Les murailles de Jéricho

« Aveuglés par leur opulence et leur toute-puissance, les financiers et dirigeants de l'oligopole mondial ne sauraient survivre à l'unité des peuples assemblés sous leurs fenêtres », pense-t-on communément au sein de la gauche révolutionnaire. Une erreur, selon l'historien Pierre Cornu, qui revisite ici le mythe de Jéricho et propose, pour faire tomber l'économie financière, de « faire revivre la plaine et les montagnes » alentour.

« Aveuglés par leur opulence et leur toute-puissance, les financiers et dirigeants de l'oligopole mondial ne sauraient survivre à l'unité des peuples assemblés sous leurs fenêtres », pense-t-on communément au sein de la gauche révolutionnaire. Une erreur, selon l'historien Pierre Cornu, qui revisite ici le mythe de Jéricho et propose, pour faire tomber l'économie financière, de « faire revivre la plaine et les montagnes » alentour.

 



Dans l'imaginaire collectif de la gauche révolutionnaire de ce nouveau siècle, habitée par le rêve d'abattre la domination de la finance mondiale pour instaurer enfin le règne des peuples, demeure étrangement quelque chose du mythe biblique de la prise de Jéricho, quand les Hébreux en armes virent s'effondrer les murailles de la ville au son des shofars de leurs prêtres et purent ainsi en investir les rues au plus grand désarroi de leurs ennemis.

Aujourd'hui, certes, la ville honnie a changé de nom et de lieu, prenant l'aspect d'un quartier d'affaires moderne aux tours orgueilleuses, mélange de Manhattan, de la City londonienne et de La Défense à Paris, mais l'essentiel demeure : la foi dans la capacité des mobilisations populaires à faire s'effondrer par la seule force de leur volonté les défenses de leurs ennemis. Aveuglés par leur opulence et leur toute-puissance, les financiers et dirigeants de l'oligopole mondial ne sauraient survivre à l'unité des peuples assemblés sous leurs fenêtres. Que la foule fasse entendre sa voix, que les camions-sono diffusent au maximum de leur puissance le répertoire des chansons de lutte, et les tours construites par la main du marché s'effondreront comme châteaux de cartes. Et de fait, les porte-parole de l'élite économique ne s'alarment-ils pas déjà de la menace révolutionnaire (ou tout du moins activiste) qui couve dans les masses précarisées et « indignées » de l'Europe en crise ?

S'il n'y a pas lieu de s'étonner de la résurgence des mythes antiques dans la modernité capitaliste, car ils sont nés justement pour dire et pour penser en toutes circonstances le rapport des hommes aux figures du pouvoir et du destin, il est intéressant de se demander pourquoi le mythe de Jéricho, en particulier, connaît une telle résurgence, malgré l'irrationalité apparente de sa structure narrative. D'une certaine manière, c'est déjà cette illusion du mythe de Jéricho que Karl Marx dénonçait dans son analyse de l'échec des barricades parisiennes de juin 1848, critique reprise et systématisée dans la tradition léniniste de défiance pour tout spontanéisme révolutionnaire au profit d'une discipline de fer et d'un travail silencieux de préparation de la conquête de l'appareil d’État. Ce qui n'empêcha pas, en 1936 comme en 1968 en France, des réactivations vigoureuses de la foi dans les mobilisations populaires sonores, à la fois menaçantes et festives, autour des lieux de pouvoir.

Certes, le mythe de Jéricho est l'un des rares qui mettent en scène le renversement de la fatalité de la domination, et la force de la foi collective. Les Hébreux rassemblés sous les murailles de Jéricho ne triomphent pas parce qu'ils sont nombreux ou bien armés, mais parce qu'ils sont unis, et qu'ils font un avec le dieu guerrier qui est la projection spirituelle de leur être collectif. L'espérance millénariste qui sous-tend le mouvement social européen depuis le basculement du continent dans la révolution industrielle et le marché auto-régulé au XIXe siècle n'est pas sans analogie avec ce schème antique, qui a pu servir aussi aux esclaves christianisés des champs de coton du Sud américain pour rêver leur émancipation de la maison du « maître ». Joshua fought the battle of Jericho, chante le gospel. Néanmoins, cela ne suffit pas à expliquer pourquoi cette croyance en la fragilité de la puissance se révèle aussi efficace dans le monde désenchanté et désagrégé de l'ère post-industrielle.

De fait, ce n'est pas tant dans la culture révolutionnaire héritée que dans la douloureuse spécificité du contexte actuel, fait de crise systémique, de destruction des solidarités et de trouble identitaire généralisé, qu'il convient de chercher l'explication de la régénération de ce mythe. En effet, le succès des grands rassemblements anticapitalistes depuis une vingtaine d'années, la vague des « indignés » et les mouvements Occupy sur les deux rives de l'Atlantique et le regain d'intérêt pour un discours politique plus combatif, en France notamment, ne doivent pas leurrer sur l'état du mouvement social : il n'est plus que l'ombre de lui-même, affaibli, divisé, déboussolé. Seuls quelques bastions syndicaux, comme certaines fédérations de la CGT en France, gardent l'héritage de la discipline collective et de l'esprit d'endurance construits dans la douleur au temps de la seconde industrialisation – celle du modèle usinier et du prolétariat de masse. Le reste : sociabilités et solidarités ouvrières, partis, presse politique, réseaux intellectuels et artistiques, est allé à vau-l'eau depuis les années 1970, sans qu'il serve à rien de jeter la pierre à tel ou tel. Les « anciens » des partis communistes de la 3e Internationale peuvent goûter le plaisir de voir à nouveau des drapeaux rouges envahir places et boulevards : leur raison sait que les armes les plus essentielles manquent à l'arsenal et que, en face, les intérêts du capital sont mieux défendus que jamais. Jéricho est aujourd'hui imprenable.

Que l'on mesure, en effet, l'importance historique du processus : c'est plus d'un siècle de réflexion, d'expérience, de patiente structuration, qui a été anéanti ou presque dans les brève décennies qui séparent le premier choc pétrolier en 1973 de l'effondrement de l'URSS en 1991, et qui ont vu la liquidation de la classe ouvrière en tant que force sociale dans les pays développés, et de l'horizon révolutionnaire comme grand récit structurant pour les peuples. La chape de plomb du stalinisme et la bureaucratisation des appareils ont certes une lourde responsabilité dans l'échec final du mouvement ouvrier européen ; mais elles ne sauraient occulter la cause principale, qui demeure la rupture brutale, entre 1968, apogée trompeur de la « cause du peuple », et l'arrivée au pouvoir de Raymond Barre en France (1976), de Margaret Thatcher au Royaume-Uni (1979) et de Ronald Reagan aux États-Unis (1981), du compromis établi en 1945 entre appareils d’État, mouvement social et patronat industriel des pays développés à économie de marché (PDEM), pour construire des sociétés d'abondance partagée dans une logique productiviste généralisée à l'ensemble des secteurs.

Usés jusqu'à la corde par trois décennies de course à la productivité – les bien mal nommées « trente glorieuses »–, la classe ouvrière et ses représentants n'ont pas compris, après le choc pétrolier, que leur heure était passée. Le patronat, de son côté, renseigné par ses comptables sur la baisse inéluctable du taux de profit lié aux productions pour le marché domestique d'une seconde industrialisation parvenue à saturation, avait unilatéralement décidé d'abandonner les termes du compromis fordiste pour se délester de ses responsabilités sociales et se concentrer sur les seuls segments stratégiques de l'industrie : recherche, innovation, haute technologie, assemblage éventuellement, abandonnant le reste à l'appétit des pays émergents d'Asie orientale. Un patronat industriel bientôt débordé lui-même, d'ailleurs, par une nouvelle élite capitaliste formée dans les business schools, de moins en moins intéressée par les activités productives, et attirée au contraire par les possibilités grisantes de l'économie immatérielle – intelligence artificielle, communication, banque d'affaires, services supérieurs, spéculation pure–, ce que l'on a appelé depuis, dans une formulation un peu simplificatrice, la financiarisation de l'économie, et qu'en termes d'anthropologie culturelle, on pourrait désigner comme le passage d'un référentiel arithmétique à une mystique de l'algorithme.

Dès lors, rien ne pouvait plus sauver l'emploi industriel dans les pays du Nord, non plus que les services publics qui lui étaient liés. Les gouvernements sociaux-démocrates des deux dernières décennies du XXe siècle ont fait ce qu'ils ont pu, jusqu'au reniement de l'essentiel de leurs programmes, pour sauver les héritages du Welfare State ; mais la nouvelle classe capitaliste n'avait désormais plus aucune raison de financer les équipements territoriaux et la protection sociale : seule la consommation les intéressait encore pour un temps, et le partage des dépouilles des entreprises publiques endettées.

En s'internationalisant, cette nouvelle classe organisa habilement sa propre insolvabilité, faisant porter aux seuls gouvernements élus des PDEM la responsabilité apparente de la liquidation des acquis du mouvement ouvrier et de l'abandon du rêve fordiste. La crise du politique, l'abstention de masse comme les tentations populistes, n'ont pas d'autre source que cette impuissance des élites bureaucratiques et technocratiques à ramener les élites économiques dans une logique de compromis prenant en compte la question sociale. Quant à la culture révolutionnaire des héritiers du mouvement social, elle n'a certes pas disparu avec la classe ouvrière organisée en armée du travail, mais elle s'est individualisée, déréalisée, parvenant seulement à créer des rassemblements aussi spectaculaires qu'éphémères, en un retour ironique aux premières formes de la mobilisation populaire, carnavalesque et sanglante, dans les métropoles européennes de l'âge du mercantilisme. Le XXIe siècle est habité par le fantôme de William Blake : In every cry of every man / In every infant's cry of fear / In every voice, in every ban / The mind-forged manacles I hear (1).

Aujourd'hui, hormis l'Allemagne, qui a su préserver au prix de lourds sacrifices sociaux une partie de son outil industriel, et quelques secteurs de pointe sans impact sur l'emploi de masse, l'Europe toute entière peut être considérée comme un espace économique post-industriel ou, plus justement, post-productif. Le poids de la City dans le PIB britannique, autour de 20 %, est de ce point de vue particulièrement éloquent : le pays pionnier de la révolution industrielle a abandonné ce qui avait coûté le sacrifice de quelque huit générations de mineurs, tisserands, métallurgistes et autres ouvriers des chantiers navals, dont les descendants actuels, working poors désunis par la violence sociale des réformes thatchériennes, vivent d'une somme de petits boulots sans cohérence ni identification possible, qui ne leur permet même plus de s'offrir les instruments les plus élémentaires de l'insertion dans la vie sociale moderne. Même les gentlemen fortunés de l'ère victorienne devaient tenir compte du prolétariat indigène et de ses explosions de colère : ce n'est plus le cas de la nouvelle élite globalisée, qui a simplement besoin de domestiques, de micro-productions de luxe, d'instruments de communication sophistiqués et d'une protection efficace de l'archipel des lieux de pouvoir et de plaisirs au sein duquel elle nomadise. De fait, le capital ne se contente plus de se concentrer, il s'auto-génère en vase clos. Ou plutôt, il a réussi à créer la fiction de son auto-génération par la production d'une gigantesque bulle spéculative, qui tient à la fois de la pathologie psychique et de l'illumination religieuse.

Or, cette dématérialisation de la valeur ne pouvait rester sans incidence sur la sphère symbolique globale, celle où s'organise le système de sens des pratiques sociales concomitantes et néanmoins contradictoires de la modernité interconnectée. L'économie désincarnée et désocialisée a en effet pour conséquence de dévaloriser à la fois le travail et la propriété des biens matériels – la terre, le bâti, les machines –, et donc, du même coup, le contrat et la loi dans leur aptitude à faire société. Dans l'économie de marché déréalisée, acheter, prendre, voler ne se distinguent plus avec la netteté souhaitable ; être et avoir intervertissent leurs définitions ; créer et détruire s'additionnent au lieu de s'annuler ; perdre fait gagner et gagner fait perdre au casino de la spéculation assistée par ordinateur. D'où l'anxiété qui gagne l'ensemble des acteurs du monde social, menacés dans leur identité sociale par une logique dominante qui nie le fait social, séparés les uns des autres par un espace marchand électrisant, ayant de plus en plus de difficultés à le traverser pour se rencontrer, et souffrant d'une soif de valeur, une soif attisée aussi bien par la surabondance que par la pénurie de capital, une soif au vrai inextinguible. Car la valeur monétaire ne désaltère pas son homme, ne faisant au contraire que l'aliéner à chaque fois davantage, en domestiquant ses désirs et aspirations au profit du marché total.

La présente génération, élevée dans ce modèle, souffre de toute évidence de troubles cognitifs et identitaires profonds, observables aussi bien chez les dominants que chez les dominés du reste, les uns et les autres conduits à fétichiser un argent devenu un fluide impalpable et insaisissable, et à penser que leurs positions respectives dans l'ordre social planétaire ne tiennent ni à leur réalité corporelle propre ni à l'environnement matériel singulier dans lequel ils évoluent, mais à la circulation supra-naturelle de ce fluide, qui condamne au malheur ceux qu'il délaisse, et qui couvre de bénédictions ceux qu'il entoure. Qui croit encore que la richesse est faite d'immeubles, de champs, de mines, d'usines ? Qui croit encore que le travail de la matière génère le capital ? L'ère industrielle révolue, brève parenthèse historique dans la longue durée des civilisations, la valeur est redevenue une réalité métaphysique, qui s'exprime certes en signes comptables, mais dont la monnaie physique, métal précieux, pièces et billets, ou les formes de placements et spéculations matérielles ne sont plus que des formes secondaires. Le capital est devenu la figure même du destin. C'est donc bien une cosmogonie nouvelle que construit l'économie financière, animée par un principe magique d'élection ou de malédiction de ses agents, dans un système clos sur lui-même, qui ignore la gratuité comme la grâce, et qui a réussi à faire de la « liberté » l'instrument le plus efficace de l'asservissement des masses. À l'hyper-rationalité du système financier planétaire, répond l'irrationalité croissante du système des valeurs par lesquelles les acteurs tentent de conjurer leur aliénation : le capitalisme post-industriel est propice à toutes les mythomanies.

Le paradoxe ultime de cette évolution, c'est que seule l'existence des murailles de Jéricho permet à une réalité sociale singulière de résister aux forces de dissolution des relations de marché : celle de la solidarité de fait des élites qu'elles protègent et enferment, contraintes à se supporter elles-mêmes, et à remettre leur survie entre les mains des systèmes de surveillance et de protection que les États ou leur propre argent financent. Et de fait, s'il y a bien un lieu où la lutte des classes a encore du sens, c'est à l'intérieur de l'oligopole. « There’s class warfare, all right », prévenait le milliardaire américain Warren Buffett en 2006, ajoutant : « but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning » (2).

À l'extérieur, il y a de l'indignation, de la colère, de la pensée aussi ; mais rien, ou presque, qui produise une identité collective durable – sinon, peut-être, un levain d'espérance, quelque chose comme un esprit en régénération perpétuelle, qui attend d'avoir à nouveau assez de souffle pour faire résonner les shofars modernes. Faut-il croire cependant que la foi collective renversera à nouveau les murailles dans un avenir proche ? Que les peuples en colère suffiront à balayer les défenses, instruments de répression et outils médiatiques de déstabilisation mobilisés par les dominants ? L'histoire de l'Europe et de ses possessions coloniales ne plaide pas en faveur des optimistes. Faut-il alors reprendre au commencement l’œuvre de structuration d'un mouvement hiérarchisé et discipliné, stratège et patient, de défense des peuples contre les élites oublieuses de leurs responsabilités sociales ? Là aussi, l'histoire invite à y réfléchir à deux fois, tant les risques de dévoiement, d'enlisement ou de retournement sont grands. Et qui plus est, le temps manque cruellement à une Europe qui n'est plus à l'aube des grandes conquêtes, mais au crépuscule de sa puissance – ou tout du moins d'une phase de sa puissance –, cernée de concurrents qui se sont appropriés les instruments de son essor, et qui n'attendent plus grand-chose d'elle, sinon une abdication.

Peut-être, alors, faut-il aller jusqu'au bout de l'effort d'actualisation du mythe de Jéricho, et faire l'hypothèse que c'est non en les assaillant, mais en tournant résolument le dos à ses murailles, en se désaliénant de la fascination pour les mystères qu'elles enferment, qu'on leur portera le plus rude coup. De fait, qu'y a-t-il à l'intérieur des murailles de la Jéricho moderne qui justifie qu'on l'assiège ? Des palais irrespirables, des couloirs truffés d'instruments de surveillance, et, dans le saint des saints de la puissance, des ordinateurs faisant tourner des algorithmes. Un temple vide.

L'unité des peuples, l'expression de leur dignité, l'affirmation de leur souveraineté sont et demeureront des aspirations pleinement légitimes et nécessaires. Mais il n'est pas certain qu'il soit pertinent, dans cet objectif, de recommencer éternellement la lutte des classes. Celle-ci, en effet, était légitime dans le mouvement de l'ère industrielle, quand il s'agissait de « socialiser » les ressources primaires, les investissements productifs, les machines et les moyens de distribution des richesses matérielles. Or, en Europe du moins, cet objectif a en grande partie été atteint : le tissu économique qui irrigue les territoires, l'innovation au service du bien-être, les services aux personnes sont aux mains d'acteurs compétents, publics, privés ou mixtes, qui ne sont plus une simple armée du travail ignorante des ressorts de la machine économique. Répudier les jeux de l'échange, les usages de la monnaie, les fonctions de l'expertise et la régulation par le vote et par la loi, constitue un puritanisme régressif dont on peut comprendre l'expression, mais qui ne mène nulle part.

Ce qui menace le tissu économique, c'est bien évidemment la désindustrialisation, non pas celle des grandes industries exportatrices régies par la concurrence, mais celle qui répond aux besoins domestiques les plus ordinaires, et qui n'a aucune raison d'être délocalisée à l'heure de la crise énergétique planétaire. Et ce qui fait cruellement défaut, c'est encore et toujours le capital, confisqué par ceux qui préfèrent le faire circuler dans leurs ordinateurs en réseau plutôt que de le risquer dans la vie sociale et matérielle, n'intervenant plus dans celle-ci que pour en perturber le fonctionnement par une spéculation brutale et incohérente, un jour sur l'immobilier, l'autre sur les ressources énergétiques ou sur les terres agricoles. Bref, l'impératif stratégique, ce n'est pas de détruire les machines et les équipements ou de séquestrer les cadres dirigeants dans une revisitation théâtrale de l'histoire du mouvement ouvrier, mais de couper méthodiquement les réseaux qui drainent vers la Jéricho moderne tout le capital et l'énergie morale générés par l'économie réelle.

S'il y a bien un enjeu qui mérite un acte de foi collectif, c'est donc celui du ré-enchâssement de l'économique dans le social par la réincarnation et la relocalisation des échanges. Le travail intelligent de la matière, la maîtrise de l'eau et des énergies renouvelables, la préservation de la biodiversité, la rationalisation de la production et de la distribution des denrées alimentaires n'ont pas besoin d'une guerre sociale, mais d'une attention obstinée et patiente d'êtres humains réels, organisés de manière collective à plusieurs échelles, dans le respect de la diversité des situations et des sensibilités, pour une conversion susceptible de guérir les sociétés post-industrielles aussi bien du prométhéisme débridé de l'âge productiviste que de la fascination mortifère pour le capital pur de l'économie financière. L'urgence, ce n'est pas de prendre Jéricho, mais de faire revivre la plaine et les montagnes alentour. Jéricho, alors, tombera ou s'ouvrira d'elle-même.

(1) « Dans chaque cri de chaque homme / Dans chaque cri d'effroi de chaque enfant / dans chaque voix, chaque interdit / j'entends les menottes forgées par l'esprit », extrait du poème Londres.

(2) « Il y a une lutte des classes, d'accord. Mais c'est ma propre classe, celle des riches, qui mène la guerre ; et nous sommes en train de la gagner. »

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