Lettre ouverte à Henri Guaino

Trois jours après un débat houleux l'ayant opposé sur France-3 au conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Jérôme Guedj, président socialiste du conseil général de l'Essonne, revient vers Henri Guaino. «Ce n’est pas contre moi que vous étiez en colère. Mais contre vous-même».

Trois jours après un débat houleux l'ayant opposé sur France-3 au conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Jérôme Guedj, président socialiste du conseil général de l'Essonne, revient vers Henri Guaino. «Ce n’est pas contre moi que vous étiez en colère. Mais contre vous-même».

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Evry, le 27 février 2012

 

Monsieur le Conseiller spécial du président de la République,

cher Henri Guaino,

Je me permets de revenir sur ce débat avorté et frustrant que nous avons entamé samedi 25 février sur le plateau de France 3. Je me réjouissais pourtant sincèrement de ce débat car il y a 13 ans, nous siégions ensemble au sein du Conseil d’administration de la Fondation Marc-Bloch, réunissant les républicains «des deux rives».

 

"C'est insupportable à la fin !" : quand Henri Guaino s'emporte sur France 3 IDF © France 3 Paris Ile-de-France

 

Ce débat ne s’est pas résumé à votre accès de colère qui certes tourne en boucle depuis sur Internet. Nous avons pu y aborder aussi bien l’entrée en campagne officielle du candidat-Président, sa tentative d’apparaître comme le «candidat du peuple», les déclarations ineptes de la candidate du Front national ou encore ce que représente le cadre républicain pour nous.

Or mon amour de la République comme ma passion pour le débat public ne sauraient se satisfaire d’un «buzz» qui n’honore pas notre démocratie.  Je n’y serais revenu, si vous n’aviez jugé utile ce lundi matin dans l’émission politique de Public Sénat - Radio Classique, de justifier votre coup de sang  par les insultes que j’aurais proférées à votre égard, et plus globalement par mon impolitesse qui vous aurait empêché de vous exprimer.

Je ne peux accepter cette curieuse inversion des rôles, ce recours systématique à  la posture victimaire comme artifice pour refuser le débat d'idées. Je vous suggère, comme je l'ai fait, de prendre le temps de revoir notre échange. Vous n’y retrouverez nulle trace d’insulte de ma part. Vous constaterez au contraire  qu’au moment où vous me sommez, en hurlant, de me taire, de vous laisser parler, vous aviez bénéficié de 17 minutes de temps de parole, alors que je ne m’étais exprimé que durant à peine une douzaine de minutes. Et qu’au total, sur 35 minutes de débat effectif, vous avez eu la parole durant 21 minutes contre 14 pour moi...

Mais alors de quoi cet emportement est-il le nom?

Au deuxième visionnage, une conviction commençait à se former: ce n’est pas contre moi que vous étiez en colère. Mais contre vous-même. Ce qui vous met en colère,  c’est le grand écart auquel vous avez été conduit, et la conscience de cet écartèlement. Vous l’heritier intellectuel de Philippe Seguin, vous le Républicain de droite, si longtemps inspiré par la pensée du général de Gaulle, vous voilà réduit par le Candidat-Président Sarkozy à défendre une stratégie électorale qui va à l’encontre des fondements républicains.

Je ne vois en effet aucune autre explication rationnelle à votre attitude. Passons sur les signes d’agacement mais comment accepter cette ultime vocifération: «Taisez-vous, c’est insupportable à la fin!» en tapant à pleines paumes sur la malheureuse table qui nous séparait.  Dans le débat public ces manifestations violentes signent toujours un aveu de faiblesse, une incapacité à convaincre. Pour celui qui s’évertue en ce moment à dénoncer de plateau en plateau  «la violence et l’agressivité» des détracteurs de Nicolas Sarkozy, admettez que c’est pour le moins cocasse de recourir de manière bien plus évidente à de tels procédés...

Ce qui a été insupportable pour vous, c’est de vous entendre rappeler que débattre de l’identité nationale, dans les conditions et avec les arrière-pensées grossières que l’on sait, n’est pas digne de notre tradition républicaine, tout comme le raccourci qui vous fait voir dans les problèmes de la filière halal un sujet relevant de l’identité nationale. Indignes et délétères, ce débat et ces raccourcis le sont, parce qu’ils contribuent à un climat de division, là où la République, c’est le rassemblement de tous autour de valeurs: liberté, égalité, fraternité, dont la période commande qu’on les fasse vivre concrètement.

Ce qui a été insupportable pour vous, c’est de vous voir  renvoyé à votre attitude si bienveillante, presque complice, quasi-obséquieuse lors de votre débat avec Marine Le Pen jeudi soir dernier sur France 2.  J ai vu en effet dans ce face à face une ambiance plus proche de l’entretien d’embauche que de la confrontation politique. J’ai surtout regretté que les obsessions du Front national soient à ce point validées par vous («l'immigration est un problème»).  J’aurais tellement aimé enfin que le gaulliste Guaino ne fasse pas l’impasse sur les applaudissements abjects  de Marine Le Pen au poème-testament politique du collabo Brasillach.

Ce qui est insupportable, y compris pour vous-même, j ‘en suis certain, attaché semble-t-il à la méritocratie républicaine et au suffrage universel, c ‘est que vous ayez pu vous laisser aller à dire que je serais sans titre, moi élu de la République, pour vous porter la contradiction, à vous, conseiller du candidat-Président, qui ne tire sa légitimité que du seul fait du Prince... A quoi en êtes-vous réduit pour donner crédit au discours « peuple » et à ses relents anti-élitaires de votre candidat?

Pourtant, mon indécrottable optimisme me fait voir au final, dans votre colère, l’expression non seulement de votre humanité, mais aussi  la rébellion du républicain convaincu que vous fûtes, réduit par votre actuel employeur au rôle de passeur de plats entre les droites. J’espère sincèrement, pour la République, comme pour vous, à qui je garde, fut-ce à votre corps défendant, toute mon estime, que nous vous donnerons dès le 6 mai prochain l’occasion de prendre le recul nécessaire. J’espère que cela vous permettra de vous retrouver.

Salutations républicaines

 Jérôme GUEDJ

Président du Conseil général de l ‘Essonne

 

Post scriptum: Il demeure toutefois un dernier mystère. Par quel curieux phénomène de vases communicants ou de mimétisme verbal, vous qui prêtez votre plume au candidat président, avez-vous pu vous laisser envahir par son verbe? Quatre ans quasiment jour pour jour, après le fameux «casse-toi pauv’con» présidentiel prononcé au salon de l’agriculture, voilà que vous me menacez de me qualifier de «sale con»... Notez d’ailleurs que c’est bien là la seule insulte prononcée durant ce débat...

Décidemment ce quinquennat aura abîmé la République et les hommes.

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