Nucléaire: la probabilité d'un débat

Benjamin Dessus et Bernard Laponche répondent à Claudine Schwartz et Jacques Treiner. Enjeu: le risque nucléaire et sa mesure.

Benjamin Dessus et Bernard Laponche répondent à Claudine Schwartz et Jacques Treiner. Enjeu: le risque nucléaire et sa mesure.

 

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puceinvite.jpgDans leur tribune du 22 juin dernier, intitulée «Accident nucléaire: ne pas céder aux faux calculs», Claudine Schwartz et Jacques Treiner s'élèvent avec vigueur contre les propos que nous avons tenus dans Libération du 3 juin, dans un texte intitulé «Accident nucléaire, une certitude statistique».

Leur critique porte sur deux plans très différents.

Le premier concerne la «probabilité de plus de 100%» d'un accident majeur que nous évoquions dans cet article. Nous reconnaissons volontiers que nous nous sommes grossièrement trompés dans la formulation du calcul statistique et plus encore dans l'utilisation d'une expression aussi ridicule que «probabilité supérieure à 100%». Nous présentons donc ici nos excuses à Claudine Schwartz et Jacques Treiner, comme nous le faisons aux lecteurs de Libération, de cette erreur grossière. Nous avons envoyé d'ailleurs un rectificatif à Libération dans ce sens et à Politis qui avait reproduit cet article sur son site.
Il s'en est suivi un certain nombre d'échanges entre mathématiciens sur le calcul des probabilités qu'on pouvait associer aux occurrences d'accident majeur ou grave à partir des accidents recensés aujourd'hui dans le monde. Selon les méthodes et les hypothèses proposées par les uns et les autres, la probabilité d'occurrence d'au moins un accident en Europe en 30 ans varie de 0,43 à 0,72, ce qui reste évidemment très important.

Le second plan consiste à réfuter plus globalement l'analyse, avec comme argument principal la spécificité du parc nucléaire français et des conditions de son fonctionnement. C'est là que Jacques Treiner, physicien, mais aussi membre influent de l'association Sauvons le Climat, dont on connaît le prosélytisme nucléaire, nous affirme que le parc français n'a rien à voir avec le reste du parc mondial, en particulier le parc japonais, et qu'il n'est de plus soumis à aucun des aléas que peut rencontrer le reste du parc mondial. Attribuant l'accident de Fukushima à des causes purement naturelles et très exceptionnelles (un tremblement de terre et un tsunami), il exonère le parc français de ce genre d'occurrence.

Il oublie cependant de signaler que les possibilités d'accident grave dépassent largement ces cas de figure.

Dans une centrale nucléaire à eau, en effet, pressurisée ou bouillante, l'accident majeur résulterait de la perte de refroidissement entraînant une fusion partielle ou totale du «cœur» (ensemble des éléments combustibles) du réacteur nucléaire. Un tel accident peut résulter soit de la rupture de la cuve du réacteur ou d'une tuyauterie du circuit primaire, soit d'une défaillance grave du système de refroidissement.

Les causes de rupture ou de défaillance des systèmes de refroidissement imaginables peuvent résulter d'un sabotage, d'un séisme exceptionnel, de perturbations météorologiques extrêmes (inondations), de missiles externes non prévus (chute d'un gros avion par exemple), d'une accumulation d'erreurs humaines graves dans la conception, la construction ou la conduite de l'installation. On peut imaginer beaucoup de scénarios d'un tel accident, chacun ayant une probabilité très faible qui peut varier fortement au cours de l'Histoire: la prise en compte du risque de guerre ou d'attentat augmente considérablement les probabilités d'occurrence.

Le risque majeur est en grande partie lié aux possibilités de combinaison de différentes causes dans une dynamique d'accident: défaillance matérielle (milliers de systèmes électriques, électroniques et mécaniques); défaillance humaine (erreur de conception, faculté de répondre à des évènements imprévus, transmission des compétences, qualité du contrôle et de la maintenance); agressions externes accidentelles (séisme, tempête, incendie, accident industriel extérieur à la centrale); actes de malveillance ou de sabotage, y compris informatique; conflits armés. Et contrairement à que Jacques Treiner affirme, de nombreux experts indépendants ont pointé suffisamment de défaillances inquiétantes en France même, depuis le démarrage de Fessenheim en 1978, pour que l'on puisse parfaitement imaginer un accident grave. Trois exemples récents: l'erreur de conception du circuit de refroidissement à l'arrêt des réacteurs du palier N41 (1998), l'inondation de la centrale du Blayais par la tempête de 1999 qui a failli compromettre le refroidissement des réacteurs, et le blocage possible en cas d'accident des vannes des circuits de refroidissement de secours des réacteurs du palier P'42 (2001).
Il est donc particulièrement présomptueux d'imaginer que la France serait, au contraire de tous les autres pays du monde, à la fois protégée d'aléas naturels, d'erreurs humaines, et d'entreprises de sabotage pouvant conduire à des accidents majeurs. L'accident de Fukushima, dans un pays qui servait encore d'exemple d'excellence dans le domaine nucléaire et qui fait l'objet aujourd'hui de toutes les critiques, en constitue un triste exemple. D'ailleurs, les responsables français de la sûreté nucléaire eux mêmes, ASN et IRSN, ont reconnu qu'un accident grave était possible en France.
Nous souhaiterions donc rappeler à nos détracteurs qu'au delà d'une critique justifiée et que nous admettons volontiers sur la justesse de nos calculs, il n'est pas sain d'invoquer les exigences de l'éthique comme ils le font pour justifier des propos certes lénifiants mais qui n'ont qu'un caractère d'opinion très subjective.
A noter enfin que Benjamin Dessus, contrairement à ce qu'affirment les auteurs, n'a jamais appartenu au CEA.

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