Billet de blog 28 mai 2010

Une longue bataille pour réhabiliter le passé colonial

Pour Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire, la manifestation cannoise contre le film «Hors-la-loi» est un nouvel épisode du combat mené par la majorité depuis cinq ans, à la poursuite des électeurs du Front national.

O. Le Cour Grandmaison
Université d'Evry-Val d'Essonne, sciences politiques et philosophie politique
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Pour Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire, la manifestation cannoise contre le film «Hors-la-loi» est un nouvel épisode du combat mené par la majorité depuis cinq ans, à la poursuite des électeurs du Front national.

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Dans quel pays démocratique un gouvernement et sa majorité ont-ils réussi à faire adopter une loi qui sanctionne une interprétation officielle, apologétique et mensongère du passé colonial? En France, le 23 février 2005. En dépit du retrait de l'article 4, ce texte législatif, toujours en vigueur, débute ainsi: «La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française.» Inutile d'être un philologue ou un universitaire de haute volée pour saisir que le terme «œuvre», tel qu'il est employé ici, exprime une conception positive de cette histoire, et des actions de celles et ceux qui sont réputés l'avoir faite.

A cela s'ajoute la délicate formule qui clôt cet article 1er. Sans doute ciselée par des conseillers en communication chargés de produire des «éléments de langage», comme on dit, cette merveille de l'euphémisation est au service d'un dessein précis: réviser l'histoire en occultant les moyens –guerres, massacres de population civile, etc.– couramment employés par la République impériale pour conquérir de vastes territoires en outre-mer et dominer les «indigènes» en leur imposant un ordre longtemps discriminatoire, raciste et dictatorial. Jusqu'en 1945, en effet, tous furent soumis aux mesures répressives spéciales des codes de l'indigénat en vigueur dans les différents territoires de l'empire et privés des droits et libertés démocratiques élémentaires conformément à leur statut de «sujets français». Pour les députés qui ont voté cette loi scélérate, ce ne sont là que détails négligeables puisqu'ils n'altèrent en rien les beautés immarcescibles de «l'aventure coloniale».

Comme le soulignait alors le ministre délégué aux Anciens Combattants, Hamlaoui Mékachéra, «pour la première fois, (...), la loi, expression de la volonté générale, manifeste la reconnaissance de la nation à l'œuvre matérielle et culturelle accomplie par nos compatriotes en outre-mer». Il n'est pas de précédent, en effet, puisqu'à ce jour, violant les principes libéraux supposés interdire à la puissance publique d'intervenir dans les débats historiques pour y imposer quelque interprétation du passé que ce soit, la France est la seule ancienne puissance impériale européenne où des dispositions législatives qualifient de façon positive la période coloniale. Sans précédent, mais pas sans conséquence car la loi du 23 février 2005 ne fut pas l'épilogue d'une réhabilitation souhaitée mais le prologue d'un combat continué et radicalisé par Nicolas Sarkozy qui s'est fixé comme objectif de faire «aimer la France» et son histoire, et d'affirmer constamment «notre fierté d'être Français».

Dans quel pays démocratique et dans quelle République laïque, un candidat à l'élection présidentielle, aujourd'hui chef de l'Etat, exalte, en estimant qu'ils furent tous animés par un même «rêve de civilisation», chevaliers, monarques, «empereurs du Saint-Empire» partis à la conquête de l'Orient, et tous ceux qui, royalistes, bonapartistes et républicains, ont contribué plus tard à faire de leur contrée la seconde puissance impériale du monde? En France, le 7 février 2007 à Toulon au cours d'un discours prononcé par Nicolas Sarkozy dans le cadre de la campagne électorale qui allait le conduire à l'Elysée. L'auteur de cette prose éculée, que l'on croirait puisée dans les manuels d'histoire de l'école primaire au temps de la Troisième République? Henri Guaino, ce «crayon qui se prend pour une plume» selon le bon mot d'un député de l'UMP. En exploitant de façon démagogique un passé mythifié, le but de cette surenchère néo-impériale était d'aller chercher les électeurs du Front national un par un.

Quel président de la République peut déclarer à l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar: «Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connait que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrès.» Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007. Vrais poncifs racistes et grossière écholalie qui restaurent des conceptions hiérarchisés du genre humain au sommet duquel trône «l'homme blanc», entreprenant, conquérant et pour cela capable de dominer la nature et le monde cependant que «l'homme africain», réputé privé de ses qualités essentielles, stagne indéfiniment dans une arriération sans fin. Et nul tollé ne s'est élevé en France contre ce discours inacceptable et obscène rédigé par le même conseiller du président. Drôle d'époque assurément où les audaces toujours plus importantes de ceux qui sont au pouvoir prospèrent d'autant plus qu'elles ne rencontrent, en ces matières, que la pusillanimité d'une opposition parlementaire souvent sans voix. A preuve, ce qui suit.

Dans quel pays démocratique, un député du parti majoritaire estime parfaitement légitime d'alerter le secrétaire d'Etat aux anciens combattants à propos d'un film –«Hors-la-loi»– qui, présenté au dernier festival de Cannes, est jugé «anti-français» parce qu'il fait référence aux massacres de plusieurs milliers d'Algériens, à Sétif et Guelma, commis, entre autres, par l'armée à partir du 8 mai 1945, et qu'il porterait ainsi atteinte à l'honneur de la nation et de ses militaires? En France.

Dans quel pays, un membre du gouvernement, Hubert Falco, le secrétaire d'Etat précité, juge normal de soumettre «le contenu historique du scénario» incriminé à un organisme officiel dépendant du ministère des Armées, comme on disait autrefois, savoir le Service historique de la défense érigé en une institution chargée de dire la «vérité» sur les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité commis en Algérie il y a 65 ans? En France. Stupéfiante conjonction qui voit l'histoire officielle, par l'intermédiaire du général de division Gilles Robert, qui a rédigé une note sur le dit scenario, voler au secours de la raison d'Etat et, réciproquement. Grâce à cet officier supérieur, l'armée, juge et partie, est donc sollicitée pour dire ce qui fut perpétré en Kabylie, cependant que le sous-préfet Claude Serra annonçait sa présence à une cérémonie à la mémoire de «toutes les victimes de la guerre d'Algérie», selon la formule employée en ces circonstances. C'est donc l'ensemble de l'appareil d'Etat qui, de haut en bas, a été mobilisé et instrumentalisé par l'UMP pour défendre une version partisane de ce passé, et servir ainsi ses propres objectifs politiques: partir à la reconquête de l'électorat structuré par l'extrême droite et préparer ainsi les élections présidentielles de 2012.

Dans quel pays démocratique, des participants à une manifestation, où se trouvaient plusieurs députés du parti au pouvoir –Bernard Brochand, Jean-Claude Guibal, Jean Léonetti, Lionnel Luca, Michèle Tabarot– hurlent à l'encontre d'un citoyen français, l'auteur du film mis en cause, «Bouchareb, hors de France» sans qu'aucun membre du gouvernement ne s'élève contre cette ignominie, pas même les âmes mortes de l'ouverture prétendue? En France bien sûr. Après le pseudo-débat sur l'identité nationale, une telle ignominie confirme que l'UMP tolère désormais, quand elle ne les favorise pas par ses initiatives, l'expression d'opinions racistes dès lors qu'elles lui permettent d'occuper le terrain politique qu'elle dispute âprement au Front national.

Dans quel pays démocratique un ministre de la Culture, informé de cette situation, a longtemps cautionné par son silence même de telles actions en se contentant d'une réponse convenue à la question qui lui fut posée au sujet de cette affaire par un député de l'opposition? En France.

Pour les amateurs d'exceptions françaises, en voilà plusieurs remarquables mais sinistres. Elles prouvent que la manifestation cannoise n'est pas une péripétie secondaire liée à l'initiative intempestive de quelques parlementaires. Bien au contraire, il s'agit de la poursuite inlassable d'un combat engagé il y a cinq ans maintenant par l'actuelle majorité, et il n'a cessé de se renforcer depuis l'élection de Nicolas Sarkozy. De façon exemplaire, tous ces agissements disent la dérive des démagogues autoritaires aujourd'hui au pouvoir, lesquels prennent, en ces domaines comme en plusieurs autres, de plus en plus de liberté avec les libertés démocratiques dès lors qu'ils les jugent nuisibles à la défense de leurs intérêts partisans.

O. Le Cour Grandmaison. Universitaire. Dernier ouvrage paru : La République impériale. Politique et racisme d'Etat, Fayard, 2009.

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