L'œuf et la loi

Sur quelles bases les recherches sur l'embryon humain peuvent-elles être autorisées? C'est cette définition précise que Jacques Testart, directeur de recherches honoraire de l'Inserm, attend des sénateurs, qui examinent la semaine prochaine le projet de loi de bioéthique adopté par les députés.

Sur quelles bases les recherches sur l'embryon humain peuvent-elles être autorisées? C'est cette définition précise que Jacques Testart, directeur de recherches honoraire de l'Inserm, attend des sénateurs, qui examinent la semaine prochaine le projet de loi de bioéthique adopté par les députés.

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puceinvite.jpgLes députés viennent de décider que «la recherche sur l'embryon» restera interdite tout en demeurant possible, un choix supposé différent de l'option concurrentielle consistant à l'autoriser tout en la contrôlant... Dérisoire débat qui ne dit rien des enjeux mais confirme la victoire des avocats de l'instrumentalisation de l'embryon, sans que cela soit raisonnablement bénéfique pour l'espèce humaine.

Devant la Commission spéciale du Parlement, la directrice générale de l'Agence de la biomédecine (ABM) a pu faire miroiter d'immenses espoirs dans la médecine régénérative grâce à des greffes de cellules souches embryonnaires tandis que le chercheur le plus impliqué, directeur d'une entreprise de biotechnologies, a exigé le recours à ces mêmes cellules pour l'industrie pharmaceutique (criblage de nouvelles molécules), et que des praticiens de l'Assistance médicale à la procréation (AMP) ont promis des avancées significatives dans les traitements de la stérilité par une meilleure connaissance de l'embryon. Or, chacun de ces beaux projets, dont beaucoup sont anciens (1), manque des justifications scientifiques qui devraient être exigées, surtout quand le matériau expérimental est l'embryon humain dont tous prétendent reconnaître qu'il n'est pas un objet banal.

Quels projets? Pour ce qui est de l'amélioration des succès de l'AMP, elle dépend plutôt de connaissances approfondies en amont (sur la fabrication des gamètes, largement responsable de la qualité des embryons dont près de la moitié présentent une anomalie chromosomique) comme en aval (sur la réceptivité de l'utérus, autorisant ou non l'implantation). Par ailleurs, si on disposait, grâce à la recherche, de nouveaux critères non invasifs pour hiérarchiser les embryons selon leur viabilité et leur «normalité», ce serait une ouverture au diagnostic préimplantatoire (DPI) généralisé, dont les conséquences eugéniques ne sont évoquées par personne... Car l'eugénisme est supposé être une affaire de méchants (racistes, nazis...), dont la démocratie nous protège, plutôt qu'une tentation frileuse et terrifiante pour refuser les différences ou viser la compétitivité. Enfin, si une meilleure connaissance de l'embryon humain constitue un but cognitif estimable, il devrait suivre l'avancée des savoirs sur les embryons d'animaux plutôt que s'y substituer puisque l'embryogenèse précoce est largement identique chez tous les mammifères, chaque espèce ne différant des autres que par d'infimes détails.

C'est pourquoi les recherches réalisées sur quelques embryons humains disparates n'auront jamais la pertinence scientifique de celles qu'on peut mener chez l'animal: le «modèle souris» en particulier autorise des conditions optimales pour la fiabilité du matériel biologique (souches génétiques homogènes, condition d'obtention et de culture modulables, évaluation possible de la viabilité des embryons, reproductibilité des expériences, etc.). Or, et ceci ne semble émouvoir ni les chercheurs ni les parlementaires, les recherches revendiquées à partir d'embryons humains ne font pas suite à des connaissances nouvelles qu'il faudrait vérifier ni à des démonstrations d'efficacité d'une innovation chez l'animal. Ainsi cette prétention à utiliser d'emblée du matériel humain échappe au pré requis de l'expérimentation animale, lequel est justifié scientifiquement mais aussi éthiquement puisque c'est une règle affichée en recherche médicale depuis l'après deuxième guerre mondiale.

Les recherches dites «sur l'embryon» sont, dans plus de 80% des cas, des travaux menés avec les cellules souches embryonnaires obtenues par dissection d'embryons «surnuméraires» (exclus de l'AMP), elles ne visent pas la connaissance de l'être en développement mais seulement l'usage de ses parties nobles. Or, depuis les travaux extraordinaires du Japonais S. Yamanaka chez la souris (2006) puis l'humain (2007), on sait «reprogrammer» des cellules banales, comme celles de la peau, pour leur insuffler une jouvence extrême qui les fait ressembler aux cellules souches embryonnaires, en particulier par leur aptitude à se différencier en cellules spécialisées de tissus variés (nerveux, cardiaques, sanguins...), ce qui fait de ces cellules dites iPS (pour induced pluripotent stem cells) des candidats pour la médecine régénérative. D'ores et déjà, dans plusieurs pays, des pathologies ont été guéries chez l'animal avec de telles cellules.

Puisqu'il s'agit des «lois de bioéthique» et non de principes de compétition internationale, on s'étonne de l'argument avancé par certains d'un risque de «retard» par rapport à des concurrents étrangers, en particulier pour d'éventuels brevets. Pourtant, la loi comme les discours obligés évoquent largement la «dignité» de l'embryon humain et le «respect» qui serait dû à cette potentialité de personne. C'est pourquoi l'obligation légale de ne réaliser des recherches sur l'embryon humain que s'il n'existe pas «de méthodes alternatives d'efficacité comparable» doit être un argument décisif au moment de légiférer. Ainsi, des travaux devraient être menés sur des embryons animaux comme sur des cellules souches non embryonnaires humaines (les cellules reprogrammées évoquées mais aussi celles du cordon ombilical ou de la moelle osseuse de l'adulte) afin de constituer un pré requis obligatoire à la recherche sur l'embryon humain. Déléguer à l'Agence de la biomédecine, cet organe technique que certains ont qualifié de «biopouvoir» (2), la nécessité et l'appréciation de tels travaux préalables ressemble à une démission du Parlement.

Il ne s'agit donc pas de décréter que la recherche sur l'embryon humain est autorisée ou qu'elle est tolérée mais de décider sur quelles bases rationnelles seraient menées ces recherches. Une telle approche éviterait de «taquiner le catho» inutilement, elle permettrait aussi de prendre au sérieux les égards qu'on énonce pour tous les êtres humains et de se mettre en condition de faire de la «bonne science», hors la précipitation imposée par des ambitions personnelles ou des pressions industrielles. Bien évidemment, des embryons humains pourraient devenir sujets d'expérimentation si les résultats de telles recherches en montraient l'intérêt incontestable. Se pourrait-il que le Sénat pose enfin ces exigences de bon sens plutôt que poursuivre dans l'aveuglement scientiste ?

(1) J. Testart, «L'embryon humain entre sacralisation et réification», Le Monde des débats, juin 1999.

(2) E. Hirsch et P. Le Coz, «L'Agence de la biomédecine: menace d'un biopouvoir en France», Le Quotidien du médecin, 16 novembre 2010.

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