Billet de blog 30 avr. 2012

Il faut sauver RFI

« A la veille du scrutin présidentiel, nous demandons au chef de l’Etat le gel républicain d'une réforme [la fusion de RFI et de France 24, NDLR] qui, selon nous, nécessite un audit stratégique et financier d’ensemble ». Par Catherine Trautmann, Catherine Tasca, Jack Lang, anciens ministres de la Culture et de la Communication, et Jean-Noël Jeanneney, président de Radio France Internationale de1982 à 1986.

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« A la veille du scrutin présidentiel, nous demandons au chef de l’Etat le gel républicain d'une réforme [la fusion de RFI et de France 24, NDLR] qui, selon nous, nécessite un audit stratégique et financier d’ensemble ». Par Catherine Trautmann, Catherine Tasca, Jack Lang, anciens ministres de la Culture et de la Communication, et Jean-Noël Jeanneney, président de Radio France Internationale de1982 à 1986.


Il y a comme cela en France des dossiers que le gouvernement ne juge pas prudent de porter sur la place publique et qu’une poignée de fonctionnaires aux ordres se charge de diligenter dans le sens voulu.

Dans le secret des cabinets, on les appelle les petits sujets.

Le sort de Radio France Internationale (RFI) est de ceux-là.

On rappellera que RFI émet dans le monde entier en français et en douze langues étrangères, qu’elle compte près de 40 millions d’auditeurs, et que la qualité de ses mille collaborateurs ainsi que la rafraîchissante liberté de leur ton lui assurent crédibilité et influence, notamment dans toutes les régions du globe d’où sont absentes la liberté de la presse et l’indépendance des médias vis-à-vis des pouvoirs politiques et de l’argent.

RFI constitue également un trait d’union bienvenu entre les deux millions de Français établis à l’étranger et les réalités politiques, économiques, sociales, et culturelles de leur patrie. Enfin, RFI est un acteur majeur de la francophonie.

Ce petit sujet-là, après des années d’irréprochable développement, aura connu d’abord une gestion irresponsable, ensuite des erreurs stratégiques particulièrement dispendieuses.

Une réforme s’imposait ; celle qu’aujourd’hui on tente d’imposer à marche forcée contre l’avis des personnels de RFI et, plus généralement, des professionnels de l’audiovisuel, était la seule qu’il eût fallu éviter.

Le projet du gouvernement actuel consiste en effet à fusionner la fourmi –RFI– et la cigale –la télévision France 24. Corollairement, les collaborateurs de RFI sont priés de quitter la Maison de la Radio, lieu mythique et fédérateur de la radio française de service public, pour s’installer dans un immeuble de bureaux anonyme et en piètre état, proche des locaux de France 24.

Alors que cette mesure a pour justification les économies qu’elle permettrait de réaliser, force est de constater que c’est tout le contraire qui se produit : dès l’automne 2011, l’Inspection générale des finances évaluait à plus de 25 millions d’euros le coût du déménagement.

Pourtant, le président de la holding de l’Audiovisuel extérieur de la France (AEF), Alain de Pouzilhac, poursuit sa route cahoteuse en tentant de rendre irréversible une restructuration dont il sait que neuf candidats à la présidentielle sur dix ne veulent en aucun cas.

Cette fuite en avant fatale s’accompagne à RFI de la suppression d’émissions prestigieuses, de l’interdiction d’antenne de voix connues, de la rétrogradation de cadres journalistes.

A la faveur du petit sujet RFI, se révèle à nouveau une certaine conception de l’audiovisuel public, qu’il s’agisse de la nomination de ses dirigeants, de l’influence de ses programmes, ou de la relation avec ses journalistes. Au-delà, c’est un mode de gouvernance et une interprétation de la démocratie qui sont en cause. L’expérience irremplaçable d’une radio créée il y a trois quarts de siècle est rejetée. L’adhésion des personnels à la réforme n’est pas recherchée. Les consultations sont donc formelles. L’affaiblissement de RFI devient une condition de réussite de l’émergence de France 24. Les bonnes images devraient chasser les mauvaises ondes, quand RFI a une audience et que France 24 ne dispose encore que d'une très faible couverture.

Comment en est-on arrivé à cette situation ? Elle est en fait le résultat d’une vieille ambition, celle de la création d’une CNN à la française, chaîne d’information en continue présente sur l’ensemble de la planète. Longtemps ce projet est resté dans les limbes, sa sortie des cartons s'est avérée plus que risquée. Tenter avec des longueurs de retard de lancer une nouvelle chaîne sur un marché déjà mature, hyperconcurrentiel (27 000 chaînes de télévision dans le monde, dont 57 chaînes d’information en continu à vocation internationale), avec des coûts d’entrée élevés, était en soi un objectif discutable. Nier les concurrences de voisinage (Euronews ou TV5 monde) était une erreur. Sortir France 24 du giron de France télévision pour créer des synergies fondées sur une intégration radio et télévision en était une autre. Imaginer, en pleine crise de nos finances publiques, la création d’une nouvelle société anonyme AEF, holding regroupant les participations dans RFI, France 24, MCD et TV5 monde devenait alors une aventure à la fois audiovisuelle et budgétaire. Fusionner RFI et France 24 s’impose encore moins, y compris dans l’esprit de la réforme. Des prestations croisées entre les deux sociétés peuvent en effet constituer des gisements d’économies.

Quel est donc le véritable objectif de cette fusion ? Probablement de devenir le paravent d’une réalité peu avouable : depuis 2008, RFI est la vache à lait du développement de France 24. Elle supporte l’essentiel des efforts d’ajustement (cf: plans de départ volontaires) : entre 2008 et 2011, sa masse salariale a ainsi diminué de 7,9 % alors que celle de France 24 augmentait de 21,8 %.

Cette tendance se poursuit bien évidemment et l’entêtement ne semble plus avoir de prix. Au-delà des estimations de l’automne dernier, le déménagement non justifié de RFI pourrait coûter aujourd’hui dans les 30 millions d’euros, chiffre exceptionnel pour une telle opération. La perte de recettes pour Radio France, qui n’a nul besoin des locaux libérés, sera pérenne. L’Inspection générale des Finances, dans son rapport d’octobre 2011, évaluait à 54,2 millions d’euros la « zone d’incertitude budgétaire pour la période 2011-2013 », c’est-à-dire le risque de besoin de financement additionnel. A combien sommes-nous aujourd’hui, probablement plus ? Quel décideur politique peut-il laisser le responsable d’une société publique accélérer une réforme sur de telles bases, une réforme qui va coûter plus tout en détruisant les réussites existantes ?

Anciens ministres en charge de l’audiovisuel, nous élevons nos voix contre cette réforme et la façon dont elle est mise en œuvre. C’est d’une fierté de la France qu’il s’agit, de son image et de son influence, d’hommes et de femmes talentueux au service de l’information et donc de la démocratie, mais aussi de nos finances publiques. Préservons RFI ! N'amputons pas le service public ! A la veille du scrutin présidentiel, nous demandons au chef de l’Etat le gel républicain d’une réforme qui, selon nous, nécessite un audit stratégique et financier d’ensemble. RFI a une âme, et l’âme d’une radio, on la reconnaît au bruit qu’elle fait quand elle s’en va…

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