Mouvement social et crise démocratique

« Qui peut prétendre trouver dans la haine de Francfort et de Bruxelles la continuité du mouvement social dans sa dimension historique ? Qui ne voit que la haine de l’oligarchie produit non des prises de la Bastille, mais des pogroms ? », s'interroge Pierre Cornu, professeur d’histoire contemporaine à l'université de Lyon, pour qui la gauche doit « défendre, envers et contre tout, les instruments de la démocratie et de la coopération européennes ».

Il se trouve donc, dans la France de 2017, des électeurs de gauche qui, confrontés, lors d’une élection présidentielle qui concentre tous les instruments de la raison d’État dans les mains d’une seule personne, au choix entre un candidat démocrate, libéral et pro-européen, et une candidate populiste, réactionnaire et nationaliste, restent sur leur quant à soi. Fort bien, suivons leur logique.

L’ennemi, pour ces électeurs, c’est la finance, l’oligarchie capitaliste. Hier bourreaux des peuples, aujourd’hui fossoyeurs de la planète, les « puissances d’argent » mènent le monde vers l’abîme. Emmanuel Macron a travaillé pour la banque Rothschild, il est soutenu par des industriels et des financiers, il serait donc l’ennemi. Marine Le Pen, elle, est l’héritière d’un instrument politique de captation du vote des perdants réels ou potentiels de la société de la compétition libérale, et dénonciateur obsessionnel de la finance et des élites « cosmopolites », le Front national. Elle serait donc, au regard de la lutte contre l’ennemi capitaliste, une simple concurrente. Confronté à un choix entre la figure de l’ennemi et celle de la concurrence, que faire ? Relire Marx, peut-être, et pourquoi pas Lénine aussi, qui lui, au moins, savait analyser froidement les rapports de force et ne se laissait pas griser par les moyens réclamés par ses fins.

Déçu des promesses non tenues de la social-démocratie, inquiet de la dégradation accélérée de l’habitabilité de la planète, l’électorat de gauche est en effet travaillé par un processus de radicalisation politique dont on peut comprendre les ressorts – la menace bien réelle que fait peser l’absolutisme du profit sur des équilibres sociaux et écosystémiques au bord du collapsus –, mais qui révèle de manière cruelle la misère philosophique de l’anticapitalisme contemporain, et sa propension désespérante à faire le jeu de son ennemi et le bonheur de ses adversaires. Certes, la complexité, c’est compliqué. Le monde interconnecté, hyper-technicisé, à la fois violemment conflictuel et puissamment syncrétique de ce début de XXIe siècle a de quoi faire perdre ses repères au militant socialiste et écologiste le plus convaincu. Mais les pères du socialisme, eux aussi, avaient affaire, dans leur propre entourage, à des dérives doctrinaires et à des tentations simplificatrices. Et c’est parce que leur œuvre avait un rapport exigeant à la vérité et à la durée qu’elle demeure féconde aujourd’hui encore. À condition, bien entendu, qu’elle soit véritablement lue et méditée, et pas seulement paraphrasée de manière approximative, ou transformée en millénarisme kitsch. Quant un enfant gâté de la globalisation renverse la table, il ne réalise pas un acte révolutionnaire, mais un caprice. Faut-il que la gauche française soit tombée si bas qu’elle se laisse emporter par un spontanéisme révolutionnaire à contre-temps et à contre-emploi, qui, la chronique des temps modernes l’atteste, n’a jamais produit que des désillusions sanglantes ? Et faut-il que les dirigeants de la gauche française aient oublié à ce point leur propre histoire pour s’imaginer qu’ils pourront tirer les marrons du feu d’une époque de haine de soi et d’autrui ?

La présente campagne électorale, dominée par la mise en scène d’un combat existentiel de tous les instants entre une nation désemparée et des intérêts acharnés à sa perte, porte en effet tous les stigmates du capitalisme postindustriel : inscrite dans l’économie de la consommation immatérielle, cette mise en scène du « match » entre populisme et oligarchie applique consciencieusement le marketing de l’industrie pornographique, qui consiste à capter l’énergie des individus pour la drainer et l’épuiser par des stimuli sans cesse plus puissants et plus destructeurs. Pour les promoteurs de cette déréalisation mortifère de la vie sociale, peu importent, d’ailleurs, les valeurs au nom desquelles les électeurs choisissent de détruire les instruments de la régulation démocratique, pourvu que celle-ci ne s’en relève pas et laisse le champ libre à une économie de la prédation généralisée. Que l’on écoute avec attention les discours anti-systèmes, « dégagistes » et purificateurs de cette campagne, la façon également dont des intellectuels et des cadres politiques renient leur position et leurs responsabilités pour se faire les porte-parole vengeurs des « damnés de la terre », c’est en effet une impression de jouissance morbide qui s’en dégage. Et l’observateur attentif ne peut que s’alarmer des similitudes objectives entre cette passion nihiliste et la bigoterie mesquine et haineuse qui se développe comme une épidémie du sous-continent indien aux États-Unis. Qui, en effet, peut prétendre trouver dans la haine de Francfort et de Bruxelles la continuité du mouvement social dans sa dimension historique ? Qui ne voit que la haine de l’oligarchie produit non des prises de la Bastille, mais des pogroms ?

Porteur des aspirations à la dignité des peuples, le mouvement social se nourrit depuis le XIXe siècle d’un juste équilibre entre réalisme et idéalisme, dans l’affirmation obstinée et incarnée de ce que le travail n’est pas une marchandise, et que la vie sociale n’est pas un marché. Par ses luttes, le mouvement social ne cherche pas à détruire, mais à bâtir la modernité ; non pas à réduire, mais à cultiver la liberté d’expérimenter, de créer, d’exprimer ; non pas à épurer l’existence humaine de toute jouissance, mais à lui imposer les principes de partage et, aujourd’hui, de souci de la durabilité. Les sciences et les techniques, la connaissance de l’homme et de la nature, les jeux de l’échange eux-mêmes, ne sont pas intrinsèquement des instruments d’oppression, comme une critique nihiliste de la modernité tendrait à le faire croire, mais les enjeux mêmes de la conquête démocratique.

Les mouvements réactionnaires, eux, se nourrissent depuis la même époque de l’anxiété générée par la dynamique de la modernité, et à chaque fois que l’opportunité s’en présente, cherchent à la transformer en panique autodestructrice, le plus souvent au profit de régimes répressifs, qui habillent d’une mythologie de pacotille leur entreprise de pillage des ressources du travail et de la nature. De fait, ce n’est que dans la panique qu’une société peut accepter la perte en rationalité qui lui permet de troquer ses intérêts de long terme contre la satisfaction émotionnelle d’un pur moment de destruction et d’aliénation à une figure fantasmatique de l’ordre, celle du chef providentiel – telle qu’elle se réinvente aujourd’hui en Turquie par exemple. Qui ne se souvient des désastres que causèrent au XXe siècle les échecs ou les trahisons du mouvement social face à cette chimère réactionnaire ?

Or, une analyse clinique de la situation sociale de la France et de l’Europe de ce début de XXI siècle oblige à considérer que le mouvement social se trouve dans un moment de grande faiblesse, en raison d’une part du processus de désindustrialisation et d’automatisation du travail, et d’autre part du développement de la consommation de masse, y compris et surtout de biens immatériels saturés de fausses significations qui inhibent le potentiel d’engagement collectif du corps social. Faut-il s’étonner, dès lors, que les adversaires objectifs du mouvement social encouragent les factions réactionnaires à capter son héritage par une stratégie d’hystérisation des rapports sociaux et de désignation opportuniste de nouveaux boucs émissaires – élites et minorités fondues dans une même altérité menaçante ?

Ainsi, quoi qu'en disent les prédicateurs de la repentance antilibérale, le désespoir aveugle qui semble saisir la société française n’est pas une réaction « naturelle » à la crise économique et sociale, il est produit, entretenu, dirigé. La désignation fantasmatique d’Emmanuel Macron, héritier d’un humanisme européen qui doit une bonne partie de son éthique politique au mouvement social, en ennemi de la nation, n’est pas un produit de l’analyse marxiste, mais du vichysme le plus rance. Nulle surprise à ce que l’extrême-droite se complaise dans cet imaginaire. Mais qu’une partie de la gauche, par aveuglement, ne voie plus dans la démocratie et dans les droits de l’homme que des à-côtés du libéralisme économique, et se place dès lors en alliée objective de la réaction – au seul profit de cette dernière –, voilà ce que l’on ne saurait accepter.

Que l’on ne se méprenne pas sur le sens de cette analyse politique. Les urgences sociales et environnementales sont bien réelles, les menaces géopolitiques hélas substantielles. Le mouvement social ne peut plus, comme naguère, considérer que le temps joue pour lui. La mythologie du progrès a vécu. Mais ce n’est pas en détruisant, dans un autodafé rageur, les instruments du traitement de la crise systémique qui touche le monde actuel – l’intelligence critique et prospective, les règles démocratiques, les institutions transnationales – que l’on va permettre de la dépasser. C’est au contraire parce que le futur proche se présente comme un abîme que l’on ne peut se permettre le luxe de détruire les institutions et les ressources existantes.

Que faire, donc, dans un contexte de pré-panique et de menace de perte collective en rationalité ? Ne pas donner raison à la déraison, ne pas jouer le jeu de l’adversaire, ne rien aliéner du capital symbolique du mouvement social. Résister, garder confiance, préparer son heure, dans une vie syndicale, associative, politique, scientifique et culturelle pleinement réinvestie, voici la mission historique d’un mouvement social national conscient des enjeux de l’époque et de l’échelle à laquelle les choses se jouent. Ce qui signifie, dans une élection présidentielle française scrutée par le monde entier comme un point de basculement décisif entre deux devenirs possibles, défendre, envers et contre tout, les instruments de la démocratie et de la coopération européennes, avec tous les hommes et femmes de bonne volonté qui ne se résignent pas à la guerre de tous contre tous et qui croient encore en la puissance transformatrice de l’intelligence collective.

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