Vivre dans la dignité : du droit aux actes

A la veille de l'anniversaire de l'appel de l'Abbé Pierre, Xavier Emmanuelli fait le point sur l'état du droit au logement en France. Le président du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées s'indigne de la résignation face aux atteintes aux droits fondamentaux et en appelle à une « insurrection des consciences », pour « transformer l'indifférence face à la souffrance de l'autre [en] implication de chacun ». 

A la veille de l'anniversaire de l'appel de l'Abbé Pierre, Xavier Emmanuelli fait le point sur l'état du droit au logement en France. Le président du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées s'indigne de la résignation face aux atteintes aux droits fondamentaux et en appelle à une « insurrection des consciences », pour « transformer l'indifférence face à la souffrance de l'autre [en] implication de chacun ». 


Il est 21 heures. Dans un hôtel low-cost de grande banlieue, un enfant d'une famille expulsée termine ses devoirs dans le couloir, rallumant la lumière au rythme de la minuterie. A l'autre bout de la ville, des frères et sœurs s'endorment dans un baraquement de tôles, la peur au ventre de penser que demain matin, peut-être, les forces de l'ordre viendront raser leur bidonville. Ailleurs, une famille pousse la table du dîner pour dérouler les matelas moisis par l'humidité dans une pièce trop petite. Bienvenue en France, au XXIe siècle, où depuis plus de trente ans, et malgré un doublement de la richesse nationale, « c’est la crise ». Une crise permanente, qui permet de justifier les atteintes aux droits fondamentaux.

Est-ce la peur ou la résignation ? Comment se fait-il qu’une majorité de Français ne s'indigne plus devant la régression sociale programmée et les atteintes récurrentes à la dignité de tous ? Peut-être que chacun, pour protéger les siens, préfère fermer les yeux sur ces drames humains quotidiens, de peur qu'un jour ce ne soit son tour ? Depuis le choc pétrolier, la cohésion de la société française se fracture, laissant des groupes entiers à la dérive. Malgré les nombreux dispositifs de soutien et de lutte contre l’exclusion, les conditions de vie des plus faibles sont devenues insupportables. Car la crise n’est pas la même pour tous. L'accumulation des richesses par une minorité ne cesse de priver la majorité des citoyens des revenus de la croissance : entre 2008 et 2010, selon l’Insee, les 10% les plus pauvres ont perdu 520 millions d’euros, alors que les 10% les plus riches se sont enrichis de 14 milliards. Notre pays détient assez de richesses pour assurer les droits fondamentaux de ses habitants. Elle a bon dos la crise ! 

Pourquoi feindre de l’ignorer plus longtemps ? Pourquoi avaler sans broncher ce cocktail d'ignorance et de peurs, grand pourvoyeur de boucs émissaires, de rejets et de racismes ? Voir des responsables en faire leur ligne politique par simple électoralisme est un indicateur préoccupant. Et la montée du FN n’est qu’un symptôme pour un corps social malade. On ne construit pas l’espoir sur la chasse aux plus faibles et le repli sur soi, mais bien par le maillage de nouvelles solidarités collectives à tous les échelons de notre société. 

La défense des droits fondamentaux peut occuper toute une vie. C’est le cas lorsqu’on lutte pour le droit au logement. Après des années de combat associatif, et un portage du concept par le Haut comité pour le logement des personnes défavorisées, une loi sur le « droit au logement opposable » était adoptée en 2007, ciblant un responsable : l'État, et une obligation : le relogement effectif des requérants.

Pourtant, selon les derniers chiffres nationaux, à ce jour 48 167 requérants sont toujours en attente de relogement depuis une ou plusieurs années, entraînant plus de 4 000 condamnations de l'État par an pour non-respect de la loi Dalo. Au-delà des effets de la crise de l'offre de logements, les causes se trouvent surtout dans la dispersion des responsabilités entre l'État et les différents niveaux de collectivités territoriales. Ce droit, initialement conçu comme une contrainte imposée à l'action publique, s'est transformé en un simple objectif en concurrence avec d'autres.

L’application des décisions relatives à l’hébergement est également défaillante : un tiers seulement donne lieu à une proposition d'hébergement. Mais le non-respect du droit à l’hébergement touche également de nombreuses familles à qui le SAMU social n’est plus en capacité d’apporter la réponse immédiate et inconditionnelle prévue par la loi.

Enfin, on constate une défiance croissante des élus et habitants envers les personnes reconnues au titre du Dalo. Pourtant, les études soulignent une similitude remarquable entre occupants du parc social et ménages reconnus prioritaires, dont près de la moitié sont salariés.

Le doit au logement est en péril. Derrière chaque dossier Dalo, se joue un drame humain aux conséquences inestimables. Combien de temps les pouvoirs publics vont-ils continuer dignorer les lois de notre pays? 

Mon objectif n'est pas de mettre en cause tel gouvernement, ou tel ministre, mais plutôt chacun d'entre nous. Car c'est en temps de crise que nos valeurs humanistes doivent prendre tout leur sens. De nouvelles lois ne suffiront pas, c’est une « insurrection des consciences » et une mobilisation générale dont nous avons besoin. Il faut transformer l'indifférence face à la souffrance de l'autre par l'implication de chacun. Les problèmes sont complexes, et les réponses simplistes contribuent à la régression collective. Avant de nous quitter, un grand résistant appelait à l’indignation générale. Je rajouterais : aux actes, citoyens ! Ouvrons les yeux et agissons. Dans les lieux de pouvoir, autour de nous, dans nos quartiers, sur nos lieux de travail ! Agissons pour porter l'espoir. L'espoir d'une société qui respecte enfin la dignité humaine.

Xavier Emmanuelli, ancien secrétaire d'Etat chargé de l'action humanitaire d'urgence (1995-1997), fondateur du Samu social de Paris et président du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées (depuis 1997)

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