Goulag, une mémoire convalescente

«Alors que Vladimir Poutine inaugure son troisième mandat, (...) diverses initiatives mémorielles devront être suivies de près. Car la Russie actuelle, à divers égards, confirme (que) la reconnaissance officielle des crimes du passé est une étape nécessaire à tout processus de démocratisation.» Par Kora Andrieu, chercheur, spécialiste des questions de réconciliation nationale.

«Alors que Vladimir Poutine inaugure son troisième mandat, (...) diverses initiatives mémorielles devront être suivies de près. Car la Russie actuelle, à divers égards, confirme (que) la reconnaissance officielle des crimes du passé est une étape nécessaire à tout processus de démocratisation.» Par Kora Andrieu, chercheur, spécialiste des questions de réconciliation nationale.


 

 

Donner une estimation précise du nombre de victimes de la répression politique en Russie soviétique n’est toujours pas chose facile, en partie à cause du contrôle persistant de l’Etat sur les archives, des multiples tentatives de réécriture du passé, et du nombre de fosses communes encore inexplorées. On peut toutefois sans crainte affirmer que Staline serait responsable, à lui seul, de la mort de 25 millions de Soviétiques, et que les « purges » de 1935-38 ont tué plus de 1,7 million de personnes en Russie. Entre 1935 et 1941, près de 19 millions de citoyens ont été envoyés dans les camps de travail, ou Goulag. Pourtant, aucun monument d’envergure nationale ne commémore encore ces victimes. Le seul musée de la Terreur, Perm-36, se trouve à plus de 1 500 kilomètres de Moscou, et est principalement financé par des organisations internationales. L’Etat fédéral, lui, n’a jamais mis en œuvre une politique de mémoire de ce passé, qui serait représenté par exemple à travers des monuments, des musées, ou des cérémonies du souvenir. Pis, il l’a instrumentalisé au gré de ses besoins politique.

Les responsabilités de l’Etat dans la Terreur n’ont jamais été ouvertement reconnues par les administrations successives du pays. Dès 1956, lors de la déstalinisation, Khrouchtchev prenait bien soin, tout en attribuant certains torts à Staline, d’éviter toute accusation massive qui remettrait en cause la légitimité même du programme communiste. Gorbatchev, en dépit de ses souhaits de libéralisation, refusa toujours, pour éviter de trop diviser un pays fragile, ce qu’il appelait « l’auto-flagellation » au sujet de ces mêmes crimes. Si la Constitution de 1991 mentionne certes un « Etat totalitaire », en référence au régime soviétique,  celui-ci reste anonyme, et aucune hiérarchie des responsabilités n’a jamais été clairement dressée. Le « procès du Parti Communiste », en 1992, aboutit au même échec. La dimension nationale, auto-infligée, des violences, apparaît ici comme un obstacle à la perpétuation d’une mémoire collective dans le vécu national russe. Les Russes ne pouvaient que s’accuser eux-mêmes, contrairement aux Tchèques, aux Baltes ou aux Polonais, qui ont reporté, eux, toute la responsabilité des violences passées sur « l’envahisseur soviétique ».

Un lourd héritage du secret, longuement entretenu par l’ère soviétique, pèse également sur la mémoire des violences du passé. Sous Staline, lorsqu’un membre du parti était éliminé, toute ses traces disparaissaient : il était noirci sur les photos, son nom était coupé des rapports officiels, des ouvrages et des encyclopédies. Par ailleurs, les archives ne furent que partiellement ouvertes à la chute du régime, et demeurent encore largement contrôlées par l’Etat. L’exhumation des fosses communes n’a été que partielle : débutée pendant la glasnost, son rythme a beaucoup ralenti depuis. La libéralisation culturelle, sous Gorbatchev, s’accompagna d’un profond besoin de reconstitution de la mémoire historique. La mémoire du stalinisme s’intègre alors plus directement dans la vie collective, au théâtre, au cinéma, à la télévision ou dans la littérature. Les personnes condamnées jusqu’alors au secret prennent enfin la parole, racontent leurs expériences. Les débats historiques font rage, au point que l’épreuve d’histoire a dû être annulée en 1988, faute de manuel crédible pour les élèves.

Cette catharsis mémorielle s’arrêta, pourtant, avec les difficultés de la transition dans les années 1990 : guerres de Tchétchénie, crise économique, perte d’influence sur la scène internationale, contribuent au déclin de l’anti-stalinisme. Aujourd’hui, le manque d’éducation et de connaissance sur le passé, faute d’un récit national consensuel, impactent durement la mémoire des répressions. En 1995, déjà, une enquête du Carnegie Endowment for International Peace, montra que seuls 34% des étudiants du secondaire comprennent ce que veut dire « Goulag », contre 82% en 1992. Selon le même groupe, en 2011, 90% des étudiants russes étaient incapables de donner le nom d’une seule victime des camps de travail. Le nouveau manuel d’histoire promu par le gouvernement de Poutine en 2007 ne va pas arranger les choses : pour éviter « l’auto-flagellation », dangereuse pour l’unité de la « Grande Russie », il renforce la figure de Staline comme héros de la Seconde Guerre mondiale.

Le complexe du monument-musée pour les « Défenseurs Héroïques de Leningrad » Place de la Victoire à St Petersburg. Contrairement © KA Le complexe du monument-musée pour les « Défenseurs Héroïques de Leningrad » Place de la Victoire à St Petersburg. Contrairement © KA

Poutine semble avoir très tôt compris l’importance du « capital symbolique » représenté par une réhabilitation du passé stalinien. Dès son arrivée au pouvoir, il réhabilite l’hymne national soviétique et met en circulation des pièces de monnaie à l’effigie de Staline. Si, dans ce manuel scolaire officiel, les répressions sont certes mentionnées, sur quelques lignes, aucun chiffre n’est donné, et elles se voient justifiées au nom de la bonne cause : l’expansion de l’Empire, la révolution culturelle et l’industrialisation du pays. Staline devient une sorte de Pierre le Grand contemporain, « le leader le plus efficace de l’URSS » et, surtout, le vainqueur de la « Grande Guerre patriotique ». Lors d’une conférence de presse donnée pour la parution de ce manuel d’histoire, Poutine reconnut qu’il y avait certes eu dans le passé russe « des pages sombres » mais ajouta que « toutes sortes de choses arrivent dans la vie d’un Etat, et nous ne pouvons pas nous permettre d’être rongés par la culpabilité ».

Le Président Medvedev semble avoir d’abord suivi la même politique mémorielle. En mai 2009, il créa en effet une « Commission Vérité pour contrer les tentatives de falsifier l’histoire qui portent atteinte aux intérêts de la Russie » (sic).  Les membres de cette commission sont essentiellement des anciens dirigeants du KGB et des hautes personnalités du Kremlin, dont le but avoué est de renforcer le rôle héroïque de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale et d’interdire par la loi toute comparaison entre Hitler et Staline. La Commission apparaît ainsi comme une réaction à l’initiative de l’Union Européenne qui, en 2009, affirma officiellement que l’URSS et l’Allemagne nazie étaient les deux responsables de la Seconde Guerre mondiale. Elle vise également les mémoires nationales des Etats Baltes et d’Europe de l’Est, qui font des Soviétiques des envahisseurs au même titre que les Allemands, et non des libérateurs, comme le voudrait le récit russe. La Commission de Medvedev, dont les conclusions sont encore attendues, révèle à quel point la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est sacrée en Russie : c’est même, vraisemblablement, la seule chose qui puisse encore unifier symboliquement la nation. A cet égard, le contraste entre le nombre de monuments, dans les grandes villes russes, à la mémoire  de cette guerre, et l’absence de représentations de la mémoire des crimes du communisme, est d’autant plus frappant.

D’un point de vue plus strictement politique, cette réhabilitation de la mémoire du stalinisme peut être vue comme un moyen pour le régime de justifier sa propre politique de violation des droits de l’homme : car si même la terreur stalinienne peut être justifiée par ses buts, pourquoi le gouvernement actuel ne pourrait-il pas, lui aussi, faire tout ce qui est nécessaire pour le « bien » du pays ? Pour les élites, une reconnaissance de la responsabilité de l’Etat russe dans les crimes du passé risquerait, au regard notamment de la situation en Tchétchénie, de placer encore plus le pays au cœur des critiques de la communauté internationale. Le passé semble donc avoir été coopté par les logiques politiques du présent.

C’est précisément cette continuité entre violence passée et présente qui est l’un des leitmotivs de l’association Memorial, fondée en 1988 par Andreï Sakharov. Celle-ci part du principe que l’amnésie collective et l’absence de repentir au sujet des crimes du régime soviétique minent la société russe actuelle, et freinent le processus démocratique en légitimant la continuation des violences. L'ONG cherche donc à articuler la réhabilitation de la mémoire et l'engagement dans l'espace public contemporain en faveur des droits de l'Homme, en particulier en Tchétchénie, au Daghestan ou en Ossétie. En l’absence de toute pratique mémorielle officielle, c’est ainsi à la société civile seule qu’est incombée la commémoration du passé russe. L’activité du groupe peut en effet correspondre à ce que l’on appelle, aujourd’hui, la « justice transitionnelle ». Car Memorial ne cherche pas seulement à ériger monuments, stèles et plaques commémoratives à la mémoire des victimes du stalinisme : elle a également obtenu le paiement de réparations aux victimes des répressions politiques, et contribue encore à établir la vérité sur le passé soviétique, notamment en établissant des listes de noms de disparus et en rassemblant, dans ses archives, tous les objets qui peuvent entretenir leur souvenir (lettres du Goulag, objets, photos..).

La pierre des îles Solovsky, en mémoire du Goulag du même nom, sur la place Lyubyanka à Moscou. © KA La pierre des îles Solovsky, en mémoire du Goulag du même nom, sur la place Lyubyanka à Moscou. © KA
Le premier acte fondateur de Memorial fut, en 1990, l’inauguration d’une pierre du Goulag des îles Solovetsky, sur la place Lyubyanka à Moscou, à la mémoire des victimes. Plus de vingt ans plus tard, celle-ci constitue encore l’unique « lieu de mémoire » des violences soviétiques dans la capitale russe.

Ce travail est d’autant plus impressionnant que Memorial, comme beaucoup d'ONG indépendantes en Russie, ne peut compter sur aucun financement public. Depuis sa création, elle a été sous pression constante du gouvernement. Poutine a cherché à la mettre sous tutelle en créant une « union des organisations non gouvernementales » qui rassemblerait toutes les associations du pays, en compromettant sérieusement leur indépendance. Les membres de Memorial sont constamment persécutés, voire assassinés, comme Natalia Estemirova, qui enquêtait sur les crimes commis par l’armée en Tchétchénie. En 2008, des hommes masqués et armés ont pillé les locaux de Memorial à Saint-Pétersbourg, volant toutes les archives qu’elle avait patiemment constituées sur le Goulag – le fruit de plus de 20 ans de recherche. Certains procès ont été ouverts à son encontre, notamment un procès pour « diffamation » par le petit-fils de Staline, Evgueni Djougachvili, auquel Memorial a dû payer 227 000 roubles de réparations.

En dépit de ces persécutions, Memorial survit, et promeut un mode alternatif du souvenir. Ainsi, malgré l’absence de toute politique mémorielle officielle, on compte en Russie 1 140 monuments « informels » construits pour les victimes du communisme. Lorsque des sites d’inhumation du régime stalinien, qui ont été pour la plupart abandonnés et n’ont jamais fait l’objet d’inventaire officiel, sont découverts par effet d’érosion ou à la suite de travaux publics, ce sont les bénévoles de Memorial qui, seuls, retrouvent les noms des disparus puis érigent des stèles commémoratives à leur mémoire.

Croix de bois dans le cimetière-mémorial de Sandarmokh, en Carélie. © KA Croix de bois dans le cimetière-mémorial de Sandarmokh, en Carélie. © KA
A Sandarmokh, en Carélie, elle a ainsi marqué chacune des fosses par de petites cabanes ornées d’une croix. Ces monuments sont souvent dessinés et construits par des artisans locaux, et sans aucune aide de l’Etat fédéral. A Krasny Bor, Memorial a identifié les noms de 1 193 victimes fusillées, et construit son propre petit monument : deux pierres pointues posées côte à côte, comme deux dents vers le ciel. D’autres sites, pourtant, restent encore nus : ainsi, rien ne marque le souvenir des 30 000 personnes trouvées dans une fosse commune près de Toksovo, où la jeunesse dorée de Saint-Pétersbourg aime encore venir se reposer et où se trouvent de nombreuses « datcha ».
Monument aux victimes de la répression, cimetière de Sandarmokh, Carélie © KA Monument aux victimes de la répression, cimetière de Sandarmokh, Carélie © KA

A l’avenir, l’une des plus grandes difficultés sera de constituer une liste exhaustive des noms de victimes. Memorial a en effet mis 20 ans pour établir une première liste de 2,5 millions de personnes. L’historien Nicolas Werth estime qu’il faudra encore un siècle et demi pour identifier les 15 à 20 millions d’individus condamnées et déportées par le régime. La plupart de ces morts n’ont pas de sépulture, et des fosses continuent d’être découvertes encore aujourd’hui sur des sites non protégés. Il manque une cartographie, un réel inventaire de ces sites, sur le modèle de ce qui a été fait en Bosnie. On ne connaît en effet, au total, qu’un tiers des fosses réparties sur le territoire russe. Or l’une des conclusions attendues de la « commission vérité » de Medvedev, dissoute en février 2012, pourrait être de renforcer le contrôle de l’Etat sur l’accès aux archives, rendant encore plus difficile un tel travail de mémoire.

La pression continue exercée tant par Memorial que par des acteurs internationaux, comme l’Union européenne, semble pourtant avoir eu certains effets. Ainsi en 2010, la Douma reconnaissait officiellement la responsabilité de Staline dans le massacre de Katyn. Un tel geste, certes important, n’a pas la même portée symbolique qu’une reconnaissance officielle des victimes du Goulag, puisque le massacre de Katyn fut perpétré contre des Polonais, et non contre les Russes eux-mêmes. La même année, le président Medvedev annonçait sur son blog la construction d’un musée national de la Terreur, d’envergure similaire au Musée Yad Vashem de Jérusalem. Il affirma que « ces millions de morts ne peuvent en aucune manière être justifiés par un but supérieur pour l’Etat », et que « la mémoire des tragédies nationales est aussi sacrée que la mémoire des victoires », prenant vraisemblablement ses distances avec l’approche de Poutine. Ce musée devait voir le jour dans la forêt de Kovalevsky, juste en dehors de Saint-Pétersbourg, où Memorial avait trouvé, en 2002, une fosse commune où reposent 4 500 victimes de Staline. Ce serait là la première fois que l’Etat russe financerait un grand projet mémoriel national. Pourtant, plus de deux ans après cette annonce, le projet n’a toujours pas avancé. Le lieu, qui était jusqu’ici une propriété du ministère de la Défense, va passer bientôt aux mains du gouvernement local : il risque donc de perdre son statut protégé et de devenir un site de construction. De la même manière, l’île Zayachi, sur la Neva, où est située la fameuse forteresse de Pierre et Paul, fait l’objet d’une controverse importante entre Memorial et le gouvernement fédéral : présentée officiellement comme une « Bastille » locale, la forteresse est aussi la première île de « l’archipel du Goulag », où une fosse commune a été trouvée, par l’association, en 2001. Le gouvernement refuse pourtant d’explorer davantage le site, et encore moins d’en faire un lieu de mémoire. Une route a déjà été construite au dessus de la fosse, vouée à devenir un parking pour les nombreux touristes qui visitent la forteresse.

Alors que Vladimir Poutine inaugure son troisième mandat, ces diverses initiatives mémorielles devront être suivies de près. Car la Russie actuelle, à divers égards, confirme le postulat premier de cette branche des droits de l’homme appelée « justice transitionnelle », selon laquelle la reconnaissance officielle des crimes du passé est une étape nécessaire à tout processus de démocratisation. Elle souligne également l’importance des initiatives mémorielles de la société civile, que la communauté internationale, et en particulier l’Union Européenne, se doit de continuer à soutenir. Le sociologue Maurice Halbwachs affirmait en effet que la mémoire collective avait besoin de s’enraciner dans un « cadre social » pour ne pas disparaître : se souvenir implique de s’attacher à un endroit physique particulier, pour donner collectivement sens aux mémoires individuelles. Sans cette forme de reconnaissance et de sanction sociales, la mémoire vive des individus risque bien de disparaître : « Un homme qui se souvient seul de ce dont les autres ne se souviennent pas ressemble à quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas. Comme la société s’irrite, il se tait, et à force de se taire, il oublie les noms qu’autour de lui personne ne prononce plus ».

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