Vivres coupées pour les vieux immigrés

Moncef Labidi, fondateur du Café social, s'indigne de la traque que font subir les différents organismes de protection sociale français aux retraités issus de l'immigration.
Moncef Labidi, fondateur du Café social, s'indigne de la traque que font subir les différents organismes de protection sociale français aux retraités issus de l'immigration.

 

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puceinvite.jpgDes vieux migrants sont traqués. C'est une chasse sans merci à laquelle se livrent les contrôleurs de la Caisse nationale d'assurance vieillesse (CNAV), de la Mutualité sociale agricole (MSA), de la Caisse d'allocations familiales (CAF) et de la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM), sans oublier les agents des impôts. Ces techniciens n'hésitent pas à recourir à des contrôles discriminatoires et des pratiques brutales, d'ailleurs fermement dénoncés par la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde) dans une délibération du 10 mars 2010.

Leur cible de choix: les vieux migrants bénéficiaires ou éligibles à l'Allocation solidarité personne agée (ASPA). En effet, ces retraités «navettent» entre ici et là-bas, méconnaissent leurs droits et ne savent pas se défendre face à une administration qui les maltraite souvent.

Aujourd'hui, cette traque ciblée et méthodique a atteint des sommets d'indignité. Une situation qui a conduit, un peu partout en France, des collectifs, des associations et des militants des droits de l'Homme à se mobiliser pour dénoncer cette chasse aveugle et exiger respect et dignité pour ces anciens travailleurs immigrés devenus des boucs émissaires.

Pourtant, cette génération d'hommes et de femmes a contribué à reconstruire la France d'après-guerre. Beaucoup se sont épuisés et se sont usés la santé sur des postes de travail pénibles, dangereux et mal rémunérés. Aujourd'hui, ils vieillissent seuls, dans la précarité.

Pour bon nombre d'entre eux, la faiblesse du montant de la retraite perçue en France leur assigne un statut de pauvre. Car avec moins de 700 € mensuels, survivre et faire vivre la famille -qui reste encore à charge au pays- est un exercice de renoncement: il leur faut se passer des soins élémentaires, se priver et se serrer la ceinture, se terrer, se murer dans un silence résigné et «s'invisibiliser».

Décider de couper brutalement l'ASPA ou l'APL, souvent les deux en même temps, à la faveur d'un contrôle de résidence (6 mois et un jour de présence sur le territoire national), exiger le remboursement des sommes prétendument indues, jusqu'à 23 000 € pour certains: c'est une reconduite à la frontière forcée. Une mise à mort sociale garantie.

Privés de ces aides indispensables, «diminués», les vieux migrants n'ont d'autre choix que de devoir rentrer au pays. Serait-ce le rappel d'une invitation déjà lancée de longue date de faire la valise? Dans ces conditions, c'est pour eux un rendez-vous avec la honte et le sentiment d'échec. Qu'ont-ils finalement gagné de l'immigration après des années à goudronner les routes, élever des immeubles, assembler des voitures, ramasser les ordures...?

Les vieux migrants seraient-ils des fraudeurs? Que dire alors des droits à jamais perdus à cause d'employeurs peu scrupuleux, qui n'ont pas déclaré des années de cotisation? Que dire de la mise en danger de la santé de milliers de personnes, par une exposition à l'amiante, aux vapeurs chimiques, qui se sont ensuite éteintes discrètement, sans demander de compte à personne?

Pour ces vieux migrants aujourd'hui retraités, pouvoir repartir au pays afin de renouer avec la famille, s'offrir un peu de répit et s'entourer de l'affection des leurs est un droit. Pouvoir revenir ensuite pour retrouver leurs soignants et leurs repères est aussi l'expression d'un droit inaliénable. Une liberté non-négociable, car la seule qui leur reste.

Vulnérables parmi les vulnérables, pauvres et précaires, des milliers de vieux migrants ont «le corps ici et la tête là-bas». Il y a une carence dans leur prise en charge par les dispositifs de droit commun (logement, santé, prestations, loisirs...). Ils ont été oubliés par les schémas gérontologiques (peu de schémas s'y sont intéressés). Ce sont des oubliés de l'intégration.

D'ailleurs, les jeunes que l'on dit «issus de l'immigration», néanmoins des citoyens français, ne manqueront probablement pas de demander des comptes un jour. Il y a en effet matière à s'interroger: qu'a-t-on fait de leurs anciens? Et à s'en indigner.

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