Le plan d'investissement Juncker: bon mais trop juste

« Positif » et « rafraîchissant » après des années de rigueur, le plan Juncker n'est toutefois pas suffisant « pour stimuler assez d'investissements en Europe, sans parler d'amener l'Europe à générer suffisamment de croissance et d'emplois », estiment Giovanni Cozzi (Fondation européenne d'études progressistes) et Stephany Griffith-Jones (Initiative pour un dialogue politique, Université de Columbia).

« Positif » et « rafraîchissant » après des années de rigueur, le plan Juncker n'est toutefois pas suffisant « pour stimuler assez d'investissements en Europe, sans parler d'amener l'Europe à générer suffisamment de croissance et d'emplois », estiment Giovanni Cozzi (Fondation européenne d'études progressistes) et Stephany Griffith-Jones (Initiative pour un dialogue politique, Université de Columbia).

 



Mercredi 26 novembre au Parlement européen, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a dévoilé son plan d'investissement, s'élevant à 315 millions d'euros. Sa présentation a commencé par une évolution positive et rafraîchissante, loin de l'accent mis sur la discipline budgétaire, car il préconise un nouveau départ pour l'Europe, basé sur l'investissement, la croissance et l'emploi. Comme l'a souligné Gianni Pitella, chef de file du groupe des Socialistes et démocrates au Parlement européen, c'est un bon point de départ car l'austérité a été rompue. Néanmoins, les mesures proposées ne sont manifestement pas suffisantes pour stimuler assez d'investissements en Europe, sans parler d'amener l'Europe à générer suffisamment de croissance et d'emplois, étant donné sa très faible performance actuelle – comme en attestent, en comparaison, les résultats de l’économie américaine.

Dans sa forme actuelle, la proposition implique une contribution de 5 milliards d'euros de la part de la Banque européenne d'investissement (BEI) vers un Fond européen d'investissement. Bien qu'une contribution de la BEI au nouveau fond représente un pas important dans la bonne direction, cette contribution de fonds publics est trop faible pour attirer suffisamment d'investissements privés.

Dans un article récent, nous avons souligné comment l'addition, par les Etats membres, de 10 milliards d'euros au capital versé par la BEI pourrait générer jusqu'à 180 milliards de prêts publics et privés supplémentaires en faveur de l'investissement. L'augmentation du capital versé renforcerait alors beaucoup plus le rôle de la BEI sur l'investissement dans des projets innovants dans des secteurs comme l'efficacité énergétique, le développement technologique ou les énergies renouvelables, de même que l'augmentation des prêts alloués aux petites et moyennes entreprises.

Le facteur temps est essentiel

Le président Juncker propose aussi d'utiliser 16 milliards d'euros provenant du budget de l'UE comme garantie de ce nouveau fond d'investissement. Il est allégué que cette garantie stimulerait un montant d'investissement considérable. Le président Juncker a estimé que l'effet de levier maximum pour ce fonds se situe autour de 15, donc chaque euro investi dans le fonds génèrerait potentiellement 15 euros de ressources pour l'investissement. Cependant, si nous prenons en compte que ces 16 milliards d'euros ne représentent pas des fonds nouveaux mais uniquement une garantie, il est probable que l'effet de levier généré et l'impact provenant des nouveaux fonds pourraient s'avérer bien plus faibles. De même, les garanties sont complexes et par conséquent lentes à mettre en œuvre, il se pourrait donc que cela prenne trop de temps pour avoir un effet.

Le plan préconise également une contribution volontaire des États membre de l'UE au nouveau fond. Il s'agit là d'une étape positive dans la création d'une stratégie d'investissement plus coordonnée entre les institutions supranationales et nationales. Il est également particulièrement encourageant que la contribution des États membres ne soit pas incluse dans le calcul des 3 % du ratio du déficit public par rapport au PIB, permettant ainsi une flexibilité souhaitable. Cependant, ce serait bien plus efficace si l'on demandait à tous les pays européens de contribuer. L’approche par la base du volontariat a malheureusement, ces derniers temps, montré ses limites au niveau européen. L'impact de ces précieuses contributions nationales obligatoires, dans tous les cas, aurait des conséquences mineures sur les déficits fiscaux des pays de l'UE.

 

Sérieux ne rime pas forcement avec rigueur

Un autre pilier important du plan de Jean-Claude Juncker est la proposition à réduire la paperasserie afin de stimuler l'investissement en Europe. Bien qu’il faille se féliciter de ces propositions nécessaires et avérées, la réduction du fardeau réglementaire concernant le secteur financier pourrait se traduire par une plus grande déréglementation. C’est un risque qu’aucun citoyen ne saurait accepter, bien conscient désormais que la déréglementation financière a été l'une des principales causes de la crise économique.

Pour finir, le président Juncker a clairement déclaré que ce plan d'investissement doit aller de pair avec le maintien de la discipline budgétaire. Après tous les efforts consentis, la poursuite de cette stratégie pourrait saper le plein potentiel du plan d'investissement proposé. Une étude récente menée par la FEPS en collaboration avec le CDPR (Centre de politique de développement et de recherche de SOAS, l’École des études orientales et africaines) et l'Université de l'Ouest de l'Angleterre estime que l'effet de levier du plan d'investissement proposé par Jean-Claude Juncker, tel quel, serait beaucoup trop modeste. Il serait neutralisé, dans une certaine mesure, par la réduction continue des dépenses publiques nationales et de l'investissement public en raison de l'assainissement budgétaire excessif prévu, à la fois dans les pays excédentaires et déficitaires de l'UE.

Il est temps pour l'Europe de s'engager dans une nouvelle voie où une augmentation significative de l'investissement, de la croissance et de l'emploi tienne la place principale. Le plan Juncker, tel qu'il est actuellement formulé, est encourageant. Il faut donc féliciter Mr Juncker mais il est nécessaire de lui rappeler qu'il ne s’agit que d’un premier petit pas dans cette direction. Les peuples européens méritent mieux !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.