On ne sait jamais ce qu'on filme

Le réalisateur Mathieu Bareyre et l'ingénieur du son Thibaut Dufait nous ont adressé une vidéo de la place de la République, tournée lors de la nuit du jeudi 28 au vendredi 29 avril. « Quelle stupeur fut la nôtre, le lendemain, de découvrir tout ce que contenait ce plan… », écrivent-ils. Nous leur avons demandé un décryptage pour l'accompagner.

On ne sait jamais ce qu'on filme, un film de Matthieu Bareyre et Thibaut Dufait

Le soir du 28 avril 2016, nous étions place de la République en train de réaliser un repérage de nuit pour mon prochain film, L'époque.

Peu après une heure du matin, des tirs nourris de grenades lacrymogènes ont dispersé en quelques minutes la foule rassemblée auprès d'un feu, au pied de la statue centrale. Ce plan a été tourné à 1h37 du matin (date du rush), alors que la place venait d'être entièrement vidée sous l'effet d'un dispositif policier comportant plusieurs centaines de CRS. Je n'ai rien vu sur le moment, je croyais faire un plan d'ensemble sur une ligne de CRS qui se restructurait. Quelle stupeur fut la nôtre, le 29 au matin, de découvrir tout de ce qui se cachait dans le détail du plan...

D'où la nécessité de monter ce film en deux temps : un premier pour l'exposition du document brut, plan-séquence à peu près fixe ; un second dans lequel une suite de recadrages s'attachent à révéler les gestes qui pourraient passer inaperçus à la première vision.

Il faut aussi parler de ce que nous n'avons pas pu montrer. Le plan fut tourné quelques minutes avant une charge d'une grande violence, à l'entrée du boulevard Voltaire et de la rue de la République, près du restaurant "La Taverne" où plusieurs dizaines de manifestants venaient d'être relégués. C'est alors que plusieurs CRS nous ont empêché de filmer une personne blessée au crâne et qui saignait abondamment. Tape latérale dans la caméra, coup d'épaule, disposition des boucliers pour obstruer la vision, mise en place d'un dispositif de "bulle" par la venue de renforts, aveuglement de l'optique grâce à des lampes au faisceau puissant : jusqu'à m'administrer un coup de pied pour me faire partir, les CRS ont, pendant ces quelques minutes, tout fait pour que nous ne puissions rien filmer de ce qu'il était en train de se dérouler.

Et c'est ainsi qu'en France, un invisible se constitue.

Face à cela, le cinéma peut encore décélérer, recadrer, rendre visible ce qui est passé sous nos yeux : revoir.

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