En mémoire d'Ilan Halimi

En marge du procès de Yossouf Fofana, l'avocat de la famille d'Ilan Halimi, Me Szpiner, pourrait faire l'objet de poursuites disciplinaires pour avoir injurié ses confrères et l'avocat général, Philippe Bilger. Dans la tribune qu'il nous a adressée, Jean-Pierre Mignard, avocat, maître de conférences à l'Institut d'Etudes Politiques, prend la défense de Philippe Bilger, «magistrat consciencieux et subtil, assurément républicain», et estime que les propos de Francis Szpiner «enferment les cités dans un ghetto».

En marge du procès de Yossouf Fofana, l'avocat de la famille d'Ilan Halimi, Me Szpiner, pourrait faire l'objet de poursuites disciplinaires pour avoir injurié ses confrères et l'avocat général, Philippe Bilger. Dans la tribune qu'il nous a adressée, Jean-Pierre Mignard, avocat, maître de conférences à l'Institut d'Etudes Politiques, prend la défense de Philippe Bilger, «magistrat consciencieux et subtil, assurément républicain», et estime que les propos de Francis Szpiner «enferment les cités dans un ghetto».

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Je n'ai pas à me prononcer sur l'appel dans le procès Fofana. Il a été décidé par l'exécutif sur pression du CRIF et de l'avocat de la famille Halimi. Constatons simplement que les décisions rendues avaient été presque en tous points conformes aux réquisitions. Étaient-elles trop légères? Je n'en juge point.
Le crime avait pour mobile l'argent. Il avait pour circonstance la judéité de la victime, assimilée à sa richesse potentielle ou celle de ses proches. C'est à l'évidence un crime à caractère antisémite. Les membres de la bande étaient-ils tous antisémites? C'est ce que l'appel semble vouloir obtenir du futur arrêt d'assise. L'ignorance, la faiblesse du niveau culturel suffisent pourtant à faire d'individus marginaux des complices d'un crime sans être pour autant des idéologues du crime. On voit poindre la démonstration: les banlieues françaises seraient des foyers infestés de Horst Weissel, petit voyou érigé en martyr par les jeunesses hitlériennes.
Toute résistance serait désarmée. Les munichois, suggère mon confrère Francis Szpiner, seraient à l'œuvre. Alors nous serions en guerre et le périphérique une ligne Maginot, bien fragile. Seraient abusés par la banlieue «des avocats connard et bobos de gauche» qui, frappés de cécité, mettraient leur savoir au service des nouveaux nazis se préparant à fondre sur les centre-villes. C'est du moins ce que j'en comprends de paroles lâchées au Nouvel Observateur: c'est bien ce que signifie la référence à Munich....
Je me sens patriote. J'aime mon pays. Je ne suis pas disposé à le laisser terroriser par quelque ennemi que ce soit, et encore moins à voir ses valeurs foulées aux pieds. Mais désolé: je ne crois pas que tous les jeunes de banlieue soient des émules de Fofana.
J'observe des immeubles longs et tristes dans des quartiers lugubres, une misère sociale et culturelle, un désœuvrement. Je n'y vois pas des centres d'entrainement de sections d'assaut. Vous voyez des banlieues rouges, rétorquait Emmanuel Mounier dans les années 50 aux conservateurs de son temps, vous vous trompez, elles sont grises comme la pauvreté qui recouvre les murs. La délinquance est là, obsédante même, mais qui prétend sérieusement que la vertu rimerait avec un chômage massif et une scolarité incertaine?
Mais surtout les paroles de mon confrère sont terribles car elles enferment les cités dans un ghetto. Elles les désignent comme ghetto. Ses mots sont des barbelés.
L'ennemi désigné, ce sont les jeunes arabes et africains de banlieue. Leurs victimes, les juifs... et qui d'autres, les blancs, les chrétiens? Les statistiques montrent d'abord l'hécatombe dans la jeunesse de banlieue exposée à la violence sociale des cités. Les jeunes sont leurs premières victimes.
Mais cette piste perdrait tout intérêt car elle ne désigne pas d'adversaire. La cinquième colonne serait déjà à l'œuvre. L'avocat général Philippe Bilger, magistrat consciencieux et subtil, assurément républicain, dont le père aurait été pétainiste, –si c'est vrai qu'y peut-il?– devient un «traitre génétique». Si cette sentence lapidaire se confirmait, il serait regrettable que, sur ce sujet précisément, la polémique aille se ravitailler dans la phraséologie pseudo-scientifique des ennemis d'hier.
Pour finir, le président du CRIF dans un précédent entretien avec Mediapart évoquait «la détestation collective des juifs» dont auraient profité les assassins. Nous étions 1 million dans les rues de Paris après la profanation des tombes juives de Carpentras, l'a-t-il oublié? M. Théo Klein, ancien président du CRIF, humaniste immense, a eu beau suggérer que la pauvreté entrainait la déchéance morale, non il fallait que ce soit avant tout, et tous, des antisémites. Quelle victoire de la vérité dans tout cela?
On ne sortira pas du cycle des affrontements et on ne préviendra pas un autre crime antisémite en dressant les uns contre les autres la communauté juive contre les cités africaines et arabes. Ce n'est pas seulement une erreur de s'y abandonner, c'est une faute morale et une lourde responsabilité politique.
Il est urgent que la parole juive française échappe à cette véritable paranoïa à laquelle a succombé la nouvelle direction du CRIF. On voudrait créer des rivalités intercommunautaires que l'on ne s'y prendrait pas mieux.
Il faut que cesse cette folie.
Le meurtre, les tortures subies par Ilan Halimi doivent nous conduire à une autre réflexion et à prendre une autre initiative.
La réflexion d'abord: la Shoah n'est pas encore assez connue, sa présence est faible dans la mémoire des jeunes français d'origine arabe ou africaine qui ne l'assimilent pas à leur histoire. La Shoah est d'abord un crime européen, une extermination à laquelle presque tous les pays d'Europe ont prêté la main, la vaillante Angleterre exceptée. N'oublions pas la Russie. Elle avait cependant inventé les pogroms. Ni les Africains ni les Arabes n'ont ce crime sur les mains. D'où peut être cette distance, cette extériorité? Mais ils sont en France, ils sont Français et notre histoire, comme dirait Clemenceau, est un bloc. Citoyens à part entière, ils doivent la partager en totalité. Dura lex, sed lex. Les jeunes, tous, y compris ceux des cités doivent savoir que notre histoire moderne a commencé dans ce massacre et même que notre droit moderne, celui du crime contre l'humanité, du génocide, du droit d'ingérence en est la conséquence. Le génocide arménien avait configuré ce qui allait plus tard advenir.
L'initiative ensuite. Aucun élève de France ne devrait terminer sa scolarité sans qu'avec sa classe et ses maîtres il n'ait parcouru une fois un camp de concentration. Auschwitz, Treblinka, Majdanek, Dachau, Buchenwald ne doivent pas cesser de résonner dans nos mémoires. Claude Lanzmann avait projeté son admirable film à des élèves d'un lycée de banlieue. Le résultat le réconforta. Allons plus loin encore.
Plutôt que d'utiliser à notre tour des mots qui tuent, parions sur le savoir l'intelligence et le cœur. Pour qu'il n'y ait plus de crime comme celui dont a été victime notre compatriote Ilan Halimi, parce qu'il était juif.

 

Jean Pierre MIGNARD
Avocat à la Cour
Maître de conférences à l'Institut d'Etudes Politiques


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