Billet de blog 30 mai 2011

Le nouvel indicateur de «mieux-être», trop individualiste

Co-présidente du Forum pour d'autres indicateurs de richesse (FAIR), Florence Jany-Catrice met en garde contre les carences qui affectent le nouvel indicateur de «mieux-être» récemment mis en place par l'OCDE, qui aboutit selon elle à une vision «individualiste du mieux vivre-ensemble» dans laquelle le citoyen demeure absent.

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Co-présidente du Forum pour d'autres indicateurs de richesse (FAIR), Florence Jany-Catrice met en garde contre les carences qui affectent le nouvel indicateur de «mieux-être» récemment mis en place par l'OCDE, qui aboutit selon elle à une vision «individualiste du mieux vivre-ensemble» dans laquelle le citoyen demeure absent.

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Depuis plusieurs décennies, les principaux outils de la régulation publique, en particulier le produit intérieur brut (PIB) et la croissance, sont interrogés et controversés. Les réflexions sur ces questions ont été largement médiatisées par les travaux de la commission Stiglitz qui a, dans son rapport de 2009, proposé de nouveaux éclairages pour quantifier ce que serait la richesse collective ou le bien-être individuel.

Les raisons de cette controverse sont maintenant bien connues et tiennent à deux aspects principaux. D'une part, l'extrême hétérogénéité des situations individuelles liée à l'accroissement des inégalités socio-économiques met en tension le rapport des individus à un espace de référence commun: il devient difficile de s'adosser à un indicateur moyen, qui «parle» de moins en moins à chacun. D'autre part, les raisons de ces controverses tiennent à l'usage excessif de ces indicateurs-phare dans les jugements de la richesse et du progrès, en tant que mesure du bien-être. Ces excès sont liés à la quantophrénie qui guette nos sociétés, et au fait que ces agrégats économiques sont devenus des outils de pilotage automatique, faisant basculer des indicateurs de moyen en finalité (il faut de la croissance pour la croissance).

L'initiative récente de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) -voir le le Monde du 25 mai- visant à lancer un indicateur de mieux-être constitue une réponse à ces deux limites, mais celui-ci fournit, ce faisant, bien d'autres sujets de controverses possibles. Pourquoi?

D'abord, l'organisation internationale enrichit la notion de mieux-être d'une batterie d'indicateurs qui viennent, en quelque sorte, incarner le concept: le mieux-être d'une nation serait, pour l'OCDE, la combinaison d'une série de dimensions: logement, revenu, travail et emploi, éducation, santé, sécurité, équilibre temps de travail-temps familiaux, environnement, gouvernance, et satisfaction. Jusqu'ici rien à redire, si ce n'est qu'un indicateur composite qui regroupe autant de dimensions prend le risque de rendre substituables des dimensions qui ne le sont sans doute pas toutes: les irréversibilités produites par une faible qualité environnementale peuvent être, dans un tel indicateur, compensées par de plus gros revenus. Dans la réalité, ce n'est plus si sûr. Là où le bat blesse vraiment, c'est dans le choix des variables. Toutes les dimensions en effet sont exprimées par une ou deux variables, la plupart du temps dites «objectives», à l'exception de la satisfaction de vie qui repose sur une mesure subjective. Dans la vision de l'OCDE, le mieux-être au logement dépendrait de la taille du logement et de son équipement en sanitaire. La dimension des revenus serait renseignée par une combinaison d'une variable de revenu disponible moyen et du patrimoine financier des ménages. Le mieux-être au travail serait dépendant du taux d'emploi et du taux de chômage de longue durée, l'éducation du taux de scolarité et des compétences en lecture.

Ensuite, en mettant à disposition de chaque individu un calculateur qui lui permet, de manière assez instantané, de mesurer son indice de mieux-être personnel, l'OCDE individualise la mesure, elle apaise ainsi la controverse collective sur l'agrégat économique, et permet à chacun de se faire «son» idée du bien-être des pays. Mais cette démocratisation de l'outil n'est qu'illusoire puisque seule la pondération des variables est modifiable, ce qui constitue peut-être une avancée, mais mince. Les variables sélectionnées ne sont pas l'expression d'un choix de valeurs qui seraient constitutifs d'un bien-être collectif, de la préservation de biens communs ou de celle de la santé sociale. Ces variables expriment pour partie un mieux-être dans l'accès à toujours plus pour la moyenne des individus (toujours plus de revenus, de patrimoine financier, de grands habitats) indépendamment de la qualité, et indépendamment de la qualité des institutions de protection collective. Rien par exemple sur la qualité des emplois, rien sur l'insoutenabilité des inégalités, rien sur la protection sociale des individus et la solidarité.

S'il faut apprécier que cette initiative soit l'occasion de déplacer le regard d'un indicateur de croissance économique qui a perdu ses lettres de noblesse vers des indicateurs plus composites, le résultat auquel il aboutit met en avant une vision individualiste d'un mieux-vivre ensemble.

Cela nous rappelle que la quête de sens collectif sur le bien-être ne se décrète pas et qu'il nécessite que soient pensées les conditions par lesquelles une autre vision citoyenne puisse émerger. Celles-ci ne peuvent s'accommoder de dispositifs technocratiques dont les citoyens sont absents.

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