sur France 3). Ce film, présenté comme une «fiction librement adaptée» de la genèse du premier bébé-éprouvette français, est cependant réalisé dans l’hôpital Antoine-Béclère, où Amandine fut réellement conçue, et on peut même y apercevoir la véritable secrétaire du héros. Une telle confusion permet la mise en scène et en images du thème classique du «grand docteur», mystification à laquelle le gynécologue s’est prêté en documentant scénariste, réalisateur et acteurs, comme en témoigne la presse abondante faisant la promotion du film. La fiction  montre donc un médecin au grand cœur et omnicompétent, presque handicapé par la présence d’un biologiste, lequel est surtout spectateur impuissant des mystères de son incubateur… Dans cette imagerie saluée par la presse, servile ou ignorante, comme pourvue «d’une trame historique et scientifique rigoureuse » (Le Monde, 24 mai 2003 ), le biologiste, sans charisme, sans humour et sans vie privée («il s’occupait de reproduction animale parce qu’il avait un caractère de cochon»…) est cantonné devant sa couveuse en attente de la fécondation sur laquelle il semble n’avoir aucune prise (3).

On constate une véritable obsession de René Frydman pour usurper les fonctions du biologiste. Ainsi, à l’occasion des 30 ans d’Amandine, le gynécologue servit sur tous les médias (par exemple sur France inter, Le téléphone sonne, 23 février 2012) le même mensonge que dans le JDD (19 février): «Assister à cette rencontre entre un spermatozoïde et un ovocyte dans le microscope, transférer l’embryon et, neuf mois plus tard, voir un bébé naître, c’est incroyable»? C’est effectivement aussi incroyable que le récit du débarquement en Normandie par Hervé Morin…

Mais d’autres légendes se créent puis se fortifient au fur et à mesure des pèlerinages médiatiques: dans le dossier que Le Monde consacra aux 25 ans d’Amandine (17 février 2007), le «quotidien de référence» accordait aussi au gynécologue le premier succès de la congélation embryonnaire, paraissant ignorer que les compétences comme la loi séparent heureusement les prérogatives du biologiste de la procréation et celles du gynécologue-accoucheur. Là encore, la publication scientifique (Fertility & Sterility, 44, 1985) rappelle que la méthode de congélation des embryons fut obtenue sans l’apport de René Frydman, malgré son insistance pour figurer parmi les auteurs.

Pour commémorer les trente ans d’Amandine, France 2 nous a offert un documentaire réalisé par Adrien Soland (Un Bébé nommé désir, 21 février 2012). Dans cet inventaire de 110 minutes évoquant, comme d’habitude, les multiples bricolages procréatifs qui ne sont qu’innovations sociales, pas moins de quatre gynécologues français , et quelques complices étrangers auxquels ils font réaliser des interventions interdites en France, s’ébattent sans contradicteurs. Pour la première fois toute trace de biologiste a pu être évacuée…

La boucle est bouclée. Je souhaite bien du courage aux dizaines de biologistes, acteurs essentiels de l’Assistance médicale à la procréation (AMP) progressivement réduits au rôle de «petites mains» (titre que m’a attribué gentiment une journaliste) au service de l’affairisme médical. N’oublions pas que la multidisciplinarité est incontournable en AMP mais qu’elle est aussi une façon de limiter les dérives éthiques d’un acteur particulier.

Qu’on me comprenne bien, je ne me suis jamais délecté des éloges médiatiques que j’ai toujours jugés excessifs pour ceux qui ont seulement réinventé la fivète, quatre ans après les Britanniques. Mais je conteste à ceux qui n’inventèrent rien, ou si peu, le droit de se vautrer dans l’imposture. J’entends l’objection: cela n’intéresse pas les gens… Pourtant, outre que «les gens» se moquent de bien des choses (par exemple de la mise sur écoutes des journalistes), cela concerne tout simplement la vérité historique.

(1) S’il m’est arrivé deux ou trois fois de montrer aux gynécologues du service d’ Emile Papiernik un embryon juste conçu, c’était bien avant, quand je venais seulement d’obtenir la fécondation et la division de l’œuf.

(2) Dans ce téléfilm qui relate la geste bienfaisante du Pr Frydman, le comble du cynisme est atteint. Mon personnage y meurt en fin de premier épisode d’un cancer de l’estomac (mon organe le plus fragile comme le savent tous mes proches), manière plutôt lâche mais efficace de permettre le soliloque anxieux du gynécologue dans le second épisode, celui où il est justement question des problèmes d’éthique… Rappelant que René Frydman fut le conseiller du film, Le Parisien (17 juin 2003)  a vu là, «au mieux, une faute de goût»

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