Le sang (quand il bout)

Hélène Delavault a prêté sa voix à tant d’héroïnes ! De Carmen à la « poupée de cire » de Gainsbourg. Aujourd'hui, la chanteuse lyrique et comédienne française lance un cri civique. Elle prend sa plume pour coucher sur le papier ses « réflexions au sujet du projet de cette loi dégoûtante (mot choisi), et absurde », qu'elle a envoyées à Annick Lepetit, sa députée PS de la 3e circonscription de Paris. Décoiffant et bienvenu...

Quand, le 24 décembre – veille de Noël, fête de l’arrivée sur terre, sur la paille, parce que tous les hôtels étaient pleins, d’un enfant démuni sensé être le Sauveur et réconciliateur de l’humanité (il paraît que c’est ça, la tradition chrétienne  de la civilisation occidentale) –, j’ai appris ce projet de loi séparant les citoyens en deux catégories, certains étant « plus égaux que les autres », mon sang n’a, comme on dit, fait qu’un tour !

Mon sang irriguant une peau blanche (avec tout de même quelques taches de rousseur héritées peut-être de quelque envahisseur viking du bas Moyen-Âge ?) de fille de Bretonne et de Bourguignon, qui a eu l’immense chance d’avoir été conçue et mise au monde dans un pays où on bénéficie des privilèges de santé, d’éducation, de droits sociaux, de liberté, de littérature, de bonne cuisine, etc. qu’il n’est pas nécessaire rappeler (quoique !). Seraient-ce mes vertus de fœtus méritant qui m’auraient valu ces « droits » ? Eh ! bien, non, j’ai juste, à la loterie de la grande foire aux spermatozoïdes, tiré le bon numéro. Le petit Jésus de la crèche n’avait pas eu cette chance, tant pis pour lui !

Bref, mon sang de blanche m’a brutalement rendue rouge de colère et j’ai aussitôt envoyé à ma députée, Mme Annick Lepetit (3e circonscription de Paris), qui se trouve être socialiste, la lettre suivante :


Madame,

Puisque vous représentez à l’Assemblée nationale la citoyenne de gauche que je suis, je vous prie de trouver ici mes réflexions au sujet

du projet de cette loi dégoûtante (mot choisi), et absurde de toutes façons, sur la déchéance de nationalité, proposé à votre vote par le

Président, et qui me donne envie de pleurer.

Est-ce que notre président, que j'ai toujours eu envie de soutenir jusqu'à présent, regrette l'abolition de la peine de mort, et préfère

faire faire le job par l’Algérie?

Est-ce qu'il pense que ça va empêcher un seul djiadiste de se faire sauter pour cracher sa haine de l'Occident?

Et quel signé envoyé à tous ces jeunes Français qui ont du mal à se sentir partie de notre « communauté »?

Je vous prie instamment de ne pas voter cette loi.

A vous, en amitié que je voudrais pourvoir continuer de dire socialiste.

Il se trouve que je suis, moi aussi, socialiste, j’ai même ma carte du parti, et je continue à penser que c’est là qu’est ma place, en tout cas dans mon vote, sinon dans la « famille » des militants (on verra si on peut encore s’en sentir membre). Et c’est pourquoi j’ai cru rêver, enfin vivre un cauchemar, et mon sang a, cette fois, failli virer au noir quand j’ai entendu notre Premier ministre déclarer que le rappel des grandes valeurs était une attitude d’ « égarement » !

C’est quoi, alors, ces valeurs de la civilisation dont nous prétendons être fiers ?

Je pense à tous ces professeurs, que j’admire, chargés d’enseigner, difficilement, aux jeunes gens, désignés maintenant comme Français sous condition, ce que c’est que la République, et comme c’est beau et bon d’y adhérer et de fabriquer du « vivre ensemble », et comme on est supérieurs parce que nos arrière-grands-pères ont fabriqué un de nos 365 fromages.

Je pense aux citoyens, mes frères humains, de (par ordre alphabétique) l’Algérie, la Belgique, l’Egypte, les Etats-Unis, la Libye, le Maroc, le Royaume-Uni, la Tunisie, la Turquie, la Syrie, le Yémen, etc., j’en oublie, pardon, à qui l’on voudrait sans doute « refourguer » les criminels, en les enjoignant de se charger de les punir comme on pense qu’on n’a plus le droit de le faire chez nous. (Ah ! c’était le bon temps, l’écartèlement et la roue en place de Grève ! au moins ça faisait des exemples.)

En 1989, j’ai élaboré et chanté un spectacle que j’avais intitulé « La Républicaine », qui célébrait l’émergence des droits de l’Homme (rassurez-vous, j’inclus les femmes dans le concept). Cela m’a valu quelques jets de gaz lacrymogène et de peinture bleue (pour tenter de colorer mon sang peut-être ?) de la part de quelques crétins de la mouvance extrême-droitiste.

Ce n‘était pas trop grave en comparaison de ce que subissent maintenant les défenseurs de la liberté et du droit dans d’autres pays que le nôtre.

Alors, oui, je me réjouis d’avoir le privilège de bénéficier des droits et des plaisirs accordés au Français, je n’ai aucune raison d’en être fière, je n’ai rien fait pour mériter ça, j’ai juste eu cette chance, et je voudrais pouvoir me réjouir qu’il en soit de même pour tous les habitants de cette planète si menacée.

Parce qu’elle est menacée, sur tous les plans, et sans parler de ce que nous ne faisons pas pour le climat. Je ne veux pas faire partie de l’espèce menaçante.

Je voudrais bien n’entendre parler de sang et de sol que quand il s’agit de faire fleurir les roses.

 

Hélène Delavault *

 

* Cantatrice et comédienne, Hélène Delavault a campé (en alternance avec Zehava Gal et Eva Saurova) la Carmen de Peter Brook au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris Xe) en 1981-1982. Premier prix du CNSM (1977), interprétant Monteverdi et Betsy Jolas en passant par Offenbach et Satie, Hélène Delavault aime à faire sauter les barrières de la musique dite classique, s’aventurant avec vaillance jusqu’au cabaret –Le Tango stupéfiant, 1983 – et se mesurant à Yvette Guilbert – L’Absinthe, 1992, avec au piano Irène Aïtoff (1904-2006), dernière accompagnatrice de la chanteuse de Madame Arthur. En 1989, Hélène Delavault a été attaquée par un groupuscule royaliste alors qu’elle jouait au Bouffes du Nord La Républicaine, spectacle en hommage à la Révolution française.

Le 29 mars 2016, Hélène Delavault créera, à la fondation de l’Allemagne (Maison Heinrich Heine) de la cité internationale du boulevard Jourdan (Paris XIVe), Apocalypse Café. Sous-titré Un cabaret européen, ce spectacle retracera les années 1920 à Berlin et à Paris, sur fond de montée des extrêmes et de perte des repères politiques et moraux ; avec mise en exergue cette citation de Picabia qui n’est pas sans échos ultra contemporains : « Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de changer de direction. »

 

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