Pierre Lemaitre vient de recevoir le prix du polar européen 2010 pour son roman «Cadres noirs», inspiré par la vraie-fausse prise d'otages organisée par le patron de la régie de France Télévisions –définitivement condamné dans cette affaire. Pour Mediapart, l'écrivain donne son sentiment sur les ravages du management.

 

Dans le cadre de ses enquêtes sur la privatisation de la régie publicitaire de France Télévision, Mediapart a raconté par le menu dans quelles circonstances le patron de cette régie, Philippe Santini, avait organisé en octobre 2005 une très choquante vraie-fausse prise d'otages, avec la complicité d'anciens membres du GIGN, pour éprouver la résistance au stress des cadres de son entreprise (lire l'article France Télévisions : l'autre affaire, intrigues pour une auto-privatisation).

Plus récemment, nous avons révélé l'épilogue judiciaire de l'affaire: la Cour de Cassation a rejeté, le 7 avril dernier, un pourvoi du même Philippe Santini qui a donc été définitivement condamné pour «complicité de violences volontaires aggravées, avec préméditation et usage ou menace d'une arme (...) et séquestration» (lire l'article Régie France Télévisions : la justice passe, le patron reste). Dans cet article, nous relevions que malgré cette condamnation pénale, le patron de France Télévisions Publicité était toujours en fonction et jouait un rôle clef dans ce projet de privatisation, alors que l'une des victimes de la prise d'otage avait été licenciée.

Mais lors de la publication de cette enquête, nous ignorions que l'affaire avait un autre prolongement. Cette prise d'otage a en effet inspiré Pierre Lemaitre (on trouvera ici son site Internet www.pierre-lemaitre.fr), qui en a fait le point de départ d'un roman, Cadres noirs (Calmann-Lévy, avril 2010, 18,50 €), lequel vient d'être récompensé par le Prix Le Point du polar européen 2010.

Nous avons donc jugé utile de demander à Pierre Lemaitre, dans le va-et-vient qu'il fait comme romancier entre réalité et fiction, ce qu'il pensait de l'issue judiciaire de l'histoire originale. Voici son regard.

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pave.jpg Il me semble que l'annonce par France Info, à la fin de 2005, de la prise d'otages organisée par France Télévisions Publicité dans le but de tester la fiabilité de ses cadres n'est pas restée bien longtemps à l'antenne. Pour ma part, je ne l'ai entendue qu'une seule fois et comme j'ai manqué le numéro du Canard qui l'évoquait, je me suis longtemps demandé si j'avais bien entendu. Si je n'avais pas rêvé. Parce que pour un romancier, une information comme celle-ci, c'est presqu'un rêve.

Le fait divers m'intéressait mais sa provenance, elle, me décevait. Je suis viscéralement attaché au service public et je trouve toujours désolant de le voir offrir de si belles occasions à ses détracteurs.

Ce jeu de rôle était particulièrement choquant mais à mes yeux, pas vraiment surprenant. Et comme il y a quelques temps déjà que j'avais envie d'en découdre un peu avec la crise, il n'a pas fallu beaucoup d'énergie à mon éditeur de l'époque, Béatrice Duval, chez Calmann-Lévy, pour me pousser à l'envisager sérieusement.

J'ai donc utilisé cette prise d'otage comme l'un des supports de l'action principale de mon roman «Cadres noirs» : un chômeur de 57 ans est tenu, pour trouver un emploi, de participer à un jeu de rôle sous forme de prise d'otages des salariés.

On voudrait s'épargner le cliché du «vrai qui n'est pas toujours vraisemblable» mais plusieurs lecteurs m'ont reproché cette prise d'otages, qu'ils estimaient «tirée par les cheveux». Quand bien même je n'aurais pas pris support dans la réalité, selon moi, les romanciers ne sont pas tenus (et c'est heureux) à un devoir d'exactitude. Nombre de mes camarades, et parmi les meilleurs, y tiennent beaucoup, à l'authenticité, à la précision, à la fidélité au réel. Je ne sais pas très bien pourquoi. Hormis les cas de désinformation nocive (comme le révisionnisme, par exemple), ou de volonté pédagogique (mais je n'en ai aucune), je crois que le romancier tend à ses lecteurs un miroir de toute manière déformant et que demander à un homme qui écrit de la fiction d'être «vraisemblable» est aussi ridicule que de demander à un peintre figuratif de représenter les choses avec exactitude. Le mot est d'Hitchcock, je crois.

Mon roman traite d'une question sociale peu attractive et mon personnage est un vieux chômeur au bout du rouleau. Je reconnais que ça n'est pas très glamour, pas très sexy et qu'il est plus judicieux, pour faire rêver les lecteurs, de choisir un serial killer ou un trader (c'est d'ailleurs la même chose). J'ai donc été particulièrement reconnaissant au jury du Prix Européen du Polar du magazine Le Point d'avoir couronné mon livre. La décision était audacieuse.

Reste maintenant que l'arrêt de la Cour de Cassation nous confirme que ce qu'a fait France Télévisions Publicité, ça n'était pas bien. Je trouve que c'est peu. Mais surtout, c'est à côté. Même si Laurent Mauduit a parfaitement raison de souligner la sévérité du jugement, je continue de penser qu'on ferait mieux d'interdire carrément l'exercice du management. Je sais, ce n'était pas le débat mais c'est bien dommage quand même.

Dans les sociétés démocratiques, le consentement des gouvernés est absolument indispensable. C'est même la condition nécessaire de leur survie. Et le management, qui est un outil de domination un peu plus performant que les autres, s'inscrit à peu près totalement dans cette logique : il vise à conduire les cadres à faire d'eux-mêmes ce que les élites ont déterminé comme souhaitable. Il utilise pour cela le registre de l'authenticité (les relations cool, spontanées, la confiance, la sympathie, la proximité, le tutoiement, l'autoévaluation...) et des batteries d'outils d'une pauvreté et d'une médiocrité confondantes. Mais il se trouve que dans l'ensemble, ça ne marche pas mal du tout. Ce qui conduit naturellement le management à des revendications de plus en plus ambitieuses.

Il estimait avoir déjà acquis des droits sur notre sort économique (hypersélection à l'entrée, hyperévaluation conduisant à la sortie), sur notre santé psychique (le harcèlement institutionnalisé conduisant des salariés au suicide), sur notre vie privée (les agences de détectives sont de plus en plus sollicitées par les entreprises pour surveiller leurs salariés)... À mon sens, l'initiative de France Télévisions Publicité marque un degré supplémentaire : symboliquement, elle nous informe que le management revendique dorénavant sur les salariés un droit de vie et de mort. Cela reste symbolique, dira-t-on. J'en doute : la prise d'otages était certes virtuelle, mais la certitude qu'il était légitime de l'organiser, était elle, bien réelle.

La loi nous dit donc aujourd'hui que le monsieur qui a organisé tout cela avait tort. Certes. Mais je crains que l'on confonde le message avec le messager. Condamner le manager était nécessaire. Mais je crains, hélas, que cela n'impressionne guère le management...

Pierre Lemaitre


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