Ludmila Petroushevskaïa, une drôle de dame

Annoncée parmi l'imposante délégation d'écrivains russes au Salon du livre 2010, la romancière Ludmila Petroushevskaïa en sera finalement une des grandes absentes, pour des raisons toutes personnelles de santé. Portrait par Elena Truuts* de cet écrivain qui compte tant dans la vie quotidienne des Russes.

Annoncée parmi l'imposante délégation d'écrivains russes au Salon du livre 2010, la romancière Ludmila Petroushevskaïa en sera finalement une des grandes absentes, pour des raisons toutes personnelles de santé. Portrait par Elena Truuts* de cet écrivain qui compte tant dans la vie quotidienne des Russes.

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pave.jpgLa romancière Ludmila Petroushevskaïa (née en 1938) s'y entend pour prêter sa voix à l'ordinaire discret des petits drames dissimulés sous les habitudes. Nulle autre peut-être ne sait camper comme elle ces histoires contées dans les cuisines standard des appartements moscovites types.

Issue d'une famille de cette intelligentsia brimée par le régime stalinien et qui, s'accommodant de privations comme tout un chacun, a survécu à la guerre, Ludmila, après des études de journalisme, a commencé par travailler dans des revues et des maisons d'édition de Moscou. Dans La Petite Fille de l'hôtel Métropole (2005, prix Bounine en 2008), l'écrivain raconte ses origines et son enfance vagabonde pendant la guerre où, à l'instar d'Edith Piaf, elle chantait dans la rue.

Cette nouvelle fait partie du recueil autobiographique Les Histoires de ma propre vie (2009) où l'auteur évoque les personnalités qui ont marqué sa vie et la culture russe, et notamment le dessinateur d'animation Youri Norstein. C'est avec lui que Petroushevskaïa a écrit le scénario du Conte des contes (1979), désigné comme le «Meilleur film d'animation de tous les temps» aux Olympiades de l'animation à Los Angeles en 1984. Le titre du film est un emprunt, en forme d'hommage, au grand poète communiste turc Nâzim Hikmet, qui vécut en exil en URSS. D'après ses co-auteurs, Le Conte des contes est «un film sur la mémoire». On traverse, avec Le Petit Loup Gris, personnage d'une berceuse traditionnelle russe, des images et des airs fragiles d'une enfance de guerre.

S'appliquant dans ses poèmes, nouvelles et pièces de théâtre à montrer, souvent de manière surréaliste, la réalité soviétique, Petroushevskaïa fut longtemps en butte à la censure et elle ne put rien publier avant les années 1970. Son théâtre rappelle le «théâtre du quotidien» de Michel Vinaver. Seulement, la réalité rendue par ses textes est celle des années 1970 de l'URSS qui préparent les décennies 1980-90 de transition, marquant le déclin soviétique. C'est l'époque des samizdat (auto-édition clandestine) et de la dissidence, une époque où les femmes reprisent les collants et courent les magasins à la recherche d'articles de lingerie, où la liste des produits manquants s'allongent d'un jour sur l'autre, où grandissent déjà les enfants de la perestroïka.

L'écrivain sait saisir le plus aigu dans la vie de tous les jours où se côtoient manque d'argent, maladie, alcoolisme, suicide, avortement, folie, solitude. Ainsi La nuit m'appartient (1992) est un monologue où l'on découvre le quotidien de la femme de 50 ans qui se croit poète comme sa presque homonyme de la littérature russe, Anna Akhmatova. Quittée par son mari, Anna, qui n'a d'yeux que pour son petit-fils Tima, enferme sa mère dans un hôpital psychiatrique, empoisonne la vie conjugale de sa fille et terrorise son fils sorti de prison. Ses propos entremêlent poésie graphomane et aigreur. Ses actes sont graves, mais indissociables du contexte du pays qui ne lui permet que de vivoter.

Dans le panorama actuel de la littérature russe, l'auteur d'Enterrez-moi derrière la plinthe (1995), Pavel Sanaïev, récemment adapté pour la scène et le cinéma, présente une parenté d'univers avec celui de Petroushevskaïa. On retrouve la même trame autobiographique dans ce fil narratif prêté par Sanaïev à un petit garçon de 9 ans, à l'enfance confinée dans l'appartement de sa grand-mère, despotique, névrosée et malheureuse, n'omettant aucun détail de sa vie remplie de médicaments, de scandales et d'absence de la mère.

On a souvent reproché à Ludmila Petroushevskaïa d'exploiter, d'une nouvelle à l'autre, le même thème de la précarité féminine en période de troubles. Ses livres sont-ils d'actualité en cette Russie qui manifeste aujourd'hui une nouvelle apparence? Sans doute, leur modernité consiste en la révélation de quelque chose d'ancré dans la mémoire de plusieurs générations: une angoisse, une insécurité face à la vie, une fragilité face aux changements.

Autrement, Petroushevskaïa est une dame drôle. Dans ses Petits Contes linguistiques, à la manière de Lewis Carroll, elle invente une langue absurde à partir de modèles morphologiques et syntaxiques de la langue russe. Elle vient d'enregistrer un album de musique et s'est produite sur scène aux Etats-Unis. Elle dessine des aquarelles, fabrique des marionnettes, confectionne des bijoux, façonne des chapeaux à partir de petits riens de la vie de tous les jours.

Voici un extrait puisé dans « À la place d'une interview », un chapitre de son autobiographie, Les Histoires de ma propre vie :

«Et la nuit, admettons, appartient à quels genres? Aux uns, la nuit est donnée comme un sommeil lourd, aux autres, pour les festins et les promenades, aux troisièmes, pour les souvenirs des lettres non écrites et les pleurs, aux quatrièmes, pour des pensées mauvaises et secrètes, pour le péché» (traduit par Elena Truuts).

Ses œuvres sont traduites en plusieurs langues. En France, les ouvrages suivants sont parus : La Petite Fille de l'hôtel Métropole (éd. Christian Bourgois, 2009), Cinzano, pièce de théâtre (éd. L'Âge d'homme, 2003), La nuit m'appartient (éd. Robert Lafont, 1994), Immortel amour (éd. Robert Lafont, 1991).


* Membre du groupe de poétique Polart, docteur en lettres modernes, Elena Truuts est actuellement chargée de cours au Collège universitaire français de Saint-Pétersbourg et à l'Institut français de Saint-Pétersbourg, sa ville de naissance.

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