La mort du webdocumentaire annoncée… à tort

« Pour que le webdocumentaire ne s’évapore pas dans les rouages trop bien huilés de la com’, qu’il garde son absence de modèle économique comme une singularité (certes précaire, mais précieuse), il faut le dire, même si ce n'est qu'une bataille de mots: le webdocumentaire n'est pas mort, il ne fait même que commencer à naître. » Par Nicolas Bole, rédacteur en chef webdocs et nouveaux médias du site Le blog documentaire.

« Pour que le webdocumentaire ne s’évapore pas dans les rouages trop bien huilés de la com’, qu’il garde son absence de modèle économique comme une singularité (certes précaire, mais précieuse), il faut le dire, même si ce n'est qu'une bataille de mots: le webdocumentaire n'est pas mort, il ne fait même que commencer à naître. » Par Nicolas Bole, rédacteur en chef webdocs et nouveaux médias du site Le blog documentaire.


 

Le cimetière: un joli patio d'une société de communication. Le prêtre qui prononce l'oraison: Lucas Menget, journaliste. L'épitaphe: « Maintenant que nous savons que le webdocumentaire est mort et enterré, nous allons pouvoir avancer. »

Bien sûr, ça n'est qu'une anecdote, une façon de lancer le débat: Lucas Menget est le modérateur d'un débat sur la narration interactive, qui s'est tenu mardi 26 juin, en marge de la présentation du logiciel Djéhouti, dans les locaux de BDDP & Fils, une des «majors» de la com' d'entreprise. Il ne pensait probablement pas que la petite phrase, non seulement, ressortirait parmi les premières questions de l'assistance présente, mais ferait aussi l'objet d'un article. Après tout, on est dans le monde de la com', on lance des slogans, des phrases-choc qui font mouche... mais, ici, le coche est raté.

Le webdocumentaire, entre attraction et repoussoir

La réunion matinale s’articule autour d’une démonstration du logiciel Djéhouti, qui promet de rendre la narration interactive facile, «sans une ligne de code». Djéhouti, c'est quatre garçons plutôt techniques, deux filles plutôt commerciales: une répartition des genres qui, malgré le web 2.0, fleure encore bon le tradi. L'équipe travaille sur l'interface depuis un an et demi. A peu près le moment où d’autres logiciels concurrents (Klynt, 3WDOC) ont commencé à voir le jour. Dans cet «écosystème», le mot webdoc fait figure à la fois d'attraction et de repoussoir. Cette matinée parisienne était placée sous son égide (le «webdoc morning»), montrant par là tout l'attrait du terme, générique, repris à toutes les sauces, érigé en sauveur tantôt du journalisme tantôt du documentaire. Mais en même temps, le webdoc, et c'est la tarte à la crème de la discussion de comptoir, ne connaît pas «de modèle économique». Traduction: on galère à financer, on ne dégage pas d'argent et, Ô incohérence suprême que le statut d'œuvre confère à l'objet: on ne réplique pas les modèles qui marchent. Alors il fallait bien un mercenaire pour décréter sa mort et l'avènement d'autre chose (mais quoi?). Lucas Menget sera ce Yul Brenner matinal.

La com’ à l’assaut du webdocumentaire

L'assertion, aussi impromptue qu'assassine, n'a pas l'occasion de rester bien longtemps au stade du bon mot. Car, de mots, on doit précisément user avec parcimonie pour désigner les choses et les genres, et ne pas tomber dans le piège facile du «tout-se-vaut» ou la tentation du mot-valise. Sarah Leduc, journaliste tendance webdoc à France 24 qui n'imagine sûrement pas son métier comme du digital storytelling, reprend, un brin sarcastique, « je suis étonnée d'apprendre la mort du webdoc et, du coup, ma prochaine mise au chômage ». Quelques rires fusent, Lucas Menget s'explique: « avec l'avènement prochain de la télévision connectée (fruit de l'hybridation de la télé et de l'ordinateur ou des tablettes), de fait, le webdoc n'existera plus ». La formule est déjà moins choc, plus sujette à développements.

Ce que révèle en tout cas cet incipit pour le moins provocateur, c'est bien un début de mainmise sur la création web. Par qui? Le choix du lieu de rendez-vous ce matin-là n'avait rien d'anodin. BDDP investit, comme ses concurrentes du gratin de la communication d'entreprise, dans le « brand content » interactif: grosso modo, aider les entreprises à vendre leurs marques avec les nouveaux outils du web... parmi lesquels le webdocumentaire. Parfois, la greffe réussit, avec des projets léchés et aboutis pour une bonne cause (A l'abri de rien, pour la Fondation Abbé Pierre, réalisé par le photographe Samuel Bollendorff). Mais les projets singuliers, d'auteur, ne permettent pas d'automatiser l'offre de contenu et de proposer aux «clients» des narrations interactives rapidement réalisées, packagées. Les logiciels d’aide sont venus combler ce manque.

«Sans une ligne de code»: un piège?

Bien sûr, on ne jette pas la pierre à ces outils, techniquement bien faits, et qui permettent, en lieu et place des bêtes présentations Powerpoint, de proposer du contenu enrichi (sons, vidéos, photos, textes...). On comprend aussi leur intérêt commercial, basé (pour 3WDOC et Djéhouti) sur un abonnement mensuel permettant de construire ce fameux «modèle économique». Seulement, à l'heure où « chaque projet de web création est encore une expérimentation » (dixit Hugues Sweeney, le patron du studio de création web de l'ONF, formidable studio québécois et boîte à idées interactive), ces outils lorgnent sur la cible (la communication corporate) qui est la plus prompte à recycler, et dès lors, scléroser la dimension créative de la narration web. La facilité d’utilisation est-elle un piège? En rendant en quelque sorte anti-geek le maniement de l'objet web, c'est sa singularité qu'on déprécie mécaniquement. Car concevoir un site sans rien connaître au code, c'est un peu comme si on demandait à un écrivain de raconter une histoire qu'un logiciel écrirait pour lui, en bon français. Pas besoin pour autant d'être un mouton à cinq pattes: David Dufresne (1), le réalisateur de Prison Valley et de Manipulations, l'expérience web, n'entend pas tout faire, et considère son designer web comme un véritable co-réalisateur. Car, et c'est Sweeney à nouveau qui parle (mais Boris Razon, directeur des nouvelles écritures à France Télévisions, ne dit pas autre chose), « sur le web, le fond ne peut absolument pas être dissociable de la forme ». En recherche d'efficacité (en temps, en argent, en moyens), le business voit d'un œil bienveillant l'arrivée de ces outils séduisants (le HTML5 permet une fluidité technique appréciable), faciles à utiliser et peu onéreux. L'auteur, lui, sent que sa spécificité (son regard) peut vite passer à l'as, sur l'autel de la virtuosité communicationnelle. 

Les webdocumentaires comme des produits?

Il y a pourtant intérêt à ce que le webdocumentaire existe, spécifiquement, aux côtés de ce nouveau géant, appelé à devenir tentaculaire, qu'est le « digital storytelling ». Histoire de préserver un point de vue, une façon de travailler. On aime à voir le webdoc comme un truc d'artisan, hérité de l'attitude old school des documentaristes d'antan: allergique à la com' mais pas au participatif, indépendant du business et... documentaire, tout simplement. Et Hugues Sweeney, toujours lui, de rappeler une chose toute simple: « le documentaire, il existe au cinéma, à la télévision, maintenant sur le web... le dénominateur commun, c'est le regard d'auteur, quelque soit le support utilisé. » Serait-ce pour cette raison que le mot webdocumentaire devrait disparaître aux yeux de certains? Pour laisser la place aux «produits» (mot entendu plusieurs fois lors de la conférence à propos de créations web)? Concluons avec le parcours de Dufresne, ce vieux routier du web, de ses enjeux et du changement de modèle qu'il suggère. Ancien journaliste traditionnel, il réinvente aujourd'hui, avec ses amis d'Upian et de Toxa (producteurs de ses œuvres), le documentaire à chaque projet (web ou même livre, avec Tarnac, magasin général, récemment). Sa démarche n'a rien d'une suite de projets faciles, où l'on évacue la question de la technique avec une narration intuitive, mais bien la promesse d'une nouvelle façon de produire, de penser. Et ainsi de réinvestir notre monde «réel» différemment, y compris politiquement: n'était-il pas candidat suppléant aux élections législatives, sous la bannière du jeune Parti Pirate? Alors, pour que le webdocumentaire ne s’évapore pas dans les rouages trop bien huilés de la com’, qu’il garde son absence de modèle économique comme une singularité (certes précaire, mais précieuse), il faut le dire, même si ce n'est qu'une bataille de mots: le webdocumentaire n'est pas mort, il ne fait même que commencer à naître.

(1) David Dufresne a fait partie de l'équipe de Mediapart jusqu'à la mi-2009 (ndlr).

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