Hépatite C, la grande oubliée de l’agenda mondial de la santé

En ce 28 juillet, Journée mondiale contre l'hépatite, « moins de 2 % des personnes dans le monde en besoin de traitement y ont effectivement accès », rappellent Thierry Brigaud, président de Médecins du monde, Chloé Forette, chargée de plaidoyer réduction des risques et Olivier Maguet, membre du conseil d’administration.  

En ce 28 juillet, Journée mondiale contre l'hépatite, « moins de 2 % des personnes dans le monde en besoin de traitement y ont effectivement accès », rappellent Thierry Brigaud, président de Médecins du monde, Chloé Forette, chargée de plaidoyer réduction des risques et Olivier Maguet, membre du conseil d’administration. 

 


 

Chaque année, plus de 350 000 personnes dans le monde meurent suite à une hépatite C. Pourtant l’hépatite C se soigne: elle est curable dans 50 à 90 % des cas selon le génotype du virus. L’hépatite C touche de façon disproportionnée des populations vulnérables, et en premier lieu les 16 millions de personnes consommant des drogues par voie injectable, dont plus de 60 % sont infectées par le virus de l'hépatite C (VHC) – on retrouve la même proportion en France. Aujourd’hui, 90 % des nouvelles contaminations dans le monde seraient dues au partage de matériel d’injection souillé.

L’Europe de l’Est et l’Asie concentrent le plus grand nombre d’infections à l’hépatite C dans le monde parmi les personnes utilisant des drogues et comptent beaucoup de pays à revenus intermédiaires. C’est le cas de l’Indonésie, avec plus de 170 000 injecteurs de drogues infectés par le VHC. Dans ce pays où les dépenses moyennes de santé par habitant sont inférieures à 100 dollars par an, et où le revenu national brut annuel par habitant est de 3 400 dollars, le cout d’un traitement varie de 15 000 à 18 500 dollars. Ces prix exorbitants sont légions dans les pays en développement, allant parfois jusqu’à 20 000 dollars, puisque fixés librement par les laboratoires pharmaceutiques Roche et Merck, protégés par leurs brevets sur l’interféron pégylé, la molécule la plus coûteuse dans la combinaison thérapeutique. Dès lors, les traitements restent hors de portée pour l’immense majorité des patients : on estime que moins de 2 % des personnes dans le monde en besoin de traitement y ont effectivement accès. Estimation qu’il convient de mettre en perspective avec le fait que nous manquons cruellement de données relatives à l’infection dans près de 80 pays du monde, essentiellement parmi les plus pauvres, dont les pays d’Afrique.

En dépit de ce tableau dramatique, connu de tous, l’épidémie d’hépatite C reste la grande oubliée de l’agenda des gouvernements, des agences onusiennes et des bailleurs internationaux. C’est pourquoi en cette journée mondiale de lutte contre l’hépatite, Médecins du Monde propose une stratégie globale pour agir vite. Vite car nous entrons dans le pic de décès, l’infection chronique produisant ses effets délétères environ 20 ans après la contamination.

Tout d’abord, à Médecins du Monde, nous avons fait le choix, en matière de programmes de lutte contre les infections virales, de privilégier les populations qui sont aujourd’hui les plus éloignées des systèmes de soins. Plus éloignées parce que criminalisées et stigmatisées en raison de ce qu’elles sont ou de ce qu’elles font, comme les personnes usagères de drogues et les personnes se prostituant. Et nous l’avons vu, les nouvelles contaminations au VHC concernent majoritairement des usagers de drogues. Aussi, mobiliser les usagers de drogues et agir avec eux, c’est donc agir globalement contre l’hépatite C. En Géorgie, en Afghanistan, en Birmanie, en Tanzanie, en France et dans d’autres pays, soutenir la mobilisation communautaire au travers de programmes de prévention et de prise en charge est aujourd’hui une des priorités de MdM. Mais un des obstacles majeurs à cette mobilisation réside dans les politiques répressives en matière de drogues, qui nourrissent justement cette exclusion du soin, comme l’a bien documenté la Commission mondiale des drogues. Autre obstacle que nous constatons sur le terrain : dans leur très grande majorité, les usagers ignorent tout de l’hépatite C. Cette ignorance amplifie peur et confusion et retarde la mise en place d’une mobilisation communautaire efficace.

Second élément de cette action : la prévention. Alors que la réduction des risques (RdR) liés aux consommations de drogues a largement fait les preuves de son efficacité dans la réduction de la transmission du VIH, il est aujourd’hui urgent d’élargir le cadre de référence de la RdR. On ne peut plus se limiter à distribuer du matériel stérile d’injection face à un virus dix fois plus virulent que le VIH. Il convient de développer des interventions plus pertinentes et efficaces sur le VHC, comme l’éducation aux risques liés à l’injection, qui propose des sessions pratiques de formation aux injecteurs pour leur permettre d’identifier et de prendre en comptes toutes les étapes dans la chaîne de transmission du VHC. Comme aussi bien sûr les salles de consommation à moindre risque. Ce constat est aussi valable pour la France.

Enfin, il devient indécent de rester dans une posture où on ne ferait que constater une « épidémie silencieuse » et prévoir une « bombe virale à retardement » selon les propres termes de l’Organisation mondiale de la santé. Il faut passer de la parole aux actes ! C’est-à-dire donner accès aux traitements. Mais l’accès aux traitements du VHC passe avant tout par agir pour réduire la barrière financière. Or, la lutte mondiale contre le sida nous a prouvé qu’une telle action était possible, un de ses plus grand succès étant la réduction drastique du coût des traitements antirétroviraux. En l’espace d’une décennie le prix d’une trithérapie de première ligne est passée de plus de 10 000 dollars par an et par patient au début des années 2000 à moins de 100 dollars aujourd’hui, grâce à la mise en place d’une compétition par les génériques. Cette action a permis de renverser la donne de la prise en charge médicale, en bondissant de quasiment aucune prise en charge dans le Sud à 50% de taux de couverture. En outre, l’Egypte nous offre la preuve que cette politique marche aussi contre l’hépatite C. En effet, l’introduction d’un interféron pégylé produit localement a permis de baisser le prix du traitement, qui est passé de 11 000 dollars en 2002 à moins de 2 000 dollars actuellement.

Il est d’autant plus urgent d’agir dès maintenant sur cette barrière financière qu’une nouvelle génération de molécules est en cours d’étude, certaines devant être commercialisées sur les marchés occidentaux dès l’année prochaine. Avec ces molécules, la communauté scientifique attend dans la décennie à venir un taux de guérison proche de 100 %, avec des traitements plus courts et plus faciles à prendre. Mais les prix de vente envisagés seraient encore plus prohibitifs ! Alors qu’une récente étude démontre qu’en réalité le coût de production et de distribution ne devrait pas excéder 200 dollars par traitement… De nouveau, c’est l’impitoyable loi du brevet conférant un monopole qui autorise de tels prix. Les pays à revenus faibles et intermédiaires ne pourront évidemment pas se procurer les traitements à ces prix. Ils doivent, soutenus par la société civile, s’emparer, comme par le passé, des flexibilités prévues dans les Adpic (1) et produire ou importer des versions génériques bien moins chères.

C’est exactement cette offre de médicament générique que MdM souhaiterait engager en Géorgie, dans un dialogue stratégique avec le gouvernement, les professionnels de santé et la société civile. Car c’est avec ce type d’alliances que pourra être construit un modèle économique pérenne rendant possible le financement d’une prise en charge du VHC par les systèmes nationaux de santé dans des pays à revenus dits intermédiaires.

 

(1) Accord sur les Droits en matière de Propriété Intellectuelle et Commerciale, promus sous l’égide de l’Organisation Mondiale du Commerce.

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